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Zakaria : « Mon combat pour retourner en Europe »

Zakaria Belmoudden est un Marocain de 27 ans refoulé illégalement depuis la Grèce vers la Turquie. Dans la 1ère partie de cette enquête, nous avons suivi son opération de refoulement. Dans cette 2ème partie, nous allons découvrir comment fonctionne ce système européen en toute illégalité.

Par Yousra Larbi-Alami

Zakaria vit dans la peur d’être refoulé une nouvelle fois. Une peur qui est doublée par le fait qu’il ait été refoulé en Turquie, sans y être entré une première fois de manière légale. De ce fait, son passeport n’est pas tamponné par les autorités turques. Ce qui laisserait planer le doute s’il était interpellé par les autorités, en ce sens qu’il serait venu de Syrie. Sa vie a basculé rapidement de celui d’un simple étudiant sans histoires à celui d’un sans-papier en errance.  

Spirale infernale

Le cas de Zakaria a interpellé l’opinion publique en Grèce.

Zakaria dit « avoir peur de ce qui peut arriver » si jamais il est arrêté par la police turque. Le jeune homme voudrait revenir au Maroc mais il se heurte à l’impossibilité de faire un test PCR pour revenir car son passeport n’a pas été tamponné par les autorités. Ce dernier se serait tourné vers le consulat à maintes reprises qui le suspecterait aussi d’être « venu de Syrie » nous dit-il. Devant ces difficultés bureaucratiques, Zakaria voudrait demander l’asile dans un pays européen. 

Epaulé par ses avocats en Grèce et de l’Observatoire hellénique des accords de Helsinki, il a adressé une lettre en demandant d’enquêter sur son cas. Une lettre envoyée à différents ministères, parmi lesquels ceux des Affaires étrangères, des Migrations et de l’asile. De même qu’il souhaite retourner en Grèce dans l’optique d’exercer ses droits. En effet, la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) prévoit la possibilité de soumettre des demandes d’asile aux points d’entrée des pays parties de la Convention. Cependant, six mois plus tard, l’affaire sera classée sans suite « faute de preuves suffisantes ». 

Zakaria a essayé à deux reprises d’entrer en Grèce depuis la Turquie, en traversant illégalement la frontière.

Panayote Dimitras, membre de l’Observatoire hellénique des accords d’Helsinki, remarque que « le Procureur a archivé la plainte comme étant infondée sans même attendre le résultat de l’enquête administrative qui est au point mort en raison de l’inefficacité de l’administration grecque ». 

À la suite de ces décisions judiciaires, Zakaria a essayé à deux reprises d’entrer en Grèce depuis la Turquie en juin 2021, en traversant illégalement la frontière. Il aurait encore été victime de violence de la part de la police grecque. Des politiques condamnées à maintes reprises par les juridictions européennes.

Pushback illégaux 

Crédit photo: Rasande Tyskar, 2016.

Le 7 juillet dernier, la Grèce a été condamnée, une nouvelle fois par la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) pour de multiples violations de droits fondamentaux. Cette condamnation est liée à des refoulements illégaux aux frontières terrestres et maritimes que l’Etat grec aurait commis en 2014. 

Plus de 1018 cas de pushback en seulement deux ans ont été recensés par une plateforme interactive de Forensic architecture, un centre de recherche rattaché à l’Université de Londres. Des constatations qui confirment une enquête du journal Le Monde et Lighthouse Reports ainsi que de l’hebdomadaire allemand, Der Spiegel où est révélée la mécanique macabre de Frontex. L’agence européenne de garde-côte serait complice avec l’Etat grec dans ses refoulements illégaux. Selon Augustine Zenakos, journaliste pour Le Manifold, depuis 2000 les politiques migratoires grecques sont devenues plus sévères et seraient accentuées avec la crise économique que connaît le pays depuis des années. Les « pushbacks » ou refoulements illégaux se seraient atténués « durant la guerre de Syrie » en 2015, où le gouvernement était obligé d’accepter ses réfugiés », nous déclare-t-elle. 

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Quelques mois plus tard, l’accord UE-Turquie, qui spécifie que la Turquie serait un pays sûr, rend toute procédure d’asile en Grèce irrecevable et normalise les opérations de refoulement de l’Etat grec. Selon Human Rights Watch, les opérations de refoulement ont lieu dans les îles et au niveau de la frontière terrestre gréco-turque. Les garde-côtes grecs endommageraient violemment les canaux de fortunes des migrants et les pousseraient au niveau des eaux territoriales turques. Les pushbacks terrestres n’échappent pas à cette violence. D’après le rapport, les migrants seraient généralement battus et volés puis lâchés dans la rivière d’Evros. Des pratiques qui rejoignent l’enfer qu’avait connu Zakaria durant son refoulement illégal. 

Abandonné par l’ambassade marocaine, il est vu comme un « criminel » par les autorités grecques.

Zakaria, jeune étudiant, est désormais bloqué faute d’un document de voyage. Abandonné par l’ambassade marocaine, il est vu comme un « criminel » par les autorités grecques. Exténué de sa situation actuelle et de son errance administrative, Zakaria veut prendre le large.  Il songe au « hrig » si sa situation ne s’améliore pas. « On m’a expulsé de manière illégale vers la Turquie, je n’ai d’autres choix que de partir de manière illégale ». L’impasse des politiques européennes est le moteur du désespoir des personnes en migration. 

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