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Les torturées de Ksar Sountate

Mars 1973, des opposants à Hassan II préparent une révolution armée. Le Moyen-Atlas est leur base arrière. A la suite de l’échec de cette action armée, les villages de la région subissent une répression sanglante. Les femmes du village Ksar Sountate qui ont survécu à cette répression vivent encore un cauchemar. Elles n’ont pas oublié. Reportage.

Caravane médicale de l’Association Médicale des Victimes de Torture à Imilchil
Crédit Photo : Association médicale de réhabilitation des victimes de la torture

Note de la rédaction: ENASS.ma publie ce reportage en partenariat avec la maison d’édition En Toutes Lettres. Ce texte est extrait du livre Dos de femme, dos de mulet, les oubliées du Maroc profond de Hicham Houdaïfa*, 2015.

Ksar Sountate. Un village niché dans le Haut Atlas, à moins de quinze kilomètres d’Imilchil. Un peu plus de 130 personnes y vivent. Le seul moyen d’y accéder est de prendre, sur 120 kilomètres, la route qui relie Er-Rich à Imilchil. Ksar Sountate n’est desservie que par cette route. En ce mois d’octobre 2014, il ne pleut pas encore, mais celle-ci est déjà en mauvais état. Elle n’est que partiellement goudronnée et parfois accidentée. Deux véhicules ne peuvent se croiser sans que l’un sorte de la route pour laisser passer l’autre, tant elle est étroite. Et quand il pleut, en période de crues, la route peut être bloquée toute une journée.

Région enclavée

Pour faire leurs provisions, voir un médecin ou pour n’importe quelle affaire, les habitants doivent se rendre à Er-Rich. Le trajet coûte 30 dirhams et ne se fait, depuis 2003, que par le naql mouzdawij : ces anciennes Mercedes fourgon 307 et 308, initialement destinées au transport de marchandises, servent aussi, dans cette région enclavée du Maroc, à transporter personnes et animaux. Quatorze sièges métalliques fixés à l’intérieur, des tabourets en plastique pour les extras. Ces véhicules, qui font office de bus et s’arrêtent dans tous les villages, transportent plus de quarante personnes par voyage. Il faut parfois attendre une heure pour y trouver une place et le trajet ne dure pas moins de quatre heures. Mais c’est déjà une amélioration par rapport à l’époque où ne passaient que des camions et où le trajet pouvait prendre plus de douze heures.

Arrêté au bout d’une longue traque, Mouha Ouharfou a été torturé et passé par les armes en 1974.

À Ksar Sountate, les plantations de pommiers s’étendent à perte de vue et les maisons sont en terre. Les meubles y sont rares et les pièces dépouillées de tout ornement. Les couvertures qui servent à couvrir adultes et enfants sont entassées dans un coin.

Dans les maisons, les femmes nous servent le thé et s’assoient. Elles écoutent les hommes parler et raconter les terribles journées qui ont suivi le débarquement des troupes mixtes (armée et forces auxiliaires) dans leur village, en mars 1973. Les blindés, les coups de feu, la torture… ils racontent les exactions commises par ces hommes en uniforme qui sont restés dans le village pendant 45 jours.

Terre révolutionnaire

C’est que Ksar Sountate est au cœur d’une région révolutionnaire, sur la ligne montagneuse qui relie le Moyen et le Haut Atlas, de Goulmima à Khénifra, en passant par Amellagou, Tinghir et Aghbala. Du temps de la colonisation, cette région a été une des plus frondeuses du pays. De plus, « Mehdi Ben Barka été incarcéré pendant un certain temps au pénitencier d’Imilchil, du temps de la colonisation. Les résistants de la région d’Imilchil avaient un immense respect pour lui. C’est donc tout naturellement qu’ils sont devenus en majorité des sympathisants de l’UNFP », explique Lahcen Aït Lafqih, historien spécialiste de la région.

Par la suite, Imilchil et les villages alentour, sur le territoire des Aït Hdiddou – Agdal, Tamerrist, Bouzmou, Taghighacht, Iboukhanen – ont connu un des épisodes les plus douloureux de la répression des années de plomb. Début mars 1973, des opposants au régime de Hassan II élisent domicile dans l’Atlas afin de préparer la révolution suivant le modèle de Che Guevara. Ces guérilleros tentent d’installer un foyer révolutionnaire. Mais le projet tourne au fiasco : les meneurs sont exécutés. Du 3 au 8 mars 1973, l’armée investit les douars et soumet la population à tous types d’exactions : violences, torture, viols, assassinats et emprisonnements arbitraires. Mohamed Bennouna, alias Mahmoud, l’un des chefs de cette organisation clandestine Tanzim, tombe les armes à la main.

Fadma, tuée sous la torture

D’autres, enfants de la région, subissent les affres de la détention secrète. Ceux qui sont arrêtés sont jugés à Kénitra dans l’année. Saïd Oukhouya et Mouha Ouharfou, originaires de Ksar Sountate, sont exécutés. « Saïd Oukhouya était un leader dans cette région, explique Lahcen Aït Lafqih. Il avait une expérience militaire et était le coordinateur du groupe d’Amellagou, là où Mohamed Bennouna préparait son mouvement de rébellion. » Quant à Mouha Ouharfou, c’était une figure de la résistance à l’occupation française : il avait coordonné la révolte contre le colonisateur. « Lors des événements de mars 1973, raconte Lahcen Aït Lafqih, les autorités ont eu du mal à l’arrêter. Il s’était réfugié pendant trois mois dans une grotte, là même où il se cachait du temps de la colonisation. Aujourd’hui, cette grotte porte son nom. »

« On m’a cassé les doigts. On m’a mis un chiffon dans la bouche pendant des heures entières ».

Arrêté au bout d’une longue traque, Mouha Ouharfou a été torturé et passé par les armes en 1974. Il avait 74 ans. Toute sa famille en a subi les conséquences. Son fils Zayed, alors âgé de 18 ans, se souvient : « Ils nous ont emmenés, mon petit frère, ma mère et moi, Merrou Ouhammi, la femme de Zayed Oubassou, et Rabha Zayed Takhiyit, la femme de Saïd Oukhouya. On nous a bandé les yeux pendant huit jours à Bouzmou. Puis on nous a séparés des femmes, mon frère et moi. Direction : Goulmima. On nous a fait subir tous types de torture : insultes, coup de poing, électricité dans les parties sensibles du corps… ».

Sa sœur Fadma, elle, en est morte. Elle avait été arrêtée pour avoir approvisionné Saïd Oukhouya et ses camarades, cachés dans les montagnes. « Elle a été torturée pendant huit jours dans un café qui porte le nom de Baro, à Bouzmou, raconte Lahcen Aït Lafqih. Elle a ensuite été transférée à Corbis et Derb Moulay Cherif avant d’être placée au centre d’Agdz. C’est là-bas qu’elle a trouvé la mort, le 20 décembre 1976. » Elle avait 52 ans. « Dans les années 1990, nous n’avions aucune preuve de la mort de Fadma, raconte Zayed. Une rumeur a circulé à son propos à la fin des années 1990. On nous a dit qu’on avait aperçu ma sœur errant dans les avenues de Rabat, qu’elle vivait de mendicité. Je l’ai cherchée partout : à la gare routière d’Al Qamra, dans le quartier de Yacoub Mansour, dans les hôpitaux et même dans la ville de Salé. En vain… »

Ce n’est que plus tard qu’il a appris qu’elle était enterrée au cimetière d’Agdz. Les survivants ont raconté les conditions de détention à Agdz, la grande chaleur et le froid extrême selon les saisons, l’alimentation à base de lentilles, les scorpions, les serpents, etc., qui ont contribué à la mort d’un grand nombre de détenus. L’un d’eux, lui aussi victime d’un enlèvement forcé, Chari El Hou, se souvenait de Fadma Ouharfou, de cette femme forte et courageuse, seule parce que femme, et qui ne parlait que berbère.

Photo devant un des centres ou plutôt des locaux de détention secrètes à Imilchil lors des évènements de 1973
Crédit : Association médicale de réhabilitation des victimes de la torture à Imilchil

L’Atlas sous une chape plomb

La répression de l’État s’est abattue, pendant des années et des décennies, sur les familles. Et c’est la région tout entière qui s’est trouvée punie jusqu’aux années 1990, jusqu’au début du processus de liquidation du dossier des années de plomb.

Aujourd’hui, les hommes de Ksar Sountate évoquent la réparation et les indemnisations. Mais les rares femmes qui ont survécu à cette répression vivent encore un cauchemar. Elles n’ont pas oublié…

Ytto Khouya Saïd est la fille de Saïd Oukhouya. Elle était adolescente lors des événements de mars 1973. Elle est aujourd’hui âgée d’une soixantaine d’années. « Mon père était un homme droit, se rappelle-t-elle. Il défendait la dignité des gens de Ksar Sountate. C’était un résistant et il n’acceptait pas l’injustice. Je suis l’aînée de ses filles. » Quand militaires et forces auxiliaires ont débarqué au Ksar, Saïd Oukhouya était, avec Mouha Ouharfou, en tête de la liste des personnes recherchées. « Ils sont venus le chercher à la maison. Je leur ai répondu qu’il était en voyage. Ils m’ont insultée, battue. Je me suis terrée avec mes sœurs à la maison. Nous étions toutes seules puisque ma mère était détenue à Bouzmou. On n’avait rien à manger et on ne pouvait pas sortir de la maison. »

« Mon père était un homme droit, se rappelle-t-elle. Il défendait la dignité des gens de Ksar Sountate»

Ytto Khouya Saïd.

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** Cofondateur d’En Toutes Lettres, maison d’édition spécialisée dans l’essai, où il dirige la collection Enquêtes, Hicham Houdaïfa est auteur de plusieurs livres : Dos de femmes, dos de mulet : les oubliées du Maroc profond (Editions En Toutes Lettres, 2015) ainsi que Extrémisme religieux, plongée dans les milieux radicaux du Maroc (Editions En Toutes Lettres, 2017), livre qui a reçu le prix du Jury du Prix Grand Atlas 2017, et Enfance au Maroc, une précarité aux multiples visages (Editions En Toutes Lettres, 2020).  Il a également dirigé l’ouvrage Migrations au Maroc : l’Impasse ? Hicham Houdaïfa est co-fondateur du programme de formation Openchabab, une masterclass spécialisée dans la formation en valeurs et techniques journalistiques.

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