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La tragédie de Melilla: Entre sécurité nationale et humanitaire

Par Pr. Abdelfattah Ezzine*

Un migrant soudanais de vingt ans, qui se trouve dans le centre de détention à Melilla, a déclaré dans un commentaire sur une vidéo publiée sur Euronews, que prendre d’assaut la clôture de Melilla était « comme une guerre, nous transportions des pierres, des petites pierres, pour combattre les soldats marocains qui nous ont battus avec tous les moyens et les bâtons ». Un autre Soudanais de son âge a déclaré : « J’ai escaladé la clôture, mais un garde marocain m’a frappé sur les mains. J’ai perdu connaissance et je suis tombé du côté espagnol, où j’ai été battu par les forces espagnoles”. Selon un jeune, témoin oculaire du quartier de Barrio Chino, « c’est la première fois que nous voyons des migrants portant des bâtons et des barres de fer visant les forces de sécurité, pas seulement la clôture ». C’était une tentative de prendre d’assaut le grillage par environ deux mille migrants subsahariens – que des hommes (jeunes et adultes, surtout – qui ont fait des morts et des blessés dans les rangs des assaillants, ainsi que dans les rangs des forces de sécurité marocaine … Nous déplorons la mort des victimes, que Dieu ait leurs âmes dans Sa miséricorde et souhaitons la guérison à ceux qui ont été blessés. 

Sécurité et dignité humaine

Selon ces faits rapportés par des acteurs et témoins que la presse a relayés, nous soulevons la question de la relation entre la sécurité nationale et la sécurité humaine dans cette tragédie.

Il va de soi qu’un sentiment d’insécurité générale naît le plus souvent de l’ambiguïté du quotidien et de la méfiance face aux vicissitudes, plus que de la peur d’une catastrophe globale. En conséquence, la sécurité humaine n’est pas une question de la force du système politique en place, mais plutôt une question de vie et de dignité humaines assurées par des politiques publiques en vigueur. Cette sécurité humaine se distingue par quatre caractéristiques :

  1. La sécurité humaine est requise dans tous les pays et toutes les sociétés sans exception. Tous les citoyens craignent le chômage, la maladie, la pauvreté… et la violation de leurs droits humains. Réduire cette peur renforce le sentiment de cette sécurité.
  2. Les composantes de la sécurité humaine sont en relation, de manière organique. Partout dans le monde où la sécurité des personnes peut être menacée, d’autres pays sont touchés. C’est le cas des épidémies, des famines, la pollution, la drogue, le terrorisme, etc. La faillite de l’État, la désintégration du tissu social … bref, l’installation de la « spirale de la non-qualité », sont des phénomènes et des défis qui ne sont plus isolés et ne touchent pas un pays sans avoir d’impact sur son voisinage. Ils ne se limitent pas aux frontières nationales, mais ils affectent toutes les sociétés (crime organisé, traite des êtres humains, trafic des personnes, terrorisme, etc.).
  3. Pour parvenir à la sécurité humaine, mieux vaut prévenir que guérir. Faire face aux menaces à leurs débuts est moins coûteux que d’y faire face lorsqu’elles deviennent importantes.
  4. La sécurité humaine est centrée sur les individus. Comment les gens vivent-ils et respirent-ils dans la société ? Quel degré de liberté ont-ils pour prendre des décisions qui les concernent de manière souveraine ? Quelles sont les perspectives pour saisir les opportunités offertes par l’économie et la société ? Vivent-ils en conflit, dans la précarité ou en paix ?

Pour une gouvernance effective de la migration digne

C’est ainsi que se manifeste l’impact de la sécurité humaine aussi bien sur le vécu de l’homme que la réalité sociale. On y observe deux aspects principaux : d’une part, la protection contre les menaces chroniques telles que la famine, la maladie et l’oppression, et d’autre part, la protection contre tout événement soudain susceptible de perturber la vie quotidienne ou de nuire à son organisation au domicile, au lieu de travail ou au sein de la communauté … ce sont des types de menaces qui existent indépendamment du niveau de revenu et de développement de toute société.

Quant à la sécurité nationale, plusieurs la limitent aux aspects sécuritaires ; alors qu’elle repose en grande partie sur la sécurité humaine. La faillite de l’une des deux sécurités provoque la faillite de l’autre. Par conséquent, l’accent ne devrait pas être mis exclusivement sur la sécurité nationale, mais aussi sur la sécurité humaine de manière conjointe. C’est pourquoi nous sommes appelés tous, Etats et individus, à passer d’une sécurité garantie par les armes et le droit (les deux sont nécessaires mais non suffisants) à une sécurité humaine garantie par un développement humain durable et une vie conviviale.

Passer d’une sécurité garantie par les armes et le droit à une sécurité humaine garantie par un développement humain durable et une vie conviviale.

A. Ezzine.

Un immigré considéré comme « irrégulier » est, dans ce cas, un « immigré en conflit avec la loi » ; car l’immigration se présente pour lui comme une solution nécessaire et ultime plutôt qu’un choix. Désarmé des moyens susceptibles de l’aider à réaliser son projet de vie, il se voit poussé à émigrer (par tentation ou autre). Ce n’est pas seulement sa responsabilité, mais c’est aussi la responsabilité partagée des pays d’origine, de transit et de destination pour lui trouver des solutions adaptées à son statut d’immigré en tant que citoyen ayant des droits tout en lui donnant l’occasion d’honorer, en contrepartie, ses devoirs aussi bien envers sa société d’accueil que sa société d’origine.

Les immigrés, ayant décidé de franchir les grillages de l’enclave de Melilla par la force, ont mis en danger non seulement leurs vies, mais aussi celle des gardes-frontières. Il est vrai que c’était un acte de désespoir, mais leur maîtrise doit veiller à préserver leur sécurité. Malheureusement, c’était « une guerre » où les foules se sont déchaînées sur le grillage, malgré sa dangerosité, et qui s’est effondré sur leur poids causant des décès et des blessés … Les autres, attaquant les gardes-frontières, sont passés de statut d’immigré nécessitant une autonomisation pour réaliser leur projet de vie, à un statut passible de peine selon les lois marocaines en vigueur. Cependant, d’autres, attirés par cette aubaine (rejoindre l’eldorado !), se retrouvent pris entre le marteau et l’enclume !

Une enquête impartiale et transparente où les officiels travaillant avec les autres acteurs (partis politiques, syndicats, société civile, experts, etc.) sont appelés à établir les faits et nous donner les éléments susceptibles de nous permettre de comprendre ce qui s’est passé. Le but n’est pas incriminé ou sanctionné seulement, mais surtout de définir les responsabilités aussi bien des personnes, mais surtout des Etats, afin de mettre en place une gouvernance effective de la migration digne de l’Afrique et des Africains. Cela ne concerne pas seulement le Maroc, comme le prétendent certains. « La partie conjoncturelle » de cet événement ne doit pas être l’arbre qui cache la jungle de cette migration, qui saigne à blanc tout un continent, qui ploie sous le poids de la dictature et la corruption de tout genre …

Gardons-nous de nous servir de cette tragédie pour des fins suspicieuses en focalisant sur les symptômes sans nous intéresser aux véritables causes, qui existent d’ailleurs sur notre continent, mais qui restent sous-médiatisées.

*Professeur (Université Mohamed V – Rabat), Coordinateur Réseau Africain Migration Développement.

* Les textes de la rubrique ” Tribunes” ne représentent pas les opinions de la rédaction de ENASS. Les intertitres sont de la rédaction.

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