Parti pris, Tribunes

Comment les communautés mettent en pratique la transition juste ?

ENASS publie en partenariat avec le Transnational Institute un document d’analyse du concept de transition juste, et ses implications sur le terrain des luttes écologiques. Cette deuxième partie est consacrée à des exemples concrets d’expériences sur le terrain. Les intertitres sont de la rédactionPARTIE II

Dans le monde entier, différentes communautés explorent et développent leurs propres visions de la transition juste . Cette section présente quelques études de cas.

Le Green New Deal

Le concept et le cadre du « Green New Deal » (« Nouvelle donne verte », GND) sont nés d’une proposition radicale du Green Party (« Parti Vert ») au début des années 2000. Des militant·e·s de l’organisation des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA) en ont adopté le cadre au milieu des années 2010 et l’une des membres de la DSA, Alexiandria Ocasio-Cortez, l’a introduit dans le courant politique dominant en 2018, peu après son élection à la Chambre des représentants des États-Unis pour la quatorzième circonscription de New York. Les mouvements façonnant des stratégies de transition juste ont été sensibles à l’appel à une nouvelle donne écologique, dans la mesure où cette initiative affirmait que toute réponse réelle à la crise climatique exigeait de transformer de fond en comble le caractère extractiviste et exploitant de l’économie dans son ensemble.

Si l’approbation de la résolution relative au Green New Deal a représenté un progrès majeur, transposer ce cadre général en une injonction pour le gouvernement exigera un mouvement social suffisamment puissant pour être capable d’inverser la balance du pouvoir, tant au niveau productif que politique. Il faut notamment parvenir à diminuer le pouvoir disproportionné de l’industrie pétrochimique, sans quoi cette nouvelle donne sera diluée en un vulgaire outil de blanchiment écologique.

Contre un tel scénario, les organisations qui représentent les communautés de première ligne, et particulièrement les communautés de la classe ouvrière celles opprimées de tous temps, doivent en mener le développement et la mise en œuvre. Ces organisations ont déjà joué un rôle de premier plan dans les discussions sur le Green New Deal, en apportant un contenu concret et de solides analyses critiques.

L’Alliance It Takes Roots (ITR) est l’une des forces majeures qui incarne ce rôle complexe. Elle représente les communautés noires, autochtones et de couleur (BIPOC) de première ligne à travers les États-Unis, le Canada, la Micronésie et Porto Rico. Ses membres comprennent la Climate Justice Alliance (CJA), la Grassroots Global Justice Alliance (GGJ), l’Indigenous Environmental Network (IEN) et la Right to the City Alliance (RTTC). It Takes Roots a contribué à la mise en place de la United Frontline Table, qui a élaboré le document « People’s Orientation to a Regenerative Economy » (« Orientation populaire vers une économie régénérative »). Ce document a donné lieu à plus de quatre-vingts interventions politiques aux niveaux local, étatique, national et tribal. Le document présente un vaste programme de revendications sous la forme de quinze planches pour une économie régénérative qu’un Green New Deal pourrait
créer si ce type de lutte pour une réforme structurelle à grande échelle s’avérait véritablement ancré dans la quête de justice pour les travailleur·euse·s, les communautés de première ligne et l’environnement. Chacune des interventions politiques est regroupée en quatre positions principales :

  • Protéger : les solutions doivent protéger, et non endommager, l’air, la terre, l’eau, les êtres vivants et les communautés.
  • Réparer : les solutions doivent réparer les préjudices passés et présents de l’économie extractive.
  • Investir : les solutions doivent transférer les investissements non extractifs et équitables vers les communautés et les travailleur·euse·s de première ligne.
  • Transformer : les solutions doivent fournir les bases nécessaires à la transformation des relations et des structures garantissant le respect, l’équité et la justice.

Les interventions des mouvements populaires de première ligne autour du Green New Deal sont essentielles car, comme nous l’avons évoqué, de nombreux acteurs utilisent le terme de transition juste sans pour autant songer à une véritable justice. Des initiatives capitales au niveau infranational – comme Just Transition Alaska, le Green New Deal de l’Oregon, le Green New Deal de la Californie, une loi visant à établir un Green New Deal pour le Maine et la Gulf South for a Green New Deal Coalition dans onze États du Sud – contribuent également à stimuler et à façonner le changement. Tout effort sérieux de Green New Deal ancré dans une transition juste vers une économie régénératrice doit être un processus inclusif, ascendant et local.

Cooperation Jackson et le plan de transition juste de Jackson

Jackson est une ville en crise. Comme l’a décrit l’administration du défunt maire Chokwe Lumumba : «Jackson, comme de nombreux centres urbains, lutte pour surmonter des décennies de désinvestissement économique, de désindustrialisation, de fuite des banlieues, de déclin des recettes fiscales, de sous-emploi, de chômage chroniques, d’écoles peu performantes et d’infrastructures vétustes et délabrées ». Jackson est aussi confrontée à de nombreux problèmes de racisme environnemental qui donne lieu à une crise sanitaire permanente et des violations continuelles des droits humains. Malheureusement, cette ville est aussi l’une des principales responsables du changement climatique dans l’État du Mississippi, en raison de la manière dont elle reçoit et consomme son énergie, car les principales
industries de la ville et de ses environs dépendent du transport routier, ferroviaire et aérien des marchandises.

«Jackson, comme de nombreux centres urbains, lutte pour surmonter des décennies de désinvestissement économique, de désindustrialisation, de fuite des banlieues, de déclin des recettes fiscales, de sous-emploi, de chômage chroniques, d’écoles peu performantes et d’infrastructures vétustes et délabrées ».

Chokwe Lumumba

Pour améliorer la qualité de vie de cette ville, de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, il est nécessaire de mettre fin aux crises environnementales, climatiques et des droits humains qui se superposent et auxquelles les habitant·e·s sont confronté·e·s. Grâce au projet Cooperation Jackson, on estime qu’il est possible de résoudre ces crises en organisant les communautés dans le dessein d’exécuter un programme complet qui protégera l’environnement, réduira les émissions de carbone, stimulera l’emploi et réalisera démocratiquement la richesse et l’équité.

Ce programme global est considéré comme un programme de transition juste visant à mettre fin à la dépendance systématique à l’égard de l’industrie des hydrocarbures et du besoin de croissance sans fin, induit par le capitalisme sur une planète aux ressources limitées. Il ambitionne ainsi de créer une nouvelle économie démocratique centrée sur des méthodes de production et de distribution durables, plus locales, et détenues et contrôlées de manière coopérative. La contribution spécifique de Cooperation Jackson à un programme de transition juste est la Sustainable Communities Initiative (« Initiative des Communautés Durables »), qui a trois composantes principales :

1. Les coopératives vertes

L’intention est de créer un écosystème coopératif capable de se renforcer et de s’appuyer sur lui-même. Avec trois coopératives à ce jour, une chaîne de valeur a été créée : Freedom Farms produit des aliments vendus et consommés localement, dont les déchets sont utilisés par la Green Team pour créer un compost organique qui retourne à la ferme. C’est un exemple parmi d’autres du type d’entreprises et
de systèmes durables mis en place par l’initiative

2.Construire un éco-village

L’éco-village a pour objectif de construire une communauté de travail durable à West Jackson. Il est prévu que l’éco-village soit situé sur une fiducie foncière communautaire (CLT) créée par Cooperation Jackson, et contrôlée par les résidents de West Jackson qui en assureront la protection. Il doit fournir des logements coopératifs abordables et des emplois par le biais d’un certain nombre d’entreprises
coopératives intégrées et interdépendantes au sein de la communauté, notamment des fermes urbaines, des opérations de compostage, des services de garde d’enfants, l’installation et l’entretien de systèmes solaires thermiques, la sécurité, les arts et la culture, ainsi qu’une épicerie.

3. Réforme des politiques pour une transition juste

La plus large composante de l’initiative de transition juste se concentre sur la mise en place de politiques freinant la destruction écologique et le changement climatique et encouragent la création d’emplois durables et d’entreprises coopératives dans la ville. L’objectif est de faire de Jackson la ville la plus écologiquement durable du Sud, voire du pays, en engageant le gouvernement municipal à mettre en place des politiques permettant à Jackson de devenir une ville zéro émission et zéro déchet d’ici 2030.

Le mouvement des personnes affectées par les barrages (MAB)

Le Mouvement des personnes affectées par les barrages (MAB)

Le Mouvement des personnes affectées par les barrages (MAB) est né sous la forme d’un mouvement social visant à résister à la construction de grands barrages hydroélectriques au Brésil, qui déplacent familles et communautés. Jusqu’aux années 1990, cette lutte visait les entreprises d’État et se concentrait sur les problèmes individuels. Avec l’avancée du néolibéralisme, le mouvement s’est réorganisé en un mouvement national, afin de construire un modèle énergétique différent : un système énergétique populaire dans lequel l’eau et l’énergie seraient contrôlées publiquement et communautairement, dans le but de redistribuer les richesses.

Partant de la nécessité de transformer l’ensemble du système, et pas seulement les sources d’énergie, les membres du mouvement ont ainsi développé une analyse critique des inégalités créées par le modèle énergétique au Brésil, qui avait engendré une forte concentration de richesses entre les mains du système financier international, et confronté ce modèle à la nécessité d’une transition énergétique. Le mouvement part du postulat qu’il est nécessaire, en tant que société, d’aborder la politique énergétique qui organise et structure la production d’électricité pour que les technologies renouvelables (comme l’hydroélectricité) puissent apporter un changement aux structures injustes qui soutiennent le modèle brésilien. Ainsi, même
si les énergies solaire et éolienne sont considérées comme des énergies propres, elles ne garantissent pas automatiquement un accès équitable à l’énergie, ni une distribution juste des richesses. C’est pourquoi le mouvement se concentre sur les questions fondamentales que sont : De l’énergie pour quoi faire ? Et pour qui ?

Le cas du Brésil illustre comment un système énergétique reposant sur le contrôle du secteur privé, dominé par le capital financier et des institutions dirigées par et pour le capital, ne sert pas la population. Les entreprises énergétiques brésiliennes ont adopté un système tarifaire qui privilégie les plus privilégiés et punit la population avec des prix absurdement élevés. Si un changement de sources d’énergie
est important, il n’est pas suffisant pour une transition juste. Une transition énergétique implique de dépasser le modèle du marché, en transformant profondément la société et le capitalisme.

Le deuxième élément central de ce projet de transition énergétique est le renforcement et le développement des sujets historiques qui peuvent le faire progresser. Considérant que la participation populaire et le pouvoir démocratique des peuples sont essentiels à la transformation énergétique, le mouvement a travaillé sur deux fronts à cet égard. Au niveau latino-américain, pour résister à l’avancée de l’extractivisme et à la construction de nouveaux barrages, il a créé le Mouvement des personnes affectées par les barrages (MAR, de son acronyme en espagnol), en collaboration avec d’autres mouvements. Au terme d’un long processus, il a acquis une vue d’ensemble sur l’architecture du système énergétique en Amérique latine, ce qui lui permet de construire des actions plus coordonnées et plus efficaces contre
les grands projets et les grandes entreprises.

Au Brésil, avec les travailleur·euse·s des secteurs du pétrole, de l’électricité, des villes, de l’éducation et de l’eau, il a également fondé la Plate-forme ouvrière et paysanne de l’énergie (Plataforma Operaria e Camponesa da Energía – POCAE) afin de pouvoir mener une lutte collective avec l’ensemble de la population avec, au cœur du processus, un projet énergétique populaire visant à tester les modèles de
transition. Au cours des dix premières années de travail collectif, plusieurs luttes collectives ont ainsi pu être promues : pour la souveraineté énergétique, l’utilisation juste de la richesse générée dans le secteur énergétique ainsi que contre la privatisation, les augmentations et les prix élevés.

Considérant qu’il faut comprendre et influer sur les facteurs structurels, politiques et économiques pour agir efficacement en faveur de la transition énergétique, le mouvement travaille aussi à changer directement les sources d’énergie, à travers, par exemple, une proposition de production décentralisée d’électricité par l’installation de panneaux solaires sous le lac par le biais d’une centrale hydroélectrique
crée dans la région du Sertão Mineiro, le projet Vereda Sol e Lares. Dans ce projet, mille deux cent familles touchées par le barrage construisent leur propre production d’énergie solaire de manière coopérative pour s’approvisionner elles-mêmes en énergie, à laquelle elles n’ont pas accès aujourd’hui. Elles devraient également pouvoir augmenter leurs revenus en vendant l’énergie excédentaire au réseau intégré. De cette manière, aucun nouvel impact environnemental ne devrait être généré, tandis que l’énergie produite grâce au lac existant devrait permettre de fournir de l’énergie aux personnes qui en ont besoin. L’espoir est de pouvoir reproduire et stimuler la production d’énergie communautaire, en générant plus d’autonomie à la fois pour les familles et pour le mouvement, afin qu’il puisse continuer à subventionner les luttes pour la transformation systémique.

Source : De la crise à la transformation : Qu’est-ce que la transition juste ? Co-publié par Le Transnational Institute et Grassroots Global Justice, Septembre 2022

À lire aussi : Climat : Qu’est-ce qu’une transition juste ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *