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Le transfert de Omar Radi : les contradictions de Tamek

Le transfert d’Omar Radi de la prison de Casablanca à celle Tiflet suscite la colère de sa famille et de ses soutiens. La direction des prisons défend sa position. Mais ses arguments ne résistent pas à la vérification des faits.

Le journaliste et militant Omar Radi, 35 ans, a été transféré de la prison d’Ain Sbaâ à Casablanca à celle de Tiflet 2, à près de 150 kilomètres de là, le 1er avril dernier. Au moment de son transfert, la direction de la prison lui a confisqué ses lettres, stylos et notes.  Sa famille dénonce « un durcissement des conditions de son incarcération » et « une opération de vengeance ». Son comité de solidarité et de soutien qualifie ce transfert « comme un nouveau chapitre dans l’intimidation systématique et la répression que subissent les prisonniers politiques au Maroc ».

À la suite des multiples réactions suscitées par la décision de la Délégation générale à l’Administration pénitentiaire et à la réinsertion (DGAPR), l’instance dirigée par Mohamed Salah Tamek a publié un communiqué de « mise au point ». Décryptage des arguments de la DGAPR.  

Radi et la surpopulation des prisons

Sit-in des Comités de soutien tenu en juin 2021 devant la Prison locale de Casablanca.

La première raison invoquée par la direction des prisons pour justifier ce transfert, c’est « d’éviter une situation d’encombrement des prisons », peut-on lire dans ce document daté du 4 avril. Selon les données que nous avons pu recouper, depuis le début de sa détention en juillet 2020, Omar Radi a été mis dans le pavillon n°6 en cellule individuelle. Dans ce même pavillon se trouvent Souleiman Raissouni, lui aussi en cellule individuelle, et plusieurs autres prisonniers.

Lettre de Driss Radi du 3 avril avec un extrait du PV de la BNPJ mentionnant l’adresse à Casablanca de leur fils, Omar.

La direction de la prison d’Oukacha réserverait une attention à ces détenus en raison, soit de la sensibilité politique (journalistes et détenus politiques) ou diplomatique (ressortissants étrangers) de leurs affaires. Dans ce même pavillon, une cellule libre a été transformée en cuisine temporaire pour les détenus. Donc, le maintien de Radi dans sa cellule ne constitue nullement un risque de surpopulation carcérale. « C’est incompréhensible que Omar puisse être tenu responsable de cette situation », dénonce son père, Driss Radi, dans sa lettre quotidienne du 3 avril (image ci-haut). D’autant plus que la surpopulation carcérale est une donnée structurelle du système pénitencier nationale.

Comme le rappelle la direction des prisons, la prison Ain Sbaâ I « compte actuellement plus de 9.000 détenus, soit plus que le double de sa capacité de 4.500 personnes ». Les explications à cette situation sont à trouver dans les limites de la politique pénale et le recours quasi-généralisé à la détention préventive (45% des détenus en 2020). Un constat partagé à maintes reprises par les officiels du système judiciaire marocain. En résumé, la place en prison libérée par Omar Radi ne résout aucun cas la situation de la surpopulation à Oukacha.

Il est utile de rappeler que le transfert de Radi a été précédée par le transfert d’un autre journaliste en détention, Taoufik Bouachrine, directeur d’Akhbar Al Youm. Ce dernier a été déplacé la même semaine de la prison d’Ain Borja à Casablanca vers El Arjat à Salé. Bouachrine se trouvait à Ain Borja parmi les très rares détenus de cette prison depuis 2018. Ce journaliste est condamné depuis octobre 2019 à 15 ans de prison pour « traite d’êtres humains, abus de pouvoir à des fins sexuelles, viol et tentative de viol », accusations que le journaliste a toujours niées. Sa famille a également dénoncé, dans un communiqué, la décision de son transfert de Casablanca à Salé. 

Adresse de Radi : Contre-vérité de la DGAPR

Les parents de Omar Radi ont pu visiter leur fils à la prison de Tiflet le 4 avril. Ils réclament son retour à Casablanca.

Le deuxième argument avancé par la DGAPR pour défendre sa décision de transfert est le lieu de résidence d’Omar Radi avant son arrestation, qui aurait été Rabat et non pas Casablanca. Pour la direction, « la décision de transfert a été prise en considération la proximité avec le lieu de son domicile, situé à Rabat, tel que mentionné dans son dossier pénal ». Omar Radi louait effectivement un appartement dans le quartier Hassan à Rabat en début 2020. Mais son adresse officielle figurant sur sa dernière Carte d’identité nationale est celle de l’appartement de ses parents au quartier Ain Sbaâ à Casablanca. Cette même adresse est inscrite sur les PV de la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ) et dans la décision du Juge d’instruction en septembre 2020. À toutes les étapes de l’enquête policière et judiciaire, Omar Radi avait la même adresse, celle de Casablanca. En définitif, avancer que le dossier pénal comporte une adresse à Rabat est faux comme l’attestent les trois documents officiels que nous avons pu consulter.

Le transfert n’est pas l’unique solution

Le communiqué de la direction des prisons présente le transfert comme une procédure systématique : « Le prisonnier en question a fait l’objet d’un jugement en appel, un fait qui entraîne son transfert vers un autre établissement pénitentiaire ». Or, comme le mentionne le rapport de la DGAPR en 2020, des décisions de maintien peuvent être prises. 7000 décisions ont été prises pour maintenir des détenus dans leur établissement de détention initial, soit 8% des décisions actées en 2020. Cette même année, 90 détenus ont déposé des plaintes pour protester contre un transfert abusif. Le rapport ne mentionne pas s’ils ont eu gain de cause dans leurs requêtes.

Risques pour la santé de Radi  

Pour sa famille, comme pour son Comité de soutien, l’incarcération de Radi à Tiflet l’éloigne de sa famille, de sa défense (l’affaire est désormais en Cours de Cassation) et surtout « constitue un risque pour sa santé ». Omar Radi souffre de la maladie de Crohn, une maladie chronique qui nécessite un suivi médical pointu et régulier. La direction des prisons tente de rassurer sur ce point : « Le staff médical du nouvel établissement poursuivra la supervision de son état de santé avec possibilité d’évacuation à l’hôpital le cas échéant ». Ce qui ne convainc pas la famille : « Omar s’est beaucoup éloigné du CHU Ibn Rochd où il suivait un traitement. Le CHU le plus proche se trouve à 60 km de la prison ».

Pour sa part, le Comité de soutien fait assumer « responsabilité de l’État pour les risques sanitaires de ce transfert sur l’état de santé de Radi ». Sa famille réclame son retour à la prison de Casablanca et la restitution de l’ensemble des documents qu’ils lui ont été confisqués. Son comité de solidarité, Amnesty International et le Comité France de soutien aux prisonniers d’opinion au Maroc viennent de publier de nouveaux communiqués ce matin. Affaire à suivre.

Aux sources de l’affaire Radi : Pegasus

Pour rappel, Omar Radi avait été arrêté après la publication d’un rapport d’Amnesty International affirmant que le téléphone du journaliste avait été piraté par les autorités marocaines via le logiciel israélien Pegasus. Rabat a démenti, dénonçant une « campagne internationale de diffamation ». Arrêté et inculpé en juillet 2020, Radi, connu pour ses positions critiques envers le pouvoir, a été condamné en appel le 3 mars à six ans de prison ferme dans une double affaire d’« espionnage » et de « viol », accusations qu’il a toujours niées.

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