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Algérie : Colonialisme énergétique, racisme environnemental

Par Hamza Hamouchene

Les soulèvements et les mouvements sociaux dont ont été témoins les régions sahariennes du sud de l’Algérie au cours des six dernières années sont en quelque sorte une insurrection des victimes du capitalisme fossile, à l’ère de la dépendance aux combustibles fossiles, sous l’impératif de l’accumulation capitaliste.

Protestation contre la fracturation hydraulique à In Salah, en février 2015. Crédit photographique : BBOY Lee.

«Ils veulent nous sacrifier et je le dis : c’est de la discrimination et du racisme et nous ne resterons pas silencieux face à cette injustice »

Salah, l’un des leaders communautaires à In Salah.

Les résistances montrent que les communautés dépossédées ne souffrent pas passivement de l’extractivisme et sa logique d’aggravation du sous-développement et d’accumulation du capital. Alors que la richesse de l’Algérie proviennent principalement du pétrole et du gaz des régions sahariennes, celles-ci restent les plus pauvres du pays et souffrent depuis des décennies de sous-développement. Les élites dirigeantes affichent une attitude corrompue et rentière à l’égard du Sud, perpétuant le modèle de développement inégal selon lequel le Nord algérien est relativement « développé » au détriment du Sud périphérique et de ses habitants.

« Les décideurs et la population du Nord de l’Algérie en général pensent que nous sommes incapables de comprendre ce qui se passe. Notre mouvement citoyen leur a prouvé qu’ils avaient tort. »

Fethi, jeune militant de In Salah.

Les Algériens du Sud n’acceptent pas un tel état de fait, qu’ils perçoivent comme une forme de racisme, mêlé au mépris du mode de vie rural prédominant dans leur habitat. Salah, l’un des leaders communautaires du soulèvement contre la fracturation hydraulique (gaz de schiste) à In Salah en 2015, déclarait : « Vous voyez la situation désastreuse de notre ville et de ses infrastructures, et maintenant ils ont l’audace de venir polluer notre eau. Ils veulent nous sacrifier et je le dis : c’est de la discrimination et du racisme et nous ne resterons pas silencieux face à cette injustice ». 

A lire aussi : Extractivisme et Résistance en Afrique du Nord

Fethi, un jeune militant de la même ville, partage ce sentiment : « Les décideurs et la population du Nord de l’Algérie en général pensent que nous sommes naïfs et que nous sommes incapables de comprendre ce qui se passe. Notre mouvement citoyen leur a prouvé qu’ils avaient tort. 

«  Pourquoi ne sommes-nous pas les bénéficiaires de la richesse pétrolière qui est sous nos pieds ? »

Karim, l’un des leaders du mouvement à Ouargla.

Le « mouvement des chômeurs » – sous la direction de la Coordination nationale de défense des droits des chômeurs (CNDDC) -, un réseau informel de milliers de jeunes chômeurs de tout le pays, en particulier du Sud – s’est fait remarqué en 2013 à Ouargla, à 85 km de Hassi Messaoud, un des riches pôles pétroliers du pays et la première ville énergétique en Algérie. Le mouvement a réussi à mobiliser des dizaines de milliers de personnes lors de manifestations importantes, notamment la grande manifestation du 13 mars 2013, suivie de dix-sept autres manifestations entre février 2014 et mars 2015, toutes relayées par la presse. Les manifestants réclamaient des emplois décents et protestaient contre l’exclusion économique, l’injustice sociale, le sous-développement de leur région et, en 2015, contre l’exploitation du gaz de schiste.

Karim, l’un des leaders du mouvement à Ouargla, posait l’une des questions centrales en ces termes : «  Pourquoi ne sommes-nous pas les bénéficiaires de la richesse pétrolière qui est sous nos pieds ? ». Alors que les autorités de l’Etat ont réagi en tentant d’écraser, de discréditer et de coopter le mouvement, celui-ci est parvenu à apporter une dimension anti-impérialiste au soulèvement anti-fracking commencé en janvier 2015. Amine, un autre leader du mouvement des chômeurs exprimait sa consternation en apprenant que certaines entreprises françaises (dont Total et GDF Suez) pouvaient utiliser des techniques de fracturation en Algérie interdites en France : « C’est une autre forme de colonialisme et cela me met en colère de voir nos décideurs emprunter cette voie ». 

« C’est une autre forme de colonialisme et cela me met en colère de voir nos décideurs emprunter cette voie ». 

Déplacer les coûts d’une industrie aussi destructrice du Nord vers le Sud est une stratégie du capital impérialiste liée aux hiérarchies raciales et de classe, où le racisme environnemental est intrinsèquement lié au colonialisme énergétique. Début 2018, le PDG de la société nationale algérienne d’énergie Sonatrach a annoncé que les grands groupes pétroliers Anadarko, Total, ENI et Statoil avaient déclaré vouloir aider l’Algérie à démarrer des forages offshore et, le 30 octobre 2018, Sonatrach signait le premier contrat avec British BP et Norwegian Equinor (anciennement Statoil) pour exploiter « les hydrocarbures non conventionnels », dont le gaz de schiste et le schiste bitumeux. Le régime algérien perpétue une fois de plus la dépendance de l’Algérie à l’égard des hydrocarbures, exposant dangereusement l’économie à la hausse et à la baisse cyclique des prix du pétrole et du gaz.

Ce passage à une forme d’extractivisme plus destructeur s’explique, d’une part, par la volonté de maintenir les flux de devises étrangères dans les coffres nationaux afin de faire face aux déficits de revenus dus à la baisse des prix du pétrole et, d’autre part, par les tentatives agressives de l’UE de s’approprier une plus grande part du gaz algérien. En outre, la solution technologique, c’est-à-dire l’utilisation de technologies plus destructrices – comme la fracturation hydraulique et le forage en mer – pour extraire les ressources naturelles en Algérie est une tentative d’élargir les frontières de l’accumulation primitive sous l’angle du capital extractif transnational, qui se manifeste comme « une érosion qualitative des conditions du bien-être humain, sans parler du bien-être extra-humain ».

A suivre…

*H. Hamouchene est un chercheur-activiste algérien basé à Londres, commentateur et membre fondateur de l’Algérie Solidarity Campaign (ASC) et Environmental Justice North Africa (EJNA).

*Le Transnational Institute (TNI) est un institut de recherche et de plaidoyer international engagé pour la construction d’une planète juste, démocratique et durable. Depuis plus de 40 ans, TNI est un espace de connexion entre mouvements sociaux, universitaires engagés et décideurs politiques. Pour en savoir plus: www.Tni.org * Ce texte est extrait de la publication “Extractivisme et Résistance en Afrique du Nord” publiée par Transnational Institute (TNI) en octobre 2019 et signée par Hamza Hamouchen.Pour lire la version originale, c’est ici. https://www.tni.org/files/publication-downloads/web_maghreb_fr_21-11-19.pdf

Pour lire les autres publications de H. Hamouchene, voir ici: https://www.tni.org/en/profile/hamza-hamouchene

Disclaimer : Les avis exprimés dans la rubrique « Tribune » ne représentent pas nécessairement les opinions du média ENASS.ma.

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