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Reybet-Degat :« Nador-Melilla : Une tragédie »

ENASS lance son nouveau format multimédia intitulé « L’Invité ». Il s’agit d’une émission mensuelle d’entretien avec une personnalité publique au Maroc. Notre premier invité est François Reybet-Degat, représentant du HCR au Maroc. Tour d’horizon de l’actualité du droit d’asile au Maroc et dans le monde. PARTIE 1.  

Dans cette première partie de l’interview nous abordons avec le n°1 du HCR au Maroc, la situation du droit d’asile dans le monde avec les reculs constatés un peu partout (Ex : Grande-Bretagne ou La Suisse). Un contexte marqué également par des « fractures » et des « tensions », pour reprendre les mots de François Reybet-Degatautour de la mise en application de ce droit international essentiel. D’ailleurs, le mardi 13 juin 2023, un nouveau naufrage a été enregistré près des côtes grecques, le dernier bilan parle de 78 migrants morts lors de leur traversée de la Méditerranée. La multiplication de ces drames en mer fera de l’année 2023, une nouvelle année meurtrière.  Dans cette partie, nous revenons sur les crimes migratoires commis aux frontières de l’Europe, spécialement à Nador-Melilla et les leçons à retenir de cette terrible « tragédie », comme la décrit le diplomate Onusien

ENASS : Avec la vue globale du HCR, quelles sont les principales évolutions dans le monde en matière d’asile entre les deux années 2022-23 ? 

François Reybet-Degat : Nous venons de publier un rapport sur les déplacements forcés dans le monde. A la mi-2023, le niveau de ces déplacements a franchi la barre des 110 millions de personnes dans le monde. Ce chiffre a doublé en une décennie, entre 2010 et 2020 pour atteindre 80 millions de personnes. Nous sommes en 2023 et ce chiffre a rapidement grimpé vers 110 millions de déplacés. Cette évolution est un symptôme de fractures de notre monde, liées à de nouveaux conflits ou d’autres qui durent. Des situations de violences généralisées, de persécution et actuellement les incidences des changements climatiques sur les déplacements.

En matière de droit d’asile, les Etats continuent-ils à respecter les engagements pris dans la Convention de Genève 

« Le droit d’asile est mis à mal dans le monde »

F.R-D : Je dirais qu’il y a une tension autour de ces fractures. L’asile est mis à mal dans le monde. Mais il y a aussi les acteurs de la société civile, du privé, du système des Nations Unis, dont le HCR dans le monde,ceux-ci travaillent sans relâche pour affirmer l’importance du droit d’asile et l’accès à ce statut ainsiqu’à la sécurité pour les populations qui n’ont pas d’autres choix que de fuir leur pays. Il est important que l’asile qui existe dans un monde marqué par une instabilité grandissante soit un facteur de stabilité. 

L’année 2022 et la moitié de l’année 2023 ont été marquées par le drame de Nador-Melilla. Comment le HCR Maroc a vécu ces évènements ?

F.R-D : D’abord, c’est une tragédie. Plus d’une vingtaine de jeunes hommes trouvent la mort en tentant de passer vers ce qu’ils perçoivent comme l’Eldorado, et qui n’est autre qu’un mythe, pour atteindre Melilla sur le continent africain. Donc, ces événements ont été vécus comme une tragédie. Ce qui s’est passé nous rappelle tous à faire en sorte que de telles tragédies ne se reproduisent plus. L’autre élément que nous avons noté, est le contexte de migration mixte, comptant à la fois des réfugiés et des migrants, mobilité choisie et mobilité forcée, donc extrêmement complexe. Le Maroc en tant que pays de transit pour une population migrante importante, avec le souhait d’arriver en Europe. Ce désir a amené ces jeunes à tenter cette traversée de Nador vers Melilla. 

Quelles étaient les formes de votre intervention à la suite de cette tragédie ?

F.R-D : Le bureau du HCR au Maroc était concerné car parmi les blessés, on comptait des demandeurs d’asile. Parmi les 2000 personnes qui ont tenté de franchir la barrière, une centaine détenait un certificat de demandeurs d’asile émis par le HCR au Maroc. Cette population que nous avons suivie, dans le cadre de notre mission. Un suivi médical d’urgence a été assuré pour une centaine de demandeurs d’asile, ainsi qu’un suivi médical régulier pour une autre centaine de réfugiés Dix personnes ont été suivies par des questions de santé mentale. Avec les moyens du HCR, nous avons assuré ce suivi pour toutes les personnes relevant du mandat du HCR. 

Le HCR et l’OIM ont publié un communiqué conjoint très fort le lendemain de la tragédie. Depuis ce drame du 24 juin, les deux Etats concernés (l’Espagne et le Maroc) ont-ils fait le suivi des recommandations émises par votre institution ?

« Pour le 24 juin, il est fondamental que les institutions en Espagne et au Maroc soient saisies ».

F.R-D : Le droit d’asile au Maroc s’applique au Maroc. Dans le cas de figure du 24 juin, nous sommes dans une tentative de quitter le royaume. Il s’agit dans ce cas d’une question qui concerne l’Espagne et je laisse à ma collègue dans ce pays, représentante du HCR, la responsabilité de répondre à cette question. Cependant, nous travaillons très étroitement.

« Sur la tragédie du 24 juin, le travail de vérité et de justice doit être mené avec les institutions ».

Ce qui est fondamental, c’est la mobilisation des deux côtés des institutions concernées, notamment le secteur de la santé, le CNDH qui fait mener une mission sur place. Pour le HCR, il est fondamental que les institutions dans les deux pays soient saisies, de sorte que le travail de vérité et de justice soit mené par les institutions. Ce travail consiste en ce que les voix soient entendues, celles des policiers blessés comme celles des personnes impliquées dans cette tentative. Ce travail doit s’inscrire dans la durée, et il est absolument essentiel que ces évènements tragiques ne se reproduisent plus.

Depuis juin 2022, les réfugiés et demandeurs d’asile soudanais vivent dans des conditions difficiles. Quelles sont les formes de soutien (économique, social, psychologique) apportées à cette population vulnérable, notamment les survivants ?  

« Les réfugiés soudanais ne subissent aucune discrimination ».

F.R-D : Il est important de rappeler que le Maroc compte environ 20 000 réfugiés et demandeurs d’asile, dont 9700 réfugiés, avec une diversité de nationalités (Syriens, Centre-africain, Yéménite, Soudanais, Sud-Soudanais etc.). Nnous ne faisons pas de discriminations entre ces ressortissants. Le HCR a la même politique dans tous les pays du monde, nous enregistrons les demandeurs d’asile sans pouvoir leurfournir une assistance. Cependant, une fois reconnus comme réfugiés, nous fournissons une aide aux plus vulnérables. 

Nous travaillons sur les solutions durables : l’inclusion dans la société d’accueil, le retour volontaire pour ceux qui le désirent, et la réinstallation. Malheureusement, les places de réinstallation demeurent limitées. Nous travaillons sur l’inclusion à travers les instruments prévus par la Stratégie nationale d’immigration et d’asile (SNIA), pour l’éducation et l’accès à l’emploi pour les réfugiés détenant un titre de séjour, mais nous sommes conscients qu’il y a un réel problème avec la documentation. 

Pouvez-vous nous préciser ce que veut dire accès à la « documentation » ? 

F.R-D : C’est pouvoir bénéficier d’un titre de séjourvalide. Les études du HCP de 2020 et celles qui sortiront bientôt réalisées en 2022 montrent que 45% des réfugiés ne disposent pas d’un titre à jour. Face à ce constat, on s’efforce pour que l’ensemble des réfugiés soudanais et d’autres nationalités puissent profiter pleinement de toutes les possibilités que leur offre le Maroc qui ne seraient pas possibles dans un très grand nombre de pays dans le monde. Au Maroc, l’obstacle principal, c’est la documentation. 

Des réfugiés soudanais au Maroc protestent contre la durée de traitement de leurs dossiers, le traitement réservé au niveau de l’accueil, etc. Pouvez-vous d’abord, nous expliquer brièvement la procédure de traitement de dossiers au niveau du HCR et, ensuite nous présenter les raisons de l’allongement des délais ? 

F.R-D : A la demande des autorités marocaines et pour celles-ci, le HCR accomplit les fonctions d’enregistrement et de délivrance du statut de réfugié. Lors de l’enregistrement, le demandeur se voit remettre un document qui certifie que la personne a demandé l’asile et en l’occurrence doit être protégé, de tout refoulement ou expulsions. C’est un document reconnu par les autorités. Ensuite, le demandeur obtient un rendez-vous pour un examen juridique approfondi. Sur la base de cet entretien, le HCR détermine si la personne a besoin de protection internationale ou pas. 

Et en termes de délai, quelle est la durée moyenne de traitement d’un dossier ? 

F.R-D : Il est vrai que ces délais se soient allongés d’une période de 8-9 mois à 11 mois. Cette situation s’explique par une raison très simple : Le nombre de demandeurs s’est multiplié par deux depuis 2020. Et les ressources mises à la disposition du HCR stagnent. L’allongement des délais d’attente est une expression de ce manque de ressources. Maintenant, nous ferons tout pour les réduire ! 

Le HCR Maroc n’est-il pas pris en tenaille par des politiques européennes qui ferment les voies de demandes d’asile vers ce continent et par des politiques nationales au Maroc peu protectrices des réfugiés ?

F.R-D : Dans un monde fracturé avec des demandes d’asile en croissance continue. Nous avons deux types d’attitude. Des Etats qui se ferment comme c’était le cas durant le Covid-19 avec des réflexes de fermetures sur soi. D’autres Etats continuent d’être très engagés et ouverts sur la question des mobilités et des mobilités forcées. C’est le cas du Maroc, des Philippines ou de l’Irlande. Ces pays comptent des diasporas très importantes, ce vécu permet d’appréhender la présence de l’étranger chez soi. Maintenant, il est important qu’on ait une affirmation africaine sur ces questions. L’Europe est très claire sur ce qu’elle veut. Le Maroc effectue un travail important pour l’affirmation d’une voix africaine, ceci contribuera à avoir un dialogue beaucoup plus équilibré. D’autant plus que les chiffres le prouvent, l’Europe aura besoin rapidement d’une main-d’œuvre étrangère. Certains pays l’ont compris, notamment l’Allemagne. 

Il y a une opportunité de complémentarité démographique entre une Afrique très jeune et une Europe vieillissante. Sur le front ouest de l’Afrique, avec un pied dans la Méditerranée et l’autre pied dans l’Atlantique, le Maroc a un rôle très important à jouer, notamment entre les pays d’origine et les pays de transit et de destination. Donc, nous sommes vraiment à un moment clé sur ces questions.

Entretien réalisé par Salaheddine Lemaizi
Images et vidéos par Anas Laghnadi

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