MIGRATIONS, Non classifié(e), UNE

Haraga marocains, la route algérienne

En mai dernier, la frontière maroco-algérienne a été ouverte de manière exceptionnelle pour le retour de 35 Marocains qui se trouvaient en Algérie en situation irrégulière. Enquête sur un visage méconnu de la migration irrégulière. 

Réalisé par Anass Laghnadi et Salaheddine Lemaizi

Nous sommes à Saidia, notre taximan s’engouffre dans un quartier populaire de la ville. Nous sommes bien loin de l’image idyllique de la perle de Méditerranée. Les réalités socio-économiques des habitants de cette cité de 4000 habitants sont en décalage avec les équipements bling bling de la corniche et la station touristique et ses terrains de golf. Dans ce quartier sous équipé aux ruelles étroites, des jeunes partent depuis les côtes méditerranéennes pour rejoindre l’Espagne ou bien traverser vers le voisin algérien pour atteindre le même objectif. Le 16 mai 2023, la frontière maroco-algérienne de Zouj Bghal a été ouverte de manière exceptionnelle pour le retour de 35 Marocains qui se trouvaient en Algérie en situation irrégulière. « Il s’agit d’un groupe de 35 personnes dont deux femmes, en majorité originaires de la région d’Oujda et sa région. On tient à remercier les autorités des deux pays d’avoir facilité leur retour. Ces personnes ont purgé des peines entre deux et six mois. Dans ce cas, on compte des travailleurs marocains sans papiers et en majorité des haraga », explique Fatima Ouahbi, secrétaire générale de l’Association d’aide aux migrants en situation vulnérable-Oujda (AMSV). Nawfal* était parmi eux. Ce jeune de 23 ans fait partie de cette nouvelle génération de haraga, qui opte pour la route algérienne. Après cinq mois de détention en Algérie, il est revenu sain et sauf à sa famille. Sa mère est soulagée. Elle nous reçoit chez elle.

Récit d’une route algérienne

C’est un grand jour pour cette mère qui a passé cinq mois à attendre des nouvelles de son fils. Après quelques minutes d’attente, le jeune revenant fraîchement d’Algérie accepte de nous parler.

« L’idée du départ a germé à la suite de plusieurs expériences réussies de voisins et amis du quartier ». 

Prudent et peu bavard, il nous raconte son voyage algérien aux comptes gouttes. « L’idée du départ a germé à la suite de plusieurs expériences réussies de voisins et amis du quartier. J’ai pris contact avec un Harag », confie-t-il. La route algérienne est prisée pour sa relative facilitée. 23 000 Algériens ont atteint les côtes espagnoles en 2023, selon le ministère de l’Intérieur en Espagne. Selon les données de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), le trio Maroc-Algérie-Tunisie est dans le top 10 des nationalités comptant le plus de migrants irrégulièrs. En 2022, 13 000 Marocains ont atteint des pays européens contre 9100 Algériens.  En 2021, les Tunisiens étaient en tête (15 600 migrants tunisiens), Marocains (15 000) et Algériens (13 400). Ces chiffres sont synonymes d’une crise économique et démocratique au Maghreb. 

En Algérie, les routes repérées par l’OIM sont celles à partir des plages de Ben Saf, Mostaganem et Oran. Les arrivées sont dans les plages espagnoles de Playa de San José, Punta Parda et Monte Cenizas. 

 « Quand j’ai dépassé la frontière, les forces de l’ordre en Algérie m’ont arrêté », regrette-t-il. La multiplication des contrôles d’identité en Algérie à l’encontre des migrants subsahariens qui subissent les refoulements au Sahara, même les Maghrébins n’échappent à ce tour de vis sécuritaire. 

Selon un journaliste algérien contacté par ENASS.ma, « les haraga marocains traversent Maghnia et Tlemcen sans être repérés, car le dialecte est exactement le même qu’à Oujda. Ils peuvent se faire arrêter à Oran sur leurs routes vers les côtes d’Aïn el Turck, zone de traversée des embarcations vers l’Espagne ».

Hassan Ammari, président de l’Association d’aide aux migrants en situation vulnérable à Oujda suit ce dossier depuis des années : « Des Marocains sont arrêtés en mer, d’autres dès leur entrée en Algérie via la voie terrestre. Les autorités consulaires marocaines à Sidi Bel Abbes sont informées de leur arrestation. Dans le cas où la personne n’a pas de papiers d’identité, les familles sont contactées pour envoyer un document d’identité scanné ». 

Solidarité entre haraga de tous pays

« Nous avions été arrêtés et condamnés à trois mois de prison ferme pour entrée illégale en Algérie ».

Nawfal est arrêté, il est jugé par le tribunal correctionnel d’Oran : « Nous avions été arrêtés et condamnés à trois mois de prison ferme pour entrée illégale en Algérie. J’ai purgé toute ma peine », raconte ce jeune avec prudence

« La législation algérienne prévoit une amende de 1000 DH pour les Algériens qui sont arrêtés pour une tentative d’immigration irrégulière. Pour les étrangers, ils sont automatiquement condamnés à un mois de prison. Cela étant, ils sont libérés et doivent quitter le territoire algérien », précise notre confrère algérien. 

« La seule nationalité qui prime, c’est celle de la Harga ».

Ce spécialiste des questions migratoires observe « une solidarité entre jeunes haraga et travailleurs marocains en Algérie, et entre haraga de différentes nationalités. La seule nationalité qui prime, c’est celle de la Harga ». 

À la suite de l’arrestation de Nawfal, sa mère explique sa démarche judiciaire : « J’ai dû prendre un avocat grâce à l’assistance de mon frère qui vit en Algérie pour pouvoir défendre mon fils. Son retour parmi nous n’était pas de tout repos ». Le jeune harag passe ensuite deux mois dans un commissariat de police à Maghnia pour attendre son refoulement vers le Maroc via la frontière terrestre.  « Les conditions de détention étaient correctes, on nous a bien traités. Les gens nous respectaient en tant que Marocains », affirme-t-il. 

« En raison de l’absence de moyens, après leur libération des Marocains sont obligés de rester en Algérie, où ils cherchent du travail pour ensuite rentrer au Maroc ou encore tenter leur chance en mer », explique ce journaliste algérien et fin connaisseur des mouvements migratoires au Maghreb. Une troisième catégorie traverse l’Algérie d’Est en Ouest pour aller prendre la route tunisienne. 

La veille du transfert de Nawfal et son groupe, le 16 mai 2023, ces jeunes migrants marocains détenus en Algérie sont informés de leur retour au Maroc.

Cette frontière n’ouvre que pour le rapatriement des corps des migrants morts en mer. 

Hassan Ammari de l’AMSV rappelle la procédure menée par les autorités des deux pays : « Les jeunes migrants attendent que les Algériens rassemblent un groupe de personnes migrantes (environ 30 personnes) pour ensuite ouvrir exceptionnellement les frontières pour faire le refoulement ». Habituellement cette frontière n’ouvre que pour le rapatriement des corps des migrants morts en mer, le dernier en date celui de Fouzia Bekkouch, fin janvier 2023. Cette migrante marocaine avait perdu la vie à la suite d’une intervention de la marine algérienne lors d’une traversée. 

Des familles qui attendent leurs fils et filles 

Nawfal raconte sa journée du retour : « On nous a transférés une heure à l’avance au poste frontalier. À la frontière marocaine, on a passé un test Covid-19, un contrôle d’identité, puis nous sommes rentrés au Maroc. On nous a emmenés dans un autocar jusqu’à la station de la gare routière d’Oujda. Puis, chacun de nous a été reparti vers sa ville. J’ai eu de la chance car ma mère m’attendait », lance-t-il, sous le regard aimant de sa mère. 

« Voir mon fils, c’était comme si je lui donnais naissance une nouvelle fois.

Cette dernière raconte : « Voir mon fils, c’était comme si je lui donnais naissance une nouvelle fois. D’autres parents sont venus d’autres villes pour attendre leurs enfants. C’était une journée difficile pour certains parents qui s’attendaient à trouver leurs enfants, mais ils n’ont pas pu les voir de retour ». Ce soulagement personnel réduit la souffrance de ces familles dans un contexte de montée des disparitions en mer. Fatima Ouahbi de l’AMSV  alerte face au nombre croissant de disparus : « Nous sommes submergés par le nombre de familles qui sont sans nouvelles de leurs enfants ».

* Le prénom a été changé à la demande de cette personne.  

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