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À Nador, Un Forum migration en quatre actes

Du 22 au 24 juin dernier à Nador, s’est tenu le Forum social maghrébin des migrations (FSMM). Tentative de synthèse des moments forts d’une rencontre maghrébine, sous surveillance. 

Nous sommes le 21 juin, l’équipe de l’organisation du FSMM est dans une course contre la montre pour trouver des logements pour l’ensemble des participants. Le plus inquiétant, la tenue du forum est encore dans le doute. 

Acte 1 : Un forum et quelques doutes

Un des organisateurs glisse : « Plusieurs réunions et appels sont en cours avec la Faculté polydisciplinaire de Nador se trouvant à Selouane pour avoir les dernières autorisations. Pour l’heure, nous sommes dans l’expectative », nous confie-t-il, non sans inquiétude. La veille du début de cette rencontre, une centaine de participants sont déjà en ville, venus de plusieurs villes marocaines mais aussi d’Algérie, de Tunisie, de France, de Belgique et d’autres pays. Cette rencontre est inédite à Nador où la thématique migratoire demeure quasiment sous haute surveillance. Mise à part quelques organisations tolérées par les autorités locales, toute action relative aux migrations fait l’objet d’interdictions. Pour sa part, Hassane Ammari et l’équipe de l’Association d’aide aux migrants en situation de vulnérabilité (AMSV) s’activent pour trouver des logements d’une vingtaine de familles des migrants disparus, invitées par le FSMM. A quelques heures du jour J, les organisateurs sont toujours dans l’expectative. 

Acte 2 : Le CNDH sous les feux des critiques 

Le 22 juin, nous y sommes. Devant l’hôtel Ennakhil à Nador, le bus de transport estudiantin attend les participants au FSMM pour les emmener vers la faculté. Ce bus hollandais démarre direction Selouane. A bord, les familles des migrants disparus reconnaissables à leurs badges et les photos de leurs enfants. Les participants arrivent à ce campus. Les inscriptions se déroulent dans un joyeux désordre. Les organisateurs tentent de mobiliser les participants pour lancer les travaux du forum, mais en vain. Les retrouvailles chaleureuses entre militants du Maghreb séparés par les frontières, prennent le dessus. La séance d’ouverture est retardée, le temps que tout le monde prenne ses marques dans les lieux. 

L’amphithéâtre géant est enfin investi par les participants. Kamal Lahbib, un des membres du comité d’organisation du FSMM, prend la parole en premier pour planter le décor : La traduction se fera de manière bénévole. La première plénière est consacrée à l’incontournable drame du 24 juin 2022. Elle donne lieu à match à distance entre l’Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH)/Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) autour de leurs versions et lectures de cette tragédie. Said Tbel, coordinateur de la Commission nationale migration à l’AMDH présente une synthèse du rapport de l’AMDH section de Nador.

« Le 24 juin est un symbole de la coopération criminelle entre le Maroc et l’Espagne ». 

Cette dernière a choisi de boycotter le FSMM en raison de divergences avec les organisateurs. L’essentiel, le propos du militant Said Tbel était le suivant : « Le 24 juin est un symbole de la coopération criminelle entre le Maroc et l’Espagne. Les autorités marocaines n’ont pas apporté l’assistance nécessaire aux victimes. Les autorités espagnoles ont protégé leur partenaire ». Pour sa part, la synthèse du CNDH revient sur le déroulé des évènements avec une responsabilité partagée aussi avec les victimes « car ils avaient utilisé la violence ». Le CNDH estime que « les autorités sanitaires ont apporté les soins aux blessés ». La version du CNDH a fait l’objet de critiques par les participants. Le ton du forum est donné.

Acte 3 : Chasse aux migrants au Maghreb  

La deuxième plénière tenue le 24 juin a été consacrée pour faire un état des lieux des violations des droits des migrants commises aussi bien par les pouvoirs maghrébins que par les gouvernements de l’Union européenne ainsi que le développement des discours haineux et racistes en Libye, en Tunisie, en Algérie, au Maroc, en Mauritanie et en Europe. Le représentant du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), Romdhane Ben Amor a fait un exposé limpide sur la grave situation des personnes en migration en Tunisie. Fouad Hassam d’Algérie représentant le Syndicat national autonome des personnels de l’administration publique (SNAPAP) a fait un exposé rappelant les difficultés des migrants mais des organisations travaillant sur cette thématique, quasiment taboue chez notre voisin de l’Est. 

« La Tunisie a créé une crise migratoire, avec des morts en mer, des agressions contre les migrants ». 

« En Tunisie, la situation est catastrophique. Tous les scénarios sont ouverts », présidait Ben Amor du FTDES. Des prédictions confirmées par les incidents de Sfax de ces derniers jours. « La Tunisie a créé une crise migratoire, avec des morts en mer, des agressions contre les migrants, et des déplacements vers les frontières de la Libye et de l’Algérie », décrit ce spécialiste des migrations au sein du forum tunisien. Ce dernier accuse l’Italie et l’Union européenne de contribuer activement à la dégradation de la situation des personnes en migration dans le pays. Au Maroc, la situation est certes moins dramatique, mais connaît une dégradation continue avec la sécurisation des frontières au nord du pays et les déplacements forcés depuis ces frontières vers les villes du centre (Béni Mellal, Casablanca, Chichaoua, etc.). Un constat confirmé par le dernier rapport de l’ONG GADEM. 

Acte 4 : L’hommage à une génération de militant-e-s

Un des moments forts de ce forum maghrébin était l’hommage rendu à des militants maghrébins défunts, qui ont fait partie de la dynamique du Forum social maghrébin. Parmi eux : Abdellah Zaazaa, Abdelghani Ghalfi, Abdelkader Zraih, Saddik Lahrach, Driss Bouch, Idir Achour, Lahcen Moutik, Mustapha Hattab, Ourida Chouaki et Tarik Benhiba. Toute une génération de militants qui ont lutté, chacun dans son pays pour un Maghreb des peuples. La génération actuelle reprend le flambeau dans un contexte de répression des mouvements sociaux (Hirak rifain et Hirak algérien), exil politique (en Algérie et au Maroc), crise économique et sociale et aujourd’hui une chasse contre les migrants. 

L’ensemble de ces activités ont été marquées par des moments de débats et de tensions. Tous ces instants l’ont été sous la surveillance « d’agents » présents dans la salle qui ont tout noté, tout retranscrit. À transmettre à qui de droit. 

Disclaimer : ENASS.ma est partenaire du FSMM. Nous avons pris part à une partie de la préparation et nous soutenons le texte de la Déclaration finale.

 

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