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A Talsint, ni pétrole, ni hôpital !

Dans la commune de Talsint, les habitants mènent une bataille pour leur droit à la santé. Récit d’une décennie de luttes pour un hôpital et pour la dignité.

Dans l’imaginaire collectif, la commune de Talsint dans l’est du royaume (480 km de Rabat) rappelle la fausse découverte de pétrole annoncée par l’Etat en aout 2000. Depuis ce camouflet, cette localité de 16 000 âmes a disparu des radars. Deux décennies après, Talsint souffre de pauvreté et d’oubli. Ses habitants ne baissent pas les bras,ils mènent une bataille sans relâche pour la construction d’un hôpital de proximité. Annoncé depuis 2016, les habitants craignent que ce projet hospitalier ne se transforme ainsi en mirage.

Ambulance en panne

Le 23 juillet dernier, les habitants de Talsint font une grève générale. « Commerces et cafés ont décidé de ne pas ouvrir leurs portes pour protester contre les lenteurs dans la réalisation du projet d’hôpital pour les communes de la région », affirme à ENASS, AbdessalamAmarjij, membre de la section de Talsint de l’Association nationale des diplômés chômeurs au Maroc (ANDCM). Un mot d’ordre exigeant « l’hôpital et la protection civile » est lancé au départ sur les réseaux sociaux avant d’être relayé auprès des habitants.

L’ambulance de la commune, fournie via une subvention de l’Initiative nationale du développement humain est en panne.

Dans cette localité d’une extrême pauvreté, l’accès à la santé est un luxe ! Selon la Carte de la pauvreté du HCP, la pauvreté globale touche 64% de la population de Talsint contre 11,7% au niveau national. La pauvreté multidimensionnelle (incluant les privations en termes d’accès aux services de base notamment l’éducation et la santé)est de 60% à Talsint contre 8,2% au niveau national. En d’autres termes, l’accès à la santé est vital dans cette commune.

Talsint est une commune de 16 000 habitants

Pour cette raison, ce dossier de l’hôpital fait l’unanimité au sein de la population. Il a fait l’objet de protestations en 2011, puis 2014, 2016 et 2017. Un nouveau drame remet ce dossier sur la table. « Le 29 juin un accident de la route a fait deux blessés graves. Ces victimes n’ont bénéficié d’aucun soin d’urgence dans le centre de santé », proteste Amarjij. Sur le papier, ce centre de santé de proximité dispose de « 23lits et d’une maison d’accouchement », selon la Monographie de la province de Figuig. Dans la réalité, le matériel de premiers soins y fait défaut.

L’ambulance de la commune, fournit via une subvention de l’Initiative nationale du développement humain (INDH), est en panne. Le drame se précise.« Les deux jeunes blessés ont été transportés dans un pick-up comme du bétail. Le premier est décédé sur le chemin et le deuxième a connu le même sort à son arrivée à l’hôpital, après 220 km passés sur la route », regrette Amarjij. Ces deux décès tragiques ravivent la colère de la population. La situation du secteur de la santé était déjà déplorable.

Désert médical

Pour tous les actes médicaux de 2ème ou 3ème degré, les habitants de Talsint ainsi que ceux des communes de Boumerieme, Bouchaouene, Bouanane et BniTadjite sont obligés de se rendre à Bouâfra. L’état de l’hôpital provincial Hassan II de Bouaâfra est déjà déplorable ce qui oblige la majorité des personnes à se rendre à Oujda, pour autant qu’elles aient les moyens. 

La dernière mobilisation a permis d’obtenir des promesses pour améliorer la situation du secteur de la santé.

L’ensemble de la province de Figuig souffre de cette situation. L’Hôpital provincial de cette même ville est également démuni de moyens (à peine 4 MDH de budget) et de personnel médical suffisant (36 médecins) pour répondre à de simples actes médicaux dont les accouchements. Ces communes se retrouvent ainsi au sein d’un vaste désert médical. Conséquence de cette situation intolérable : Durant quatre semaines, la population de Talsint et de Figuig est sortie réclamer un plan d’urgence pour la santé dans la région.

L’état de l’hôpital provincial Hassan II de Bouaâfra est déjà déplorable ce qui oblige la majorité des personnes à se rendre à Oujda.

Le très attendu hôpital de Talsint serait un symbole pour les habitants. « Le projet d’hôpital de Talsint est le fruit de luttes durant une décennie », insiste Amarjij. Si l’annonce a été faite en 2016, les travaux ne démarreront officiellement qu’en 2017. En 2018, le ministère de la Santé inscrivait déjà cet hôpital de proximité doté de 45 lits « parmi ses réalisations en 2018 ». Le ministère a communiqué aussi sur la mise en place de consultations à distance en ligne depuis l’hôpital Cheikh Khalifa à Talsint. Des actes médicaux restés au stade de l’annonce faute de réseau internet et de formation des équipes médicales.

Pour l’hôpital, un budget de 62 millions de DH a été mobilisé depuis 2017 pour sa construction sur un terrain de 4 hectares comprenant trois spécialités (gynécologie, pédiatrie et chirurgie générale). Les travaux devaient durer 15 mois, avec un démarrage de l’hôpital en septembre 2018. Trois ans après, l’hôpital est encore au stade des gros œuvres et les travaux de finition n’ont pas encore démarrés. « Chaque année, une nouvelle raison est avancée pour justifier ces retards. Désormais, c’est le Covid19 qui a bon dos pour justifier cet arrêt des travaux », explique Amarjij, qui participe aux séances de dialogue ouvertes avec le délégué provincial de la santé et son collègue de l’Équipement en charge de la réalisation du chantier.

La rencontre du 29 juillet dernier a été l’occasion pour le délégué provincial de la santé d’informer les habitants que « les travaux ont avancé de 70% ». Le représentant du ministère de l’Equipement s’est engagé pour la fin des travaux pour « aout 2022 », avec une ouverture « début de l’année 2023 ». D’ici là, le représentant du ministère de la santé a promis de renforcer les équipes du centre de santé avec deux médecins supplémentaires, dont des spécialistes. Dans les prochaines séances de dialogue, les représentants des habitants de Talsint auront l’occasion de mesurer le niveau d’engagement des responsables locaux…

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