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Judith, femme courage au temps du Covid-19

Les femmes en migration au Maroc font partie de la population la plus touchée par les effets socio-économiques de la pandémie. Judith Clarisse Kodia résidente à Rabat déroule le film d’une année de combat pour la vie digne.

Rabat, au quartier Akkari, nous sommes chez Judith Clarisse Kodia, présidente par intérim de l’association L’Art Lina. Elle nous fait visiter son nouveau local à domicile, où elle travaille aujourd’hui après la perte de son restaurant spécialisé en repas africains, qui se situait autrefois au quartier Kbikbat avant le début de la pandémie du Covid-19. Expulsée par le propriétaire à cause du manque de ressources pour payer le loyer du magasin, Judith s’est retrouvée sans travail en plein confinement.

Judith est mariée et mère de deux enfants. « C’était une période difficile pour subvenir aux besoins vitaux en cette période », rappelle-t-elle. La situation de Judith est partagée par plusieurs femmes au sein des communautés migrantes et des réfugiés. Ces populations travaillent principalement dans l’informel, le commerce vivrier et l’auto-entreprenariat. La fermeture de l’économie entre mars et juin 2020 a eu un effet direct sur les maigres revenus de ces populations fragiles. Selon une enquête du Haut-commissariat au plan (HCP) et le Haut-commissariat aux réfugiés au Maroc (HCR), 9 réfugiés sur 10 ont perdu leurs sources de revenus.

Judith a toujours une alternative

Judith ne baisse pas les bras, elle pense déjà à une alternative : travailler depuis chez elle. « Au début, j’ai commencé à faire de la publicité autour de moi et communiquer sur notre nouvelle stratégie de vente auprès de ma clientèle », raconte-t-elle. Elle lance également au profit des étudiants originaires d’Afrique de l’Ouest et Centrale un abonnement de 600 dh par mois pour deux repas par jour. Le mari de Judith poursuit : « Nous avons ciblés les étudiants subsahariens, car ce sont l’élite de demain. Ils vont revenir à leur pays et ils pourront aider la population subsaharienne à s’améliorer et avancer ». Ces efforts n’ont pas été vains : « Tout cela nous a permis de se maintenir à flot et survivre en cette période difficile », affirme-t-elle.

« Tout cela nous a permis de se maintenir à flot et survivre en cette période difficile ».

« J’ai fait de mon mieux pour résister en cette période difficile face à tous les problèmes que nous avons rencontré», poursuit-elle. Malgré cette victoire arrachée face à la rudesse de la crise, Judith reste amère : « J’avais créé « Mélayé Gourmet » qui signifie « J’aime la nourriture » avec beaucoup d’amour, nous étions cinq personnes à y travailler. Aujourd’hui je me retrouve seule avec mon mari entrain de gérer cette entreprise afin de satisfaire nos besoins. ». Judith et son mari n’ont pas perdu espoir pour relancer leurs activités. En attendant, le couple s’est lancé dans une nouvelle activités.

Soutien et créativité

Depuis le début de la pandémie au Maroc en mars 2020, des migrantes subsahariennes se sont retrouvées sans toit ni ressources financières. Judith a pensé à un projet pour assurer un accueil à ces femmes. « Lina Hébergement » a vu le jour grâce à la contribution de l’Association Es.Maroc.org, se trouvant au quartier « L’océan » à Rabat, qui a subventionné ce projet afin qu’il voit le jour et aider ces femmes en cette situation difficile.

Malgré cette victoire arrachée face à la rudesse de la crise, Judith reste amère.

« J’ai proposé ce projet lors d’un appel d’offres ouvert par l’association Es.Maroc.Org pour aider ces femmes qui ont perdu leur maison et se retrouvent actuellement dans la rue avec leurs enfants. Heureusement, que notre projet a été retenu et que nous avons bénéficié de cette subvention. Nous avons créé « Lina Hébergement » au quartier « Akkari » à rabat. Nous avons accueilli au début trois femmes. Dont une qui venait de Tanger avec sa fille.  Alors qu’elle était très malade, et comme nous sommes une petite association nous n’avons pas pu lui approprier les soins adéquats surtout qu’elle souffraitd’un cancer et ne pouvait pas accéder aux soins à l’hôpital car elle n’était pas régularisée. Du coup elle a perdu la vie», regrette Judith.

La fragilité est le dénominateur commun dans les histoires de ces femmes hébergées. Cette initiative tente de panser les blessures de ces femmes et de les accompagner en ces temps de crises. Alors que le Maroc se prépare à sortir de cette crise sanitaire, Judith réfléchit aux solutions pour soutenir les personnes en migration. Les carte de séjour ? « C’est essentiel mais insuffisant. Nous n’avons pu se procurer des cartes de séjours, et après ? Nous manquons aussi de plusieurs dispositifs nécessaires à faciliter la vie des migrants au quotidien. Comme le Maroc nous invite à nous intégrer dans la société et fait de son mieux pour que nous parvenions à le faire, je sollicite qu’il mette en œuvre d’autres stratégies qui pourraient nous aider à mieux  nous intégrer ainsi que nos enfants sur tous les niveaux : économiques, éducatifs, sanitaires, sociales, etc. ».

« Nous avons créé « Lina Hébergement » au quartier « Akkari » à Rabat ».

Pour sa part Said Tbel, membre du bureau central de L’AMDH et coordinateur de la commission centrale migration et droits des réfugiés déplore le manque d’attention des politiques publiques en cette période pour les personnes en migration : « Les migrants n’ont pas eu la vie facile durant cette période. Tous n’ont pas eu accès aux autorisations de déplacement. Personne parmi eux n’a reçu les aides publiques. Les femmes ont subi une double peine. Au sein de la population migrante, les femmes sont les plus fragiles et  les plus vulnérables. Premièrement car elles sont migrantes, deuxièmement dans leurs communautés il y a un esprit de domination sur la présence des femmes qui rencontrent des difficultés d’installation dès qu’elles sont au Maroc ».

En ce moment, avec le retour graduel de la vie normale grâce au déconfinement et à la réouverture de la vie sociale, la situation demeure difficile pour les femmes migrantes. Ces dernières ne s’avouent jamais vaincues. Elles peuvent compter sur Judith, son courage et ses initiatives.

Ce contenu a été réalisé dans le cadre des Bourses journalistiques sur les migrations du Réseau marocain des journalistes des migrations (RMJM), projet réalisé en partenariat avec Oxfam au Maroc. Cet article ne reflète pas nécessairement le point de vue d’Oxfam au Maroc.