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Hawwâ ou la violence aux frontières au féminin 

Les dramatiques évènements du 24 juin 2022 à Nador n’ont pas encore livré tous leurs secrets. Hawwâ, la seule demandeuse d’asile soudanaise qui a participé à la tentative d’entrée à Melilla, nous raconte son parcours. Récit exclusif.

Août 2021, Hawwâ se trouve au Maroc, précisément à Oujda. Elle se dirige vers l’Eglise de la capitale de l’Oriental. « On m’a accueillie et expliqué que je dois  aller au HCR pour déposer ma demande d’asile », se remémore-t-elle.

Maroc : le début d’une longue souffrance 

Au bout de cinq jours, elle part à Rabat puis elle rejoint Jbel Moussa, se trouvant à proximité de la ville occupée de Sebta. Elle se voit déjà en Europe. « J’ai fait ma première tentative avec 300 autres migrants en août. J’ai été emprisonnée à Tétouan pour quelques heures, et ensuite refoulée vers Casablanca », continue-t-elle, tout en gardant un œil vigilant sur la présence d’agents de l’autorité dans les alentours du quartier de Rabat, où elle nous donne rendez-vous. 

L’arrivée à Casablanca est dure pour cette femme seule. « J’ai erré quelques jours à Casablanca, seule, sans abri, je dormais dans la rue », se rappelle-t-elle, en revoyant le film de ces terribles journées au sein de la métropole. Elle fait la rencontre de deux Soudanais. « Ils m’ont dit que je dois aller au HCR à Rabat pour demander de l’aide. J’ai passé des mois dans le marché de Rabat avant qu’on me donne un hébergement », avance-t-elle. Hawwâ proteste contre « les longs rendez-vous de Détermination du statut de réfugié au sein du HCR ». 

Contacté par ENASS.ma, le HCR Maroc apporte des précisions sur les délais de traitement des dossiers : « Il ne s’agit pas d’un retard mais plutôt d’un temps d’attente. Dans un mois, le HCR reçoit plus de 400 demandes et puisque les ressources sont limitées donc nous sommes obligés d’opter pour un traitement selon le degré de vulnérabilité des personnes, ceux qui sont le plus vulnérables sont traités en urgence », nous explique Maxence Hayek, chargé des relations extérieures auprès du HCR Maroc. Et d’ajouter :« Ce n’est jamais volontaire, on fait de notre mieux pour que les demandes soient traitées dans les plus brefs délais ».

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« Ce n’est jamais volontaire, on fait de notre mieux pour que les demandes soient traitées dans les plus brefs délais »

Maxence Hayek, chargé des relations extérieures auprès du HCR Maroc

Pour Hawwâ, sa vulnérabilité juridique, ses conditions de vie difficiles et la séparation avec son fils la poussent à ne penser qu’à une seule chose : rejoindre l’Europe. « À chaque fois que j’apprends qu’une tentative aura lieu, je n’hésite pas à me rendre aux grillages et tenter ma chance », reconnaît-elle. À chaque tentative et durant des mois, elle revient bredouille. « À mon retour à Rabat, j’attendais mon rendez-vous avec le HCR, qui n’aura jamais lieu », regrette-t-elle.  

Une première fois, elle a raté son rendez-vous pour son entretien. Par la suite, elle dit que son nouveau rendez-vous avec le HCR à Rabat a été modifié à « plusieurs reprises ». Elle renonce à cet entretien avec le HCR et décide de rejoindre l’Europe. Sa dernière tentative s’est faite par la porte de la mort à Barrio Chino, entre Nador et Mélilla.   

Un collier du Soudan 

Hawwâ, ainsi que femme originaire du Tchad, étaient les seuls participants femmes à l’assaut du 24 juin. Elle se remet encore de ses blessures. Elle a dit avoir « subie des violences au moment de l’intervention des forces de l’ordre ». Les yeux fermés et la voix tremblante, elle revoit les scènes de violence de cette journée meurtrière. 

« C’était le pire moment de ma vie. Je préfère mourir que de vivre ce qu’on a pu endurer ce jour-là », avec ces mots et ces regrets que Hawwâ se rappelle cette journée. 

« Je n’oublierais jamais l’image d’un Soudanais qui a perdu un œil lors de l’intervention des forces de l’ordre ».

Hawwâ

Deux mois après le drame, Hawwâ est toujours traumatisée. « Je n’oublierais aucun détail de ce qui s’est passé. J’ai vu des gens perdre la vie devant mes yeux, d’autres entassés par terre saignaient pendant des heures jusqu’à la mort », témoigne-t-elle. Elle s’arrête, reprend son souffle et continue : « Je n’oublierais jamais l’image d’un Soudanais qui a perdu un œil. C’est vraiment triste ! Tout ce qu’on veut c’est une vie stable, pourquoi toutes ces violences ? », s’interroge-t-elle. Elle reprend le fil de son récit : « Les forces de l’ordre m’ont arrêtée, ainsi qu’une migrante du Tchad avant même d’atteindre la barrière. Nous étions les seules femmes participantes à l’assaut ». 

Hawwâ ne mâche pas ses mots. Elle accuse les forces de l’ordre de violences : « Ils m’ont giflée, m’ont donné des coups de matraques ». 

Puis elle s’arrête un moment pour reprendre son souffle, le regard dans le vide : « Un membre des forces de l’ordre est venu fouiller mes vêtements. Il m’a tout pris, au moment où il a trouvé un collier, il l’a pris. Je l’ai supplié en pleurant. Je l’ai imploré de prendre mon téléphone et de me laisser ce collier. C’est tout ce qui me reste du Soudan, c’était un cadeau de ma mère ».

Jetée à Beni-Mellal 

Les migrants ont subi « de graves blessures lors de ces événements de violences à la frontière de Nador-Melilla », avait observé l’Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH) à Nador. Dans son rapport qui analyse les détails du drame, la section de l’AMDH mentionne les refoulements à chaud qu’ont subis les migrants durant les jours qui ont suivi l’assaut, où ils étaient mis dans des bus qui les amenaient vers différentes villes au Maroc, loin des zones frontalières.

« J’ai tout perdu, il ne me reste plus rien ». 

Hawwâ

Blessée, traumatisée, Hawaâ sera ensuite refoulée dans la même journée vers la ville de Beni Mellal. « Je n’ai passé qu’une seule nuit dans cette ville. J’ai demandé à des Marocains de m’acheter un billet d’autocar vers Casablanca », explique-t-elle. Elle passe 10 jours dans la ville blanche. « J’ai travaillé chez une femme. J’ai pu prendre un téléphone pour pouvoir rester en contact avec mon fils », déclare-t-elle.De retour à Rabat, sa maison est le marché aux légumes.  

« Même le collier qui me rappelle ma mère ils me l’ont pris. Aujourd’hui, je préfère la mort ». 

Hawwâ

Les souffrances de Hawwâ ne s’arrêtent pas là. À Rabat, elle fait face à de nouveaux défis. Dans la rue, elle survit grâce à l’aide fournie par les citoyens. «J’ai tout perdu, il ne me reste plus rien, même le collier qui me rappelle ma mère ils me l’ont pris, une vie comme ça franchement je préfère la mort », conclut-elle, avec amertume. Depuis notre rencontre, Hawwâ a passé son entretien au niveau du HCR Maroc pour déterminer son statut de réfugié. Elle attend sa réponse, toujours dans la rue. 

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