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Arrestations et déplacements : « A Rabat, les migrants ont la peur au ventre »

Mohamed Keita, le nouveau président de la Plateforme des des associations et communautés subsahariennes au Maroc, ASCOMS, nous brosse un tableau général de la situation des personnes en migration au Maroc. Renouvellement des cartes de séjour, prestataires et déplacement forcés, campagnes de vaccination. L’invité d’Enass passe en revue les dossiers chauds de la rentrée. Interview (Propos recueillis par Salaheddine Lemaizi).

Plusieurs associations membres de l’ASCOMS ont soulevé des difficultés dans le renouvellement des cartes de séjour, pour les personnes migrantes subsahariennes. Est-ce que le traitement des dossiers de la part des autorités s’est amélioré en 2021 ? 

Mohamed Keita, président de la Plate-forme des associations et communautés subsahariennes au Maroc (ASCOMS)

La situation se complique. A titre d’illustration, la possibilité offerte par le passé aux migrants détenteurs de la carte d’auto-entrepreneur de bénéficier d’une régularisation n’est quasiment plus pratiqué. Cette exclusion touche une grande partie des migrants car la majorité d’entre nous travaille pour leur propre compte en tant qu’indépendants ou commerçants. Dans le cas des membres des coopératives, ils ont d’énormes difficultés à bénéficier du renouvellement de leurs cartes. A cela s’ajoute, une différence de traitement entre les villes. Par exemple, à Salé les autorités exigent un montant sur le compte bancaire, ce qui n’est pas le cas à Rabat. Ce sont les échos que nous recevons de nos membres. Hélas, les portes se ferment de plus en plus face aux migrants. Nous espérons une nouvelle grâce royale en faveur des personnes en migration, en vue d’assouplir les conditions d’accès à la régularisation administrative.

« Les arrestations se poursuivent à un rythme soutenu. Elles concernent les migrants pouvant se trouver dans les quartiers de Youssoufia, Takkadoum et Hay Nahda ».

La Plateforme a fait état d’une campagne d’arrestations ciblant les personnes en migration dans les quartiers populaires de Rabat. Quelle est la situation dans la capitale ?

Hélas, les arrestations se poursuivent à un rythme soutenu. Elles concernent les migrants pouvant se trouver dans les quartiers de Youssoufia, Takkadoum, la Zone industrielle et Hay Nahda. Les personnes arrêtées subissent le déplacement forcé vers Tiznit au sud du Maroc. Les arrestations touchent même des personnes en situation régulière disposant de leurs papiers. Moi-même j’ai fait l’objet de trois interpellations par les agents de l’autorité locale et de la police. On a voulu m’arrêter alors que j’ai présenté ma carte de séjour valide.En fin de compte, ils m’ont relâché. Aujourd’hui, les migrants subissent dans ces quartiers des humiliations continues. Les personnes étrangères vivent désormais dans la hantise d’une arrestation ou d’un déplacement. Un même migrant peut être arrêté jusqu’à 4 fois par mois.

Comment expliquez-vous cette vague d’arrestations à Rabat qui a été pourtant épargné durant des années ?

Depuis, le renforcement sécuritaire dans les frontières nord du Maroc en 2020, il y a eu un déplacement important de migrants vers Rabat. La capitale n’est qu’une étape de transit vers le sud. Ceux qui n’ont pas les moyens de se diriger directement vers le sud pour tenter leur chance afin d’atteindre l’Europe sont restés à Rabat pour y trouver un travail saisonnier, et récolter un peu d’argent. Ces personnes se rassemblent dans le « mou9ef » chaque matin. Après le confinement, les arrestations ciblées ont démarré. Les migrants sont transportés vers Tiznit. Ceux qui veulent retourner n’ont pas les moyens car les transporteurs spéculent sur le prix.

Quelles sont les conséquences de cette situation sur les personnes en migration ?

Les migrants n’osent plus marcher dans la rue de certains quartiers de Rabat. Les arrestations se sont poursuivies même durant le Ramadan. Il suffit d’avoir une peau noire pour se faire arrêter. C’est une forme de discrimination. Il faut savoir qu’un migrant interpellé, perd beaucoup de son temps. Entre le moment de son interpellation et l’arrivée des agents de police pour l’identifier, il peut passer 4 heures de son temps.si toutefois il est arrêté, il est déplacé non pas dans un poste de police mais dans le siège de l’arrondissement (Moukata3a), dans l’attente de son déplacement en autocar vers Tiznit. A Casablanca, aucune arrestation n’est signalé, et c’est tant mieux.

Quel est votre appel aux autorités sur ce sujet ?

Il faut que ces opérations cessent. Il faut travailler avec les autorités sur la sensibilisation des agents pour éviter les accrochages et les drames. Le 26 aout l’arrestation de M. Didier Makaula, ressortissant de la RDC s’est terminé par un drame. Cette personne est décédée dans des circonstances difficiles à la suite de son déplacement forcé de Rabat vers Tiznit.

Il faut agir aussi aux racines du problème qui sont les cartes de séjour. Les personnes arrêtées ont vu leurs cartes expirées. Cette population est de plus en plus importante, elle se trouve face à un risque d’arrestations et de déplacements forcés vers le sud du Maroc.  

« Les sans-papiers ne sont pas inclus dans la campagne de vaccination »

Comment se déroule la campagne de vaccination pour les personnes en migration ?

C’est un point plutôt positif pour le moment. Des personnes migrantes ont pu recevoir leurs doses. Mais il y a une bonne partie des migrants qui ne sont pas inclut dans cette campagne et je parle précisément des personnes qui sont en situation administrative irrégulière, les sans-papiers. Or, cette couche de la population est la plus vulnérable et donc la plus exposée aux risques du Covid19. Une protection exceptionnelle doit lui être accordée.

On sait très bien que ces personnes vivent à plusieurs dans une maison avec un risque élevé de contamination. Cette population doit être concernée par la vaccination. Il faut donc sérieusement réfléchir à ce sujet.

Sur un plan interne, quelles sont les actions prévues par le nouveau bureau exécutif de la Plateforme ASCOMS ? 

Le nouveau bureau travaille beaucoup pour consolider l’organisation. Nous ferons du renforcement de capacités notre priorité à travers la formation de nos membres. Nous souhaitons améliorer la communication externe de l’organisation pour qu’elle soit mieux connue auprès des migrants, associations et partenaires. Nous souhaitons être proche des besoins des migrants. Des journées portes ouvertes seront organisées pour écouter les principaux bénéficiaires et améliorer nos programmes. Notre finalité est d’améliorer l’insertion socio-économique des migrants.

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