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Dans les fissures du monde

Entre poésie et récit politique, le 8ème roman de Beyrouk ouvre une réflexion profonde sur ce que chacun peut faire de sa vie et du monde.

Trop tôt. C’est bien trop tôt que Saara devient responsable de sa sœur, puis de sa vie à elle seule, après le départ de sa mère qui a divorcé d’un père violent, puis après le décès de celui-ci. Trop tôt, trop de violences de la part de tous, qui ne lui laissent d’issue dans une vie jugée convenable. Alors elle se fait courtisane et sa maison devient l’étoile des artistes. « Je compris que l’indépendance, la liberté, supposent des cœurs et des esprits ardents, et je jurai de les avoir toujours, un cœur et un esprit ardent. » La passion, c’est bien ce qu’ignora longtemps le Cheikh de la Voie, cette communauté soufie austère, adepte du retrait du monde, installée dans l’oasis de Louad. Quant au petit mendiant qui se fait passer pour sourd et muet, c’est en maîtrisant sa rage de voir la souffrance de sa mère considérée comme folle qu’il acquiert un certain contrôle sur celui-ci. « Il y a une seule chose que je n’ai pas réussi à vraiment dompter : le rire. » Entre ces trois personnages, un barrage, que le maire corrompu veut faire construire par sa société, au mépris des gens et de la nature…

Réinventer l’être au monde

Dans ce livre, en lice pour le prix du roman métis 2023 qu’il a déjà reçu en décembre 2016 pour Le Tambour des larmes (Elyzad, 2015), le romancier mauritanien Beyrouk approfondit son style si singulier, tissant une intrigue sobre et implacable, portée par de belles figures, dont celle de la nature. Celle-ci a ici une place splendide, entre l’oasis de Louad, dans le désert, au pied de la Montagne de l’Anéantissement, où se sont retirés les adeptes du Renoncement. En déroulant le récit des tiraillements de ces trois personnages entre leurs aspirations et les contraintes sociales, Beyrouk fait un bilan, élégant mais implacable. Il est ici question d’une solidarité de moins en moins présente, de la trace de l’esclavage, de la corruption et de la prédation financière, d’une conception déshumanisante du développement, des archaïsmes d’une société très patriarcale.

Face à toutes ces violences, les uns choisissent de s’abstraire du monde, d’autres de s’étourdir de fêtes et de beauté, d’autres de rechercher une spiritualité dans les traditions. Au maire avide et pressé qui affirme grossièrement qu’il perd son temps à discuter, le Cheikh Qotb répond : « Ici, nous pensons que le temps ne se perd pas, que chaque instant est un don de Dieu et qu’on peut vivre, intensément, même seul, dans un vaste désert. » Tous sont blessés, mais tous, malgré les contraintes pesantes, ont le choix. Dans son écriture délicate, Beyrouk suggère que ces choix peuvent être complexes, ambigus, et constituer autant de façon d’imaginer le monde. Un bel éloge de la responsabilité de chacun vis-à-vis des autres.

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Saara
Beyrouk
Elyzad, 208 p., 250 DH

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