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Najib Akesbi, un intellectuel organique 

Le professeur Najib Akesbi porte un regard vif et critique sur les politiques économiques au Maroc. L’économiste vient de publier un nouvel ouvrage sous forme de bilan, sans concessions, de plus de cinquante ans de choix économiques. 

Professeur Najib Akesbi lors d’une conférence de la Faculté des sciences économiques à Souissi à Rabat. Crédit photo : A.L ENASS

Le 11 octobre, la salle de conférence de la Faculté des sciences économiques à Souissi à Rabat affiche complet. Étudiants, professeurs universitaires et proches de Najib Akesbi ont fait le déplacement pour la signature du nouveau livre de l’économiste spécialisé dans les politiques fiscales et agricoles. Ce nouvel ouvrage est intitulé Maroc : une économie sous plafond de verre, des origines à la crise Covid-19, édité par la Revue marocaines des sciences politiques et sociales (RMSPS). Cet essai synthétise les travaux et les interventions académiques et publiques de l’auteur depuis au moins quatre décennies. 

Économiste-citoyen

Le professeur Hicham Sadok, discutant l’ouvrage, décrit Akesbi comme « un intellectuel organique ». Ce dernier est très présent dans l’espace public : outre ses interventions remarquées lors des congrès de l’Association marocaine des sciences économiques (AMSE),  il partage ses réflexions sur différents canaux avec le grand public à travers son blog, sa chaîne Youtube, ses pages sur les réseaux sociaux, et de nombreuses interviews dans les médias. « C’est une manière de faire sa part en tant que citoyen », explique-t-il. 

« Pourquoi cet entêtement à perpétuer les mêmes choix qui ont conduit aux mêmes échecs ? ». 

N. Akesbi

En 270 pages, Akesbi propose un bilan d’une économie marocaine qu’il décrit comme « sous plafond de verre, engluée dans la rente et les conflits d’intérêts, l’affectation malavisée des ressources, la dépendance et l’endettement ». Au-delà de ce bilan « accablant », l’auteur propose d’interroger les choix qui sont aux fondements de cet échec. « Méditer un tel échec revient à se poser les questions essentielles : pourquoi cet entêtement à perpétuer les mêmes choix qui ont conduit aux mêmes échecs ? Comment l’économique s’est-il articulé au politique pour aboutir à une gouvernance qui entrave l’émergence ? Et pour ainsi dire, quelle est la responsabilité du système politique dans le mal-développement du pays ? », s’interroge-t-il, toujours avec la franchise et la rigueur qui forcent le respect de ses amis comme de ses adversaires. 

« Quelle est la responsabilité du système politique dans le mal-développement du pays ? ». 

N. Akesbi

Lutte contre l’amnésie des décideurs  

Ce travail minutieux sur l’histoire économique contemporaine du Maroc a un premier mérite : la lutte contre l’amnésie des décideurs, qu’ils soient politiques ou économiques. « L’idée de cet ouvrage est antérieure à la crise du Covid-19, mais celle-ci a fait une telle irruption dans notre vie que rien ne peut être pensé sans en méditer les implications pour notre vécu actuel comme pour notre devenir », écrit l’auteur. Il démarre son ouvrage en rappelant des travaux antérieurs et notamment le bilan qui a été dressé de l’échec des politiques économiques à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance du Maroc (Rapport du cinquantenaire, discours du roi Mohammed VI en 2014 et 2017, etc.)   

Partant de l’impact de la pandémie du Covid-19 sur l’économie et la société marocaine, Akesbi dissèque, toujours chiffres à l’appui, ce « moment de vérité ». « Le fait est que ces « leçons de la crise » se sont révélées en parfaite résonance avec des idées débattues depuis bien longtemps, parce qu’au cœur des choix permanents qui ont conduit à l’échec – reconnu – du “ modèle de développement”», analyse Akesbi. Dans le premier chapitre, il rappelle qu’un concept comme celui de souveraineté économique après avoir été honni par la grande majorité des économistes est maintenant salué et exigé par les économistes et surtout par les politiques. 

De la planification à l’ajustement permanent 

Professeur Najib Akesbi lors d’une conférence de la Faculté des sciences économiques à Souissi à Rabat. Crédit photo : A.L ENASS

Dans les chapitres suivants, Akesbi s’est attelé à faire le bilan chiffré de ces choix au regard même des objectifs poursuivis. Le deuxième chapitre présente les « choix fondateurs » de l’économie marocaine. Des choix bâtis autour de deux paris, le secteur privé comme moteur de la croissance et l’insertion dans la Division internationale du travail, dans le cadre d’un « libéralisme autoritaire ». Ensuite, Akesbi revient sur la période sombre du Programme d’ajustement structurel dans les années 80-90. 

Le troisième chapitre dresse le bilan des politiques économiques durant le règne du roi Mohammed VI « entre continuité et inflexions ». L’économiste passe en revue les plans sectoriels, la politique des grands chantiers, les Accords de libre échange et l’Initiative nationale du développement humain. Encore une fois le bilan est mitigé « avec une gouvernance qui constitue un obstacle au développement ». 

Les quatrième et cinquième chapitres observent ces résultats présentés dans les deux parties précédentes au regard des objectifs prédéfinis. La production, la répartition, l’extraversion et le financement de l’économie sont évalués à l’aune des objectifs de départ. C’est ainsi que, pour l’auteur, les objectifs fixés par l’État d’une économie de marché, porté par le capital privé, les exportations et les Investissements directs étrangers (IDE), donnent lieu à une économie de rente, où l’Etat continue d’être le principal investisseur et moteur de la croissance, le commerce extérieur souffrant du poids du « tout-importation ». 

Triomphe du capitalisme de connivence 

La conclusion générale, qui fait trente pages, offre une synthèse entre l’économie politique et la sociologie politique des élites. Akesbi revient avec précision sur les évolutions du capitalisme marocain. Il décrit les « hommes d’affaires » comme les « nouveaux défenseurs du trône », en référence à Rémy Leveau et son ouvrage de Le fellah marocain, défenseur du trône (1985). L’auteur mobilise le capitalisme de connivence pour comprendre l’économie marocaine actuelle où « l’Etat-Makhzen subordonne l’économie à la politique ». 

Au terme de la présentation de l’ouvrage, la séance de questions/réponses avec les participants s’est prolongée. Les premières observations à chaud des universitaires présents ont salué un ouvrage qui « permet de renouveler l’économie du développement » et « la réflexion des économistes de gauche ». Cependant, l’économiste Rajaa Mejjati Alami remarque, à juste titre, « l’absence dans ce bilan de références à la place des femmes dans l’économie marocaine ». 

Pour sa part, Najib Akesbi a salué le renouvellement de la pensée économique au Maroc libérée du Consensus de Washington avec l’émergence de jeunes économistes et sociologues (Oubenal, Zeroual, Tamsamani, etc.) autour notamment de la RMSPS et de son excellent numéro sur « L’économie politique du Maroc » (2017).      

3 thoughts on “Najib Akesbi, un intellectuel organique 

  1. Je ne vous connaissais pas Monsieur , mais votre matière enseignée si , je dispose de quelques rudiments pour comprendre .
    Dommage que vous n’ayez pas pris en compte la Violence qui ne cesse de jouer dans les affaires et dans le comportement de votre pays . Elle n’a rien à voir avec le pouvoir qui est vecteur d’action politique .., Je vous invite à lire H.Arendt . Lorsqu’un groupe domine de façon absolue dans les deux sphères ( économiques et politiques) l’autre est infériorisé ou pire éliminé alors toutes les théories économiques du développement sont caduques , de simples voeux pieux ou mieux encore transformées en fiches techniques que l’on récite pour réussir qui un examen qui un concours qui pour salonner et étaler en franglais ou anglais tout court des réflexions séminales produites hors de chez lui . Lorsque cette violence n’a pour but que de maintenir éternellement une caste , celle-ci agira à la fois avec des institutions exclusives rien qu’à son service et inclusives pour ceux qui acceptent d’être des cyniques obséquieux avec Diplômes ( au pluriel bien entendu pour une position sinon un simple mouchard ) et donc être prêt à perpétuer la violence comme ressource pour obtenir des «  Choses » et augmenter celles de ses supérieurs au service de plus supérieurs qu’eux ( la thèse des nénuphars)
    Les systèmes où la violence est un fait social total comme au Maroc ( dans la famille, dans le conseil des ministres vu à la télévision etc ..) il y a des réalisations économiques indéniables parce qu’il y a du génie dans toutes sociétés que ce soit par imitation ou par conception . Cela va des éléphants blancs jusqu’au dernier dada les énergies renouvelables en passant par des antennes d’école privée .
    Il ne reste plus aux enseignants ensuite qu’à mobiliser les théories économiques pour les couvrir , les légitimer autrement dit ou pour indiquer qu’elles n’irriguent pas tout le pays . Bien .
    Mais si vous mobilisez l’impératif structural, vous constaterez malheureusement que ces réalisations fonctionnent avec le principe de la propriété de soi et par conséquent ces «  Choses » sont appropriées par quelques uns et pour les accumuler , il faut absolument faire taire non seulement les droits individuels attachés à la personne ( d’où la sempiternelle remarque sur le droit des femmes , par exemple ) mais aussi le principe collectif base de la Redistribution…
    Et comment ? Par la violence tant sur le plan horizontal ( dans la famille ) que sur le plan vertical ( conseil des ministres par exemple)
    Je termine par 2exemples : les terres domaniales et leur appropriation ne sont-elles pas un exemple pur de la Violence : Le droit de propriété à l’un sans compensation pour l’autre .
    J’ai regardé une série marocaine , je pouvais y voir la violence latente que ce soit dans les cafés ou dans la manière de prendre le volant . Et cette violence était nourrie par la névrose de distinction qui caractérise les classes moyennes des PVD ou PED . Une socialisation à la violence de manière diffuse parce que le public s’y retrouve et l’autorité suprême s’en félicite .
    Si l’économie est une science du comportement alors vous devez l’outiller en vous focalisant sur la violence qui n’a rien avoir avec l’autorité . Il ne peut y avoir de groupe en fusion qu’en extirpant cette violence sinon nous continuerions à imiter , réciter ad nauseam et le fossé continuera à se creuser avec les PD : des mineurs et des étudiants pauvres espérant autant une nouvelle nationalité que le diplôme .
    Ce n’est pas l’analyse économique qui est première mais l’analyse sociologique : l’histoire de la pensée économique le prouve .

  2. J’ai cherché l’ouvrage de M. Najib Akesbi dans plusieurs librairies sans succès. Pourriez-vous m’indiquer où je pourrai le trouver à Casablanca ?

  3. Je voudrais salué le professeur pour son courage d’avoir aborder sans complaisance un travail d’évaluation de politiques de repartition du revenu dans un royaume oû la liberté n’est pas évidente .Bravo pour son courage !

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