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Les frontières au féminin, une violence systémique 

L’expérience migratoire au féminin sur le continent est marquée pour les femmes qui tentent de traverser les frontières terrestres par une violence sans nom. Témoignages poignants- Partie 1.

Par Kenza SAMMOUD

Les migrations se féminisent au Maroc comme ailleurs dans le monde. Travailleuses migrantes, étudiantes, réfugiées ; les femmes bougent de gré et de force, à la recherche d’un destin meilleur. Les femmes constituent plus de 40,7% de la population des migrants au Maroc, selon les résultats de l’Enquête nationale sur la migration forcée de 2021 du Haut-commissariat au plan (HCP). Nous avons donné la parole à des femmes migrantes et réfugiées pour nous parler de leur vécu marqué par de multiples formes de violence. Ces femmes déclarent avoir été victimes de violences sexuelles, de travail forcé ou de traite pendant leur trajet vers le Maroc. 

Violences au pays de départ

Pour beaucoup de femmes, la violence qu’elles subissent dans leur pays d’origine est la cause de leur départ. « Durant 20 ans, j’ai souffert de la violence de mon mari. Après le divorce, mon père voulait me tuer car pour le village, je ne suis plus la fille respectueuse. Alors, j’ai décidé de fuir et c’est là où mon histoire avec la violence et la discrimination a vraiment commencé », raconte Mariam*, originaire de Côte d’Ivoire, et demandeuse d’asile. Elle est arrivée au Maroc il y a un .

Dans le même sens continue Christelle*, une jeune femme de 18 ans, originaire de Nigeria : « A l’âge de 15 ans, j’étais victime d’un viol, et je suis tombée enceinte. Ils n’ont pas uniquement violé mon corps, mais ils ont violé ma vie, ma stabilité et ma dignité. C’est la raison pour laquelle je suis là aujourd’hui ».

Un peu moins de la moitié des migrantes se trouvant au Maroc (44,5%) ont fait mention de difficultés rencontrées au cours de leur migration.

Ces témoignages sont confirmés par des chiffres du HCP. Cette mobilité est difficile, les femmes doivent traverser des frontières de plus en plus infranchissables. Un peu moins de la moitié des migrantes se trouvant au Maroc (44,5%) ont fait mention de difficultés rencontrées au cours de leur migration. Selon le HCP, les principales difficultés nommément citées pour la migration forcée sont par ordre d’importance, le manque d’argent avec 17,7%, suivi par l’épuisement physique dû à la marche, la faim et la soif (17,5%), la violence physique et psychologique (13,7%), le harcèlement sexuel ou le viol (17,7%), l’arrestation et détention (7,7%), le refoulement, expulsion et déportation (6%). Enfin, il y a lieu de noter que 4,3% de femmes ont subi une grossesse ou un accouchement lors du voyage. Ces nombres indiquent une augmentation du nombre de victimes de la traite (VdT), de survivant-e-s de violences basées sur le genre (SGBV) et de manière plus générale des femmes migrantes en situation de vulnérabilité le long de la route migratoire. En somme, les femmes migrantes et réfugiées sont victimes de violence à toutes les étapes de leur migration. Parmi les violences subies, celles provenant des passeurs sur les routes. 

Violences sexuelles des passeurs

Les migrantes paient de leurs chairs les passeurs. De nombreuses femmes sont contraintes d’avoir des relations sexuelles avec ces passeurs pour payer leurs services. « J’ai payé environ 300 dollars l’homme qui s’occupait de moi m’a dit qu’il me préparerait des faux. Il était menaçant. Pendant le voyage, le guide a demandé de l’argent à tout le monde et il m’a demandé d’avoir des relations sexuelles avec lui. Qu’est-ce que je pouvais faire ? J’ai accepté. Sinon, il m’aurait abandonnée dans le désert », raconte, émue, Fatou.

« Deux autres sont venus et ils m’ont violée aussi. Ils l’ont fait à plusieurs reprises. J’étouffais et j’ai perdu connaissance »

Les femmes seules sont les plus vulnérables aux relations sexuelles forcées et autres formes d’abus sexuels. « Il a mis sa main sur ma bouche et il m’a violée… Alors deux autres sont venus et ils m’ont violée aussi. Ils l’ont fait à plusieurs reprises. J’étouffais et j’ai perdu connaissance. Lorsque je me suis réveillée, j’étais toute trempée, ils avaient jeté de l’eau sur moi. Je ne pouvais pas parler. Ils m’ont habillée et m’ont laissée là où ils m’avaient trouvée », confie péniblement Karine*

Pour cette raison, certaines femmes essaient de trouver un compagnon de voyage masculin. Toutefois, le compagnon choisi peut être lui-même à l’origine d’abus ou de violences sexuelles. Dans ce cas, la femme peut avoir peur de s’en séparer car elle risquerait alors d’être soumises aux violences et abus sexuels d’autres hommes. Dans certains cas, les migrantes et les réfugiées sont aussi victimes d’attaques par des gangs,  organisées avec la collaboration des passeurs. Mariam, durant son voyage, avait été enlevée par un gang à la frontière entre le Mali et la Mauritanie. Elle avait été détenue pendant trois mois, période durant laquelle elle avait été violée et battue à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’un des membres du gang la prenne en pitié et l’aide à s’échapper. Les violences sexuelles et sexistes peuvent être extrêmes, comme le décrit cette survivante : « J’ai rencontré des femmes traumatisées qui ont subi des violences extrêmes durant leur migration. Ainsi, des femmes ont été enlevées par des gangs, déshabillées en public et fouillées au corps pour savoir si elles cachaient de l’argent dans leurs parties intimes », raconte-t-elle. 

*Pour préserver l’anonymat des témoins, les noms des personnes ont été modifiés. 

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