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L’économie d’Aït Hkem : de l’autosubsistance à l’économie de marché

Par Fatiha AAROUR

« L’inquiétude s’intensifie au sein du village de Ristou, attisée par la présence imminente de l’unité principale de la production intensive de volaille, située dangereusement près de l’unique école primaire d’Aït Boumeksa. Les parents et les habitants sont en proie à une angoisse évidente, persuadés que l’emplacement du complexe industriel constitue une menace directe à la santé et au bien-être des élèves et des villageois.

Mohammed Ajrrar, le coordinateur du collectif qui s’est formé pour contester cette implantation indésirable, souligne les efforts déployés pour réclamer sa reconsidération. Il évoque la publication de plusieurs communiqués rédigés dans diverses langues, leur diffusion parmi un éventail de plateformes médiatiques ainsi que les alertes adressées à la Banque mondiale et au FMI, étant donné leur implication financière dans le projet. »

La transformation du système économique hkmaouite est intrinsèquement liée à l’instauration du protectorat français et aux stratégies adoptées durant la période postcoloniale. Autrefois caractérisée par un mode de vie semi-nomade, la population locale se déplaçait saisonnièrement entre les montagnes et les plaines, ajustant son mode de vie aux cycles de la nature. Le souk était central dans cette économie, fonctionnant non seulement comme un marché pour les échanges commerciaux mais également comme un forum pour les décisions politiques. Les réunions de la djmaâte (assemblée tribale), cruciales pour la gestion des terres et la résolution des affaires tribales, y étaient régulièrement organisées.

Pendant la période de siba, la sécurité était une préoccupation majeure qui impactait considérablement les échanges et les transactions. Les commerçants des villes voisines devaient s’acquitter du mezrag, un paiement coutumier dédié à la protection des individus souhaitant accéder au souk. Ce climat d’insécurité constituait un obstacle tangible à la fluidité des échanges et des mouvements de biens.

L’influence française, tant sur le plan politique qu’économique, a introduit de nouvelles dynamiques. La politique agricole coloniale et l’installation d’agriculteurs étrangers ont marqué une transition vers un modèle de production plus sédentaire. Le semi-nomadisme et l’économie d’autosubsistance, auparavant florissants, ont été remplacés par des pratiques répondant aux impératifs de l’économie de marché, créant ainsi un décalage remarquable avec les modes de vie antérieurs des Aït Hkem.

Quelles étaient les caractéristiques saillantes de l’économie d’Aït Hkem avant l’instauration du protectorat ? Comment la gestion coloniale a-t-elle transformé les bases économiques de cette communauté ? Et de quelle manière les stratégies adoptées dans la période postcoloniale ont-elles amplifié ces transformations ? 

Ces questions seront examinées dans l’analyse qui suit afin de comprendre les complexités inhérentes et les nuances détaillées de chaque phase historique et de ses répercussions.

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Le Hkmaouite, le troupeau et la terre 

Les Aït Hkem pratiquaient le semi-nomadisme, un mode de vie caractérisé par des mouvements réguliers entre différents terrains, notamment la plaine et les montagnes telles que Harcha, Tizra, Douilya, Tighza, et Djbel Hdid. Ce style de vie, connu sous le nom de “aâzzeb,” était une réponse naturelle et nécessaire aux variations saisonnières et environnementales. En berbère local, les semi-nomades sont désignés sous le terme “iâzzaben”. Ces individus ont fait de la mobilité et de l’adaptabilité des éléments intrinsèques et cruciaux de leur quotidien.

Dans cette communauté, la gestion des terres était divisée en deux catégories distinctes : les terres privées et le domaine collectif. Les terres privées étaient considérées comme une entreprise familiale, strictement indivisibles. Elles symbolisaient l’héritage familial, chaque parcelle étant le reflet du labeur, un témoin de l’histoire et de la vie de ceux qui l’avaient précédée, un lien tangible et inaltérable qui unissait les générations dans un continuum de mémoire et d’existence. Cette caractéristique d’indivisibilité assurait la survie et la stabilité de la lignée, ancrant les générations dans le sol qui avait porté leurs ancêtres. 

D’un autre côté, le territoire collectif relevait de la responsabilité globale de la tribu. Cette parcelle de terre, à la fois précieuse et essentielle, était sous la surveillance attentive de l’institution de la djmaâte. Plus qu’une simple étendue de sol, elle représentait un bien commun, un héritage collectif évoquant l’unité et la cohésion tribale. L’assemblée de la tribu, en sa qualité d’entité gestionnaire, reflétait la sagesse collective en s’assurant que ces terres bénéficient à tous de façon juste et pérenne, préservant ainsi le bien-être global de la communauté.

Le capitaine Querleux révèle qu’avant le protectorat français, cette population se concentraient sur une agriculture de subsistance, cultivant uniquement ce qui était nécessaire pour ses propres besoins. Les conflits intermittents avec le makhzen la forçaient à une mobilité constante, prête à se retirer vers les montagnes pour échapper aux représailles imminentes. La nécessité de se déplacer rapidement dictait son mode de vie. Quant aux activités agricoles, elles étaient caractérisées par une division saisonnière : la « culture bekri » impliquant la plantation de blé et d’orge à l’automne, et la « culture mazouzi » marquée par la culture du maïs, du mil et du sorgho à la fin de l’hiver.

Le travail de la terre débutait dès que les pluies eussent assoupli le sol, rendu dur et compact par le soleil estival. Le matériel agricole se composait d’outils traditionnels, notamment la charrue en bois dotée d’un sabot en fer, connue sous le nom d’imassene, essentielle pour le labour. La faucille, ou amger, était l’outil nécessaire à la récolte. 

Durant la phase du battage, les animaux étaient guidés pour circuler en rond sur les récoltes déployées sur un terrain spécialement aménagé pour cette opération, pendant que les femmes se chargeaient du vannage. Par la suite, les céréales étaient conservées dans des silos enterrés, nommés tsraft, alors que la paille, aussi appelée alim, était réservée pour alimenter les animaux durant les périodes froides ou arides. Le cycle complet de la culture, incluant la récolte, le battage, le vannage et le stockage s’effectuait dans le cadre d’un travail collectif appelé touiza. Il s’agit d’un mécanisme de solidarité et d’assistance mutuelle où chaque membre volontaire du groupe venait en aide à ceux nécessitant du soutien, et cela se faisait de manière alternée.

Quant à la conservation des biens fonciers, les Hkmaouites n’avaient pas recours à des documents écrits pour établir la propriété d’une terre. La possession était un consensus au sein de la communauté et la djmaâte veillait à sa protection et à son respect. L’acquisition de la terre pouvait se faire par achat ou par appropriation, en suivant le droit de vivification, où un individu pouvait revendiquer une terre non occupée et non réclamée. Le terrain augmentait en valeur une fois travaillé et mis en culture.

Pour la transmission et la cession de la terre, le patrimoine se transmettait selon les règles coutumières locales, sans tenir compte des principes du droit musulman. Dans le passé, les règles de l’héritage étaient strictes et spécifiques. Si un homme décédait, ses fils étaient les premiers à hériter. En l’absence de fils, les frères du défunt recevaient les biens, et à défaut, l’héritage allait aux proches parents masculins du côté paternel. Les propriétés devaient demeurer au sein de la même lignée, et la veuve sans enfants était contrainte de quitter le clan de son mari pour rejoindre sa famille d’origine. 

Cependant, certains individus sans fils pouvaient faire recours à des tactiques en contournant ces règles et empêcher que leurs biens ne soient hérités par leurs proches masculins, qu’il s’agisse de frères, d’oncles ou d’autres. Ahmed, originaire d’Aït Mahfoud, cite à ce sujet l’exemple de son oncle Âzzatou :

Mon oncle, propriétaire de vastes étendues de terres, avait deux filles et aucun fils, contrairement à mon père qui avait quatre garçons. Confronté à la crainte que son frère prenne possession de ses terres après son décès, en raison de l’absence d’un descendant masculin, il choisit de vendre une grande partie de ses terres de son vivant. Son intention était d’éviter de laisser un héritage qui serait soumis à une répartition qu’il ne cautionnait pas.

Ainsi, le patrimoine était typiquement alloué aux fils. En leur absence, l’ordre de succession comprenait les frères, les oncles, les cousins parallèles du côté paternel, puis s’étendait aux membres masculins plus éloignés de la lignée. 

Bien que généralement écartées de l’héritage, une exception prévalait lorsque le décédé laissait une épouse enceinte. Dans ce cas, la femme conservait les droits d’usage sur les biens jusqu’à la naissance de l’enfant. Si un fils venait au monde, la veuve continuait à gérer le patrimoine jusqu’à ce que son enfant atteigne l’âge de la majorité. Par contre, si une fille naissait, les droits sur le patrimoine passaient au parent masculin le plus proche, et la veuve perdait tout droit de gestion et d’utilisation des biens. 

Même si elles étaient habituellement privées du droit d’héritage, les femmes hkmaouites avaient néanmoins la possibilité de posséder et de gérer leur propre fortune indépendamment de leurs maris et des proches masculins, qui n’avaient aucune autorité sur leurs biens.

Poulier traditionnel d’une femme issue d’Aït Hkem

Les femmes se consacraient principalement à la création et à la commercialisation d’une variété d’articles artisanaux, notamment des nattes, des tapis et des couvertures. Les jeunes filles étaient très actives dans ce domaine, le tissage des tapis et des couvertures formant un élément crucial de leur trousseau matrimonial.

En plus de ces activités artisanales, les femmes avaient le droit de posséder un troupeau et d’élever des poules et autres volailles domestiques. Grâce à la vente de produits divers, tels que la laine filée, les tapis, le beurre, les œufs et le bétail, elles pouvaient réaliser des économies. Ces fonds étaient souvent utilisés pour l’achat de bijoux en or ou en argent, une forme d’investissement et de sécurité financière pour elles.

L’artisanat local était distinctement divisé selon les genres. Tandis que le tissage des nattes, des tapis et des couvertures était une spécialité féminine, avec les tisseuses talentueuses jouissant d’une grande estime, les hommes, en revanche, étaient impliqués dans la fabrication d’articles comme les chapeaux faits de palmier nain (taraza) et les ustensiles, très souvent en bois de genévrier, parmi d’autres articles artisanaux. Le métier artisanal local reflétait une séparation nette des rôles, illustrant clairement la diversité des activités économiques et sociales attribuées aux hommes et aux femmes.

En ce qui concerne la chasse au gibier, il s’agissait d’une activité secondaire, généralement attribuée aux hommes de la communauté disposant de ressources limitées. Elle représentait une source alternative pour obtenir de la viande, destinée soit à leur propre alimentation, soit à la vente.

En résumé, chez les Aït Hkem durant la période précoloniale, le système économique était principalement axé sur la satisfaction des besoins de la communauté. Ce modèle était centré sur la production des denrées alimentaires et des meubles essentiels à la vie quotidienne. L’économie était fortement ancrée dans le cadre familial et un groupe agnatique restreint, où l’accent était mis sur le bien-être collectif plutôt que sur l’accumulation individuelle de richesses.

Ce paradigme fait écho à la notion d’économie d’autosubsistance telle que définie par Claude Meillassoux dans son œuvre L’Anthropologie des Gouro de Côte d’Ivoire : de l’économie de subsistance à l’agriculture commerciale (1964). Meillassoux propose que l’économie d’autosubsistance englobe la production intégrale des biens requis pour soutenir et développer la société qui l’adopte. Au cœur des sociétés lignagères et segmentaires, elle s’ancre profondément dans des activités telles que l’agriculture, l’élevage, la chasse et l’adoption de techniques de production presque immédiates, avec une dépendance marquée envers la force de travail humaine comme ressource énergétique principale.

Les Hkmaouites, tout comme les Gouro de Côte d’Ivoire à l’époque précoloniale, avaient une structure sociale et économique centrée sur l’organisation collective du travail, ancrée dans les liens familiaux et de parenté. Pour les deux communautés, le groupe familial et les alliances constituaient la base de l’organisation sociale. Elles étaient organisées en patrilignages, où l’autorité et la richesse étaient détenues par les aînés masculins qui exerçaient un contrôle significatif sur les jeunes et les femmes, reflétant une structure hiérarchique et patriarcale distincte. Ainsi, bien qu’éloignées géographiquement, les deux sociétés présentaient des similarités notables dans leur structure sociale et leurs pratiques économiques.

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La politique coloniale : vers un nouveau modèle économique

Durant l’époque coloniale, les Hkmaouites maintenaient l’élevage de bétail comme composante principale de leur économie, portant une attention spécifique aux moutons et aux chèvres. La taille du troupeau (taksibt) d’une famille était un indicateur direct de sa richesse dite el-mal dans le berbère local. D’après les données collectées par la Mission scientifique du Maroc de 1915 à 1926, la tribu d’Aït Boumeksa avait un troupeau diversifié composé de chameaux, de chevaux, de mulets, d’ânes, de bovins, de moutons et de chèvres. Cette tribu, renommée pour l’abondance de son bétail, est persuadée que ses prédécesseurs avaient un immense troupeau surveillé par un seul berger (amksa), d’où vient le nom “Aït Boumeksa”, qui peut être traduit par “les descendants du maître du berger”.

Les Hkmaouites ont adapté leur mode de vie au rythme séculier des saisons. Chaque année, à la fin de l’hiver et au début du printemps, après avoir planté leurs cultures dans les plaines fertiles, ils migraient vers leurs terres de pâturage situées dans les montagnes. Ce mouvement saisonnier, dicté par la nécessité, permettait à leur bétail de se nourrir des riches pâturages alpins, assurant ainsi leur survie et leur prospérité.

Avec 16 542 hectares de terres arables dans les plaines, Les Hkmaouites cultivaient principalement du blé et de l’orge. Ces céréales, bien que limitées en variété, étaient cruciales pour leur survie et leur sécurité alimentaire. L’agriculture n’était pas une affaire de commerce, mais une nécessité vitale. Leurs jardins, nichés dans les vallées, étaient irrigués avec une précision héritée des anciennes générations. 

La culture agricole chez cette communauté était un exemple vivant d’autosuffisance. Les Aït Hkem exploitaient la générosité de la terre, récoltant une variété de produits, plus particulièrement des figues, des figues de barbarie, des pêches, des abricots, des raisins, des courgettes et des oignons. 

L’évolution de cette agriculture de subsistance est due à la présence de travailleurs en provenance du sud de l’Atlas, généralement de la vallée du Drâa. Ces professionnels de la cultivation ont apporté avec eux des techniques agraires raffinées et de nouvelles variétés de plantes, enrichissant ainsi la biodiversité de la région. Leur savoir-faire a facilité l’élargissement des types de cultures produites et l’amélioration de leur qualité, incarnant une intégration harmonieuse de différentes traditions agricoles.

Rahhou, âgé de 92 ans partage les souvenirs de ses repas d’enfance :

Nos menus étaient simples mais nourrissants. Le couscous avec du lait et des oignons constituait souvent notre plat principal, parfois agrémenté de tiges de fenouil sauvage. Pour le petit déjeuner, nous savourions du thé à la menthe ou de l’absinthe, accompagné de galette spéciale (toufdirte) faite de farine de blé ou d’orge et garnies de beurre. Le pain était souvent savouré avec des raisins, une association délicieuse et réconfortante. Les figues et les figues de barbarie faisaient également partie de notre alimentation régulière. L’un de mes souvenirs les plus chers est celui des carottes croquantes que nous mangions crues en guise de dessert. 

L’agriculture hkmaouite a été notablement influencée par l’introduction de nouvelles méthodes et techniques durant la période du protectorat. Cette transformation a été documentée dans une correspondance du 14 janvier 1921, adressée par le Général Lyautey au ministre des Affaires étrangères français, dans le contexte de l’élaboration d’un programme agricole au Maroc.

Dans cette lettre, Lyautey mettait en avant deux aspects cruciaux. Le premier concernait les traits caractéristiques des fellahs marocains, décrits comme “laborieux, sédentaires et enclins au progrès”. Il soulignait “leur intérêt marqué pour les méthodes agricoles avancées, indiquant une volonté d’améliorer et d’optimiser leurs pratiques traditionnelles.

Le second aspect se concentrait sur la nécessité d’introduire ces méthodes modernes. Lyautey préconisait une approche structurée impliquant des entités organisées et financièrement capables de faciliter cette transition. Il s’agissait de combiner efficacement les compétences et les connaissances existantes avec les innovations introduites pour améliorer la productivité et la durabilité de l’agriculture locale. Ainsi, l’initiative avait pour objectif d’établir une infrastructure et un support formateur destinés à faciliter une transition vers des pratiques agricoles modernisées. Cette évolution, tout en répondant aux objectifs stratégiques de la France de l’époque, a également marqué une étape déterminante dans la transformation de l’agriculture au sein de la communauté hkmaouite.

Le contrôleur civil adjoint, Dersy Serge, a critiqué les axes structurant le programme de travail de l’agriculture coloniale mis en place au Maroc. Il a exprimé ses réserves dans son mémoire, “Les Zemmour et la forêt de Mâmora”, présenté au Centre des hautes études sur l’Afrique et l’Asie modernes en 1952. D’après lui, ces axes étaient trop affirmés et révélaient l’ambition de Lyautey de prévenir le gouvernement français des difficultés inhérentes à l’installation des familles déplacées par la guerre sur des terres “en friche et sans propriétaires”. 

Par ailleurs, Lyautey aspirait à réduire le rôle du protectorat à une fonction de soutien technique et administratif, son objectif étant de “transformer le Maroc en un pays moderne” tout en déléguant les responsabilités économiques aux grandes entreprises. Dans cette perspective, le géomorphologue et cartographe Fernand Joly, dans son étude « La Modernisation rurale au Maroc » parue dans les Annales de Géographie en 1946, exposait que : « Lyautey s’était illusionné en pensant que les fellahs marocains, même riches, se mettraient à imiter d’eux-mêmes les méthodes modernes de cultures, selon l’exemple donné sous leurs yeux par telle exploitation européenne, petite ou grande. [] Depuis 1937, la commercialisation des grains a été facilitée par les Coopératives indigènes agricoles (C.I.A) créées à l’usage des Marocains en même temps que l’Office chérifien des céréales, acheteurs du blé de colons, lui-même copié sur l’Office du blé que l’on venait d’instituer en France. Il s’agissait, à un moment de baisse des cours, de garantir un prix minimum du blé, pour assurer la rentabilité des exploitations agricoles. »

La politique coloniale, axée sur la modernisation de l’économie locale, a conduit à la création du Secteur de modernisation du paysannat (S.M.P) en vertu du Dahir du 5 juin 1945. Ce programme était un ensemble financier indépendant avec une personnalité juridique propre et un système de gestion tripartite.  Son administration était assurée par le contrôleur civil et le caïd alors que la maîtrise, qui était composée de quelques Européens et le Conseil d’administration, incluant les deux premiers corps et formé par les délégués élus de la communauté, supervisait l’exploitation.

Le S.M.P. était aussi un espace équipé d’infrastructures sociales et économiques, incluant une école, une infirmerie, des ateliers, ainsi que des équipements mécaniques usuels. Dans cette optique, une centrale d’équipement agricole du paysannat fut mise en place, dotée de matériel agricole moderne, tel que des tracteurs pour le défrichement et des bulldozers. Cette entité était chargée de réaliser des travaux agricoles à travers l’ensemble du territoire marocain. Chaque unité du S.M.P. s’étendait en moyenne sur 2000 hectares.

Une ferme familiale à Aït Boumeksa

Dersy décrit l’initiative du S.M.P de Tiddas consistant à développer une ferme florissante qui serait utilisée comme un pilier foncier. Le terrain a été acheté auprès d’anciens militaires marocains du Cercle des Zemmour, qui étaient devenus propriétaires en 1945, utilisant cet achat comme un moyen d’investir une portion de l’argent qu’ils avaient reçu du Fonds de secours et de solidarité. Cependant, il note que cette ferme, ainsi que l’équipement agricole et les infrastructures du S.M.P, sont assez distants des terres fertiles du plateau de Mâaziz, qui sont destinées à “un aménagement agricole rationnel”.

Selon ce fonctionnaire, au Maroc, l’aménagement rationnel signifie généralement l’introduction de la motorisation et, souvent, de l’irrigation pour contrer l’irrégularité des précipitations. Même avec une préparation méticuleuse du sol et une sélection soignée des semences, un retard des pluies printanières, fréquemment précédé par un chergui (vent chaud de l’est ou du sud-est) défavorable, pouvait détruire les récoltes en peu de temps. À l’inverse, avec un système d’irrigation en place, la récolte était presque garantie, quelles que soient les conditions climatiques annuelles.

Dersy Serge poursuit en expliquant que le plateau de Mâaziz est traversé par un petite rivière, l’oued Tanoubert, qui prend sa source dans la zone forestière de Tifoughaline et se jette dans le Bou Regreg. Ce ruisseau pouvait être exploité pour l’irrigation des terrains adjacents grâce à des canaux de dérivation. Le S.M.P de Tedders, avec l’appui technique du Génie rural et la supervision d’un moniteur agricole résidant dans la localité, envisageait d’aménager un sous-secteur productif dans cette zone. Il visait également à un aménagement semblable utilisant une autre rivière qui provient du lac de Daïet Roumi et se jette dans l’oued Tanoubert à Mâaziz, et qui pourrait être régulé par un petit barrage à son point de sortie du lac.

Sur un autre volet économique, concernant l’impôt, les tribus devaient payer aux autorités coloniales une taxe dénommée “tartib”. Le montant annuel de cette taxe s’élevait à 177 557 francs par habitation en 1916, contre 90 623 en 1914. Chaque homme, une fois qu’il avait fondé une famille, était obligé de s’acquitter de ce montant. Un aîné d’Aït Elânzi se souvient de la procédure : 

Nous devions chacun payer 100 francs “à l’oreille”, c’est-à-dire, par personne. Lorsqu’un jeune homme se mariait, le cheikh venait pour l’enregistrer, et à partir de ce moment, il était obligé de payer le tartib. À l’approche de la date d’échéance du paiement, le barrah (crieur public) parcourait le souk pour rappeler aux gens leur obligation de payer cette taxe. Ceux qui s’abstenaient risquaient la prison.

La stratégie agricole mise en œuvre au Maroc durant la période coloniale était largement dictée par les exigences de la Seconde Guerre mondiale. Le Maroc, doté de terres fertiles, était alors perçu comme une source essentielle de nourriture. Les autorités françaises ont facilité le déplacement et l’établissement de plusieurs milliers de familles françaises dans les contrées rurales marocaines pour capitaliser sur cette richesse agricole.

Cependant, l’attraction des terres marocaines ne se limitait pas aux Français. De nombreux Européens, y compris des Suisses et des Grecs, furent également charmés, convergeaient vers la région d’Aït Hkem. Ils y ont construit de vastes exploitations agricoles, axées sur la culture de blé, d’agrumes, de plantes aromatiques et l’élevage de porcs et de bovins.

Parmi les arrivants, des individus comme Sabas, Costas, Dimitri, Asrati et Aristote se sont distingués. Bien qu’étant des Occidentaux, les Grecs faisaient figure d’exception, rencontrant une résistance moindre de la part des populations locales que d’autres étrangers. Cette acceptation relative était attribuée à l’attitude de certains d’entre eux vis-à-vis de leurs collaborateurs et de la communauté dans son ensemble.

Attestation de travail délivrée par Aristot Kikejos pour son collaborateur, Omar
Mohammed Ô El-Houssain, en 1973

Aristote Kikejos, ayant élu domicile au sein de la communauté des Aït Boumeksa, se distingue encore aujourd’hui. Il était en avance sur son temps, incarnant ce que nous identifions aujourd’hui comme la Responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise (RSE), bien avant que cette démarche ne soit reconnue et adoptée dans le temps moderne. Le village de Ristou, blotti entre Mâaziz et Tiddas, est un témoignage vivant de son héritage. 

Selon le récit des aînés d’Aït Boumeksa, cet entrepreneur est issu d’une famille paysanne grecque. À vingt ans, il a décidé de quitter son pays pour chercher de nouvelles opportunités. Son voyage l’a d’abord conduit à Alger, mais il n’y est pas resté longtemps, choisissant plutôt de poursuivre son chemin vers le Maroc. À Casablanca, il a trouvé un emploi dans un café appartenant à un compatriote.

Malgré son éloignement géographique, l’homme n’a jamais perdu de vue son héritage rural. Il aspirait à créer un projet agricole dans un environnement qui résonnait avec son pays d’origine. Ses aspirations l’ont finalement conduit à Khémisset, la capitale du groupement Zemmour.

Dans cette ville, un compatriote du nom de Dimitri l’a présenté à des paysans locaux, lui ouvrant ainsi la voie pour réaliser son rêve. Quelques mois après, suivant les conseils d’un autre compatriote, Costas, qui possédait une ferme dans la région, Aristote s’est installé parmi les Aït Boumeksa.

Là, au milieu de terrains fructueux et d’une communauté accueillante, il a commencé à tracer le parcours qui le conduira à laisser une empreinte indélébile dans cette région.

Kikejos a entamé ainsi sa trajectoire avec un commerce de bois modeste, achetant aux résidents des montagnes pour revendre aux marchands français. Son affaire prospérait, particulièrement à une époque où les véhicules gazogènes, alimentés au charbon, étaient monnaie courante. Mohammed Benhida, ancien collaborateur proche, se souvient d’un épisode distinctif :

Un jour, M’ssyou Ristou avait amassé une grande quantité de bois, transportée depuis la forêt montagneuse à dos de mule. Son installation sur une petite colline, à proximité de la route, a attiré l’attention d’un conducteur de camion français. L’homme s’est approché pour négocier et a fini par acheter toute la cargaison de bois. Ce moment a marqué le début d’une relation clientèle régulière.

La progression de l’entreprise de cet homme est en partie attribuable à une rencontre fortuite et la relation commerciale qui s’est établie par la suite. Avec le temps, le modeste individu, qui résidait autrefois dans une petite cabane en bois, a amassé une fortune considérable. Il a commencé à investir dans des terres agricoles à Aït Boumeksa et Aït Zagho, une démarche qui autrefois aurait été impensable.

Historiquement, au sein du groupe, céder sa terre était considéré comme un acte de déshonneur. Cela impactait profondément non seulement la personne impliquée, mais étendait également sa honte à la famille et aux proches. Cependant, des changements majeurs dans ces dynamiques ont été constatés. Les premières phases de la colonisation, marquées par des combats féroces, ont fragilisé la structure sociale existante, altéré le système de pensée prévalent et affaibli la cohésion tribale. Une transformation radicale s’est opérée, modifiant la relation ancestrale et sacrée avec la terre. Ce changement a pavé la voie à l’adoption et à l’expansion des pratiques coloniales d’acquisition et d’exploitation des terres. Aristote Kikejos, avec sa prospérité croissante, s’est inséré dans ce nouveau paysage, marquant ainsi un tournant dans la relation entre les autochtones et leurs terres.

Ainsi, cet immigré ambitieux a réussi à fonder une vaste ferme, couvrant plus de 400 hectares. Par la suite, il a construit une demeure empreinte d’une touche grecque distinctive, où des murs d’un blanc pur étaient magnifiquement mis en contraste par des fenêtres et des portes d’un bleu azur éclatant, rappelant les charmantes maisons nichées dans les collines des îles égéennes. Mais son œuvre ne se limitait pas à cette splendide résidence. L’entrepreneur visionnaire a poussé son ambition plus loin. Il a conçu une bergerie spacieuse et une porcherie, contribuant ainsi à une exploitation agricole diversifiée et dynamique. Son amour pour la nature et la beauté se reflétait dans le verger luxuriant qu’il a cultivé, plantant des centaines d’arbres fruitiers qui, avec le temps, se transformerait en un paradis verdoyant.

Chaque arbre, chaque bâtiment, chaque élément de son domaine était un testament de sa passion. “Monsieur Ristou” a transformé un terrain autrefois ordinaire en un sanctuaire de fertilité, un havre de paix où la nature et l’architecture fusionnaient dans une harmonie exquise, faisant de son domaine non seulement un centre d’activité agricole prospère, mais également un joyau d’une beauté intemporelle.  

À cette époque, la plupart des Grecs optaient pour la nationalité française pour bénéficier des crédits agricoles accordés par l’administration française. Aristote, cependant, choisissait une voie différente : il s’est abstenu de demander la naturalisation. Sa position couplée à son profond respect pour les traditions et coutumes locales, lui valut la considération de la communauté. Kikejos n’était pas un simple étranger ; il était regardé avec une estime particulière par les habitants d’Aït Boumeksa.

Mohammed Benhida, ayant hérité de la demeure de son défunt patron, l’évoque avec affection teintée de nostalgie. Il était perçu comme une figure exceptionnelle, et cette unicité lui conférait le respect de tous : 

C’était un homme gentil, juste et aimable, possédant un charisme naturel. Il aurait pu se convertir à notre religion, mais il n’a jamais voulu abandonner ni sa foi ni sa nationalité. Aristote commençait ses journées tôt. Un café et un journal en main, il jetait un œil avisé sur le monde avant de s’immerger dans la verdure de ses champs. 

Cet homme faisait preuve d’une tolérance remarquable envers son personnel, poursuit Benhida : Il ne tolérait pas les ingérences externes ni les conflits inutiles au sein de son équipe. Un incident me revient à l’esprit où un individu l’avait approché, accusant un employé d’avoir volé et vendu secrètement les fruits de la ferme. Malgré ses soupçons, il avait répondu avec fermeté : Je fais confiance à mes employés et je préférerais que vous cessiez de colporter de telles accusations, lui a répondu. Plus tard, il avait discrètement confronté l’accusé. Nous nous attendions à un licenciement, mais il n’en a rien été. 

Hocine, 57 ans, garde un souvenir vivace d’Aristote qu’il avait connu dans son enfance. Il se rappelle de sa stature robuste, de petite taille, avec une peau claire et des yeux gris. Son nez droit et allongé se détachait sous un front large. Il était facilement reconnaissable, même de loin, grâce à son chapeau remarquable.

Le récit de la générosité de cet homme persiste encore parmi les hommes et les femmes du village. Chacun d’eux évoque ses actes bienveillants, spécialement observés lors des fêtes de Noël et des naissances. Fatima n’Moussa, son ancienne aide-ménagère, partage un souvenir précis : 

À chaque naissance dans le village, M’ssyou Ristou me confiait un ensemble de présents pour la nouvelle mère. Un paquet de sucre, du thé, de l’huile d’olive, une serviette et 400 francs composaient le cadeau. La charité de cet homme et son affection pour les villageois étaient indéniables

Par ailleurs, Aristote Kikejos a joué un rôle central dans l’arrivée en masse de travailleurs, majoritairement arabophones, originaires de diverses régions du Maroc. Ce n’était pas une migration au sens classique, mais plutôt un rassemblement de main-d’œuvre pour former une communauté distincte. Le mélange des ouvriers avec les résidents locaux a engendré le développement de Ristou (Aristot), le village nommé en l’honneur de son fondateur, et qui est devenu un véritable lieu de richesse culturelle et démographique.

L’époque suivant l’indépendance a été marquée par l’instauration de la politique de marocanisation au milieu des années 1970. Ce processus a plongé Kikejos dans une situation délicate. Se sentant incompris et injustement étiqueté comme un colonisateur par les autorités marocaines, il a décidé de quitter ses propriétés et de retourner en Grèce, submergé par la tristesse. “Il n’avait jamais imaginé finir sa vie loin d’Aït Boumeksa, où il avait eu une fille de son mariage avec une femme de la région“, témoigne Fatima n’Moussa.

Bien qu’Aristote Kikejos ait quitté la terre d’Aït Hkem, les traces de son passage sont indéniables. Son implication a permis des avancées culturelles et éducatives, avec comme pierre angulaire la fondation d’une école primaire. Cet établissement a été le creuset d’une génération de cadres et de personnalités émanant de ce bourg.

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L’économie d’Aït Hkem à l’ère postcoloniale

Le mois de mars 1973 a marqué un tournant majeur avec la proclamation par le gouvernement marocain de la marocanisation des terres précédemment détenues par des propriétaires étrangers, concrétisant ainsi une revendication populaire de longue date. Cette étape, accueillie avec enthousiasme par la population marocaine, a vu le transfert de la gestion des terres récupérées à deux nouvelles entreprises d’État, la Sogeta et la Sodea. Leur mission principale était de croître les réserves foncières dédiées aux attributions périodiques, un processus instauré depuis l’obtention de l’indépendance.

L’économiste Najib Akesbi, dans un rapport datant de 2005 et intitulé “Évolution et perspectives de l’agriculture marocaine”, a bien mis en lumière l’intensification du rythme des attributions foncières. Selon lui, ce phénomène s’est manifestement accentué durant les cinq années suivant la proclamation de la “révolution agraire” par le roi Hassan II en 1972. 

Dans la foulée de cette initiative, la Sogeta a hérité de la gestion des terres hkmaouite, antérieurement sous contrôle étranger, et a orienté leur utilisation vers une production céréalière intensive.

Les réformes économiques postcoloniales ont profondément secoué les structures socioculturelles hkmaouites. Avec l’émergence croissante de la famille nucléaire, le rôle prédominant de la famille étendue a commencé à s’estomper. Dans ce contexte, la gestion des terres a connu une transition significative : la terre n’était plus strictement une entreprise familiale, et la propriété privée a gagné du terrain, bien que les terres communes aient perduré et demeuré gérées par l’assemblée tribale.

Face à cette transformation, les aînés de la communauté, éprouvant des difficultés à s’adapter à ces réformes, manifestent encore une résistance à la vente des terres à ceux qui sont étrangers à la tribu. Ils s’efforcent de contrecarrer ces transactions, soit en procédant eux-mêmes à l’achat des terrains concernés, soit en incitant d’autres membres de la famille à les acquérir, dans une tentative de préserver l’intégrité territoriale de la communauté.

Par ailleurs, les Hakmaouites perpétuent encore la tradition de l’agriculture d’autosubsistance. Un nombre croissant de paysans se sont tournés vers la banque du Crédit Agricole pour obtenir des prêts destinés à financer leurs microentreprises agricoles. En réponse, la banque a élaboré des programmes spécifiquement conçus pour financer à petite échelle ces projets, en adéquation avec les besoins de la communauté. Cependant, les cultures restent principalement concentrées sur le blé, l’orge et les féculents. 

La préparation des sols demeure tributaire des précipitations et s’initie généralement en octobre. En termes d’équipement, les agriculteurs de la plaine se sont largement détournés des outils traditionnels au profit de la location d’équipements modernes, notamment des tracteurs et des moissonneuses-batteuses.

Tandis que la jeune génération hakmaouite délaisse progressivement l’agriculture au profit d’autres métiers comme la boucherie, la menuiserie, la ferronnerie ou la plomberie, les aînés sont encore profondément attachés aux pratiques agricoles léguées par leurs ancêtres. Même parmi ceux qui se sont sédentarisés, nombreux sont ceux qui conservent un troupeau, en aménageant des bergeries à proximité de leurs habitations ou en confiant la garde de leur bétail aux bergers des montagnes.

La valeur accordée à l’élevage et à la propriété d’un troupeau demeure inébranlable, le bétail étant perçu comme un capital précieux. Un aîné de la tribu d’Aït Mahfoud explique l’importance de cette pratique qui persiste malgré ses risques : 

Cette année, j’ai été confronté à une perte dévastatrice. J’avais confié mon troupeau à un berger de ma famille résidant à Tighza, mais il a trahi ma confiance en vendant successivement les moutons, me faisant croire qu’ils étaient morts. En dépit de ce revers, l’idée d’être dépourvu d’un troupeau m’est insupportable. Je me sentirais démuni, même avec d’autres sources de revenus. Mon argent ne repose jamais en banque ; il est gardé par mon épouse, en attente de réinvestir dans des moutons et des chèvres. L’idée de confier mon épargne à une banque me semble ridicule.  Pour moi, la véritable richesse est incarnée par mon troupeau – c’est là ma véritable banque, mon trésor inestimable.

A l’heure actuelle, la réorientation de la politique agricole marocaine a résulté en l’attribution à long terme des terres précédemment contrôlées par Sodea-Sogeta à des investisseurs privés, particulièrement impliqués dans l’industrie agroalimentaire. Cette démarche, reconnue sous l’appellation de Partenariat public-privé (PPP), s’est déclinée en plusieurs étapes. 

Poulaillers industriels instaurés à Aït Boumeksa

Aujourd’hui, la région d’Aït Hkem héberge trois entreprises notables, avec des propriétaires extérieurs à la communauté : « Fleur du Maroc » à Aït Alla, spécialisée en parfumerie, « ARBOR » à Tiddas, impliquée dans la production agroalimentaire, et plus récemment « Atlas Couvoir » à Aït Boumeksa, une filiale du groupe « Zalagh Holding » dédiée à l’élevage intensif de volaille, qui a été créée dans le contexte de ce que le gouvernement marocain nomme “le Plan Maroc vert”.

Bien que « Fleur du Maroc » et « ARBOR » aient été accueillies sans contestation majeure par la communauté, « Atlas Couvoir », établie à Touijine et Ristou, fait face à l’opposition continue des tribus d’Aït Zagho et Aït Boumeksa depuis son inauguration. Ce domaine, jadis la propriété de l’agriculteur grec Aristote Kikejos et par la suite géré par Sodea-Sogeta, est actuellement loué à long terme par « Zalagh Holding », qui y a établi d’importantes installations de production avicole. Cette intrusion a provoqué l’indignation des résidents locaux, qui dénoncent la pollution environnementale et les perturbations sonores, des facteurs compromettant leur cadre de vie et leur bien-être.

L’inquiétude s’intensifie au sein du village de Ristou, attisée par la présence imminente de l’unité principale de la filiale, située dangereusement près de l’unique école primaire d’Aït Boumeksa. Les parents et les habitants sont en proie à une angoisse évidente, persuadés que l’emplacement du complexe industriel constitue une menace directe à la santé et au bien-être des élèves et des villageois.

Mohammed Ajrrar, coordinateur du collectif associatif de Tiddas plaidant pour le droit à l’environnement à Aït Boumeksa

Mohammed Ajrrar, le coordinateur du collectif qui s’est formé pour contester cette préoccupation, souligne les efforts déployés pour réclamer une reconsidération de ce projet controversé. Il évoque la publication de plusieurs communiqués rédigés dans diverses langues, leur diffusion parmi un éventail de plateformes médiatiques ainsi que les alertes adressées à la Banque mondiale et au FMI, étant donné leur implication financière dans le projet. Cependant, l’État demeure silencieux, et l’inaction prévaut. Face à l’envergure du holding, le collectif, bien que sous pression, se tient ferme, défendant intrépidement l’héritage territorial de la population, son droit à la santé et à un environnement sain.

Ajrrar dépeint un sentiment de trahison profondément incrusté au sein de la communauté. Les habitants étaient initialement rassurés par la promesse d’un projet de production de mortadelle. À la place, ils se confrontent à une installation industrielle jugée nocive et inappropriée, juxtaposée à leurs demeures. La conviction prédominante parmi les résidents est que des installations de cette nature devraient être établies loin des résidences, une norme adoptée par plusieurs gouvernements qui tiennent en haute estime la sécurité et le bien-être de leurs citoyens. 

En revanche, un autre projet a suscité l’enthousiasme des habitants locaux. La mise en chantier du barrage de Tiddas, situé sur le fleuve Bouregreg, est une initiative accueillie. Avec un investissement de 1,25 milliard de DH, le barrage est conçu pour retenir environ 500 millions de m3 d’eau, et possède un potentiel de stockage pouvant atteindre 592 millions de m3. S’étirant de Tighza et Tizra à Douilya et Zouirga, ce projet est perçu comme un remède à la pénurie persistante d’eau qui afflige la population.

L’achèvement du barrage était attendu avec impatience, suscitant une anticipation notable parmi les résidents. Pour les agriculteurs de la région, le barrage de Tiddas représente une chance de transformation dans leurs méthodes de culture. Beaucoup envisagent de passer des techniques agricoles conventionnelles à des pratiques d’irrigation plus modernes, telles que le goutte-à-goutte, et de diversifier leurs cultures avec l’introduction des légumes et des agrumes.

Même si le temps a filé et que le monde autour a changé, il y a des recoins qui semblent immunisés contre la marée des années et les transformations accentuées. Le souk de Tiddas fait partie de ces espaces qui ont conservé leur essence authentique. Un marché qui, semaine après semaine, se réveille et s’anime, comme si chaque mardi était une renaissance. 

Le 21 août 2017, armé de ma caméra et d’un carnet griffonné de notes, j’ai décidé de renouer avec ce lieu, un rendez-vous que j’avais manqué depuis des années.

Pour les Hkmaouites, le lundi n’est pas qu’un début de semaine, c’est un événement. C’est le jour où les affaires se font, les liens se renouent et se consolident et les projets se concrétisent. Mon retour après tant d’années était guidé par une curiosité incontestable :  le souk avait-il gardé sa magie d’antan ? Les échos des métiers traditionnels résonnaient-ils encore au milieu du tumulte de la modernité ?

Le “Souk tnayne” trône sur une petite colline, un observatoire naturel à la périphérie de Tiddas. Un chemin faussé, un trait d’union entre les quartiers Dyour J’dad et la Gare, bourdonne d’une vie insatiable. Dès l’aube, il s’anime, camions, pickups et taxis s’y frayent un chemin, pendant qu’ânes et mulets y déposent leur empreinte, chacun portant des marchandises et des espoirs.

Ce matin-là, alors que le soleil levant annonçait une journée où la chaleur serait reine, les étals étaient déjà en place. Les commerçants, dans un rituel bien adapté, avaient déployé leurs trésors. Je me suis perdu parmi eux, une visiteuse curieuse dans un monde où chaque objet, chaque visage, raconte une histoire.

Le souk était un tableau vivant, une œuvre d’art spontanée, où les nuances de la tradition se mêlaient audacieusement à l’énergie du présent. Ce n’était pas un simple marché, mais un sanctuaire où le passé et le présent coexistent, une symphonie de sons, de couleurs et d’émotions, une chorégraphie délicate entre ce qui était et ce qui est. Un lieu où, malgré l’impitoyable avancée du temps, l’âme d’une époque révolue respire encore avec une vitalité indéniable.

Le claquement des marteaux contre le métal résonnait, une symphonie industrielle en contraste frappant avec le silence matinal. À l’entrée du souk, des maréchaux-ferrants, avec leurs outils trempés de sueur et de métier, sculptaient des fers à cheval, anticipant l’arrivée des clients. Ces artisans, clés de voûte d’une tradition ancestrale, étaient l’essence même du marché, un rappel tangible de l’interdépendance entre la tradition et la modernité.

Je me suis retrouvée hypnotisée par la finesse d’un vieil artisan. Émerveillée comme si je regardais cette scène pour la première fois. Ses mains, marquées par des décennies de labeur, accueillirent un cheval, la monture d’un client vêtu d’une djellaba qui portait l’empreinte des années. Les mains de l’artisan, une carte aux trésors de rides et de cicatrices, manipulaient habilement le sabot de la bête.

La chaleur croissante du jour était un crescendo, chaque rayon du soleil amplifiant le timbre des voix et le martèlement des marteaux. Le souk, un tissu vivant de couleurs et de sons, débordait d’une énergie brute et indomptée. Des hommes en djellabas, leurs chapeaux tissés en palmier nain conférant une ombre solitaire à leurs visages burinés, parcouraient les allées.

Chaque section du souk était un monde en soi. Les étals d’ustensiles débordaient d’objets en plastique, une modernité qui semblait contester l’authenticité de l’argile et du bois de genévrier d’autrefois. Les marchands de fruits et de légumes exhibaient leurs produits comme des bijoux, les couleurs vibrantes des aliments défiant le soleil ardent.

Ce rendez-vous hebdomadaire était plus qu’un marché ; il était un corps vivant, une fusion entre l’ancien et le nouveau, un espace où le martèlement constant des marteaux et les cris des vendeurs n’étaient pas un bruit, mais une mélodie, une chanson d’une époque où le commerce n’était pas qu’une transaction, mais un échange d’histoires, de rires et de souvenirs. Chaque produit, chaque étal, chaque visage était un couplet de cette chanson éternelle, un hymne à la résilience d’une tradition qui, malgré les assauts du temps, refuse de s’évanouir dans l’oubli.

Ce lieu, empreint d’une allure intemporelle, révèle un univers où la fraternité était autrefois l’essence de la vie sociale. Les restaurants traditionnels, abrités sous des chapiteaux chaleureux, sont des témoins silencieux des assemblées de la djmaâte, des espaces où le thé à la menthe et les délicieuses boulettes de viande hachée grillées se mêlaient aux échanges fraternels.

Cependant, ces rencontres, témoignages vibrants d’un passé révolu, se font de plus en plus rares. Les aînés, marqués par le passage du temps, sont empreints d’une mélancolie discrète. Ils observent, impuissants, la transformation incessante qui a envahi leur monde depuis la sédentarisation.

Souk tnayne de Tiddas

Souk tnayne d’Aït Hkem est un microcosme de cette transition, un carrefour où se rencontrent et se confrontent passé et présent. Il n’est pas uniquement un marché, mais aussi un espace de coexistence. Tous les stands, tous les produits vendus incarnent cette dualité poignante. Ce marché particulier se dresse comme un espace silencieux de ce combat entre l’héritage ancestral et la nouvelle ère qui cherche à s’imposer.

Ici, l’adaptation à une économie de marché et aux exigences d’un État omniprésent s’étend avec une dignité mélancolique. C’est un lieu de cohabitation des mondes opposés : la tradition, résistant avec vigueur, et la modernité, audacieuse et insistante.

A suivre…

Disclaimer : Les avis exprimés dans la rubrique « Idées  » ne représentent pas nécessairement les opinions du média ENASS.ma

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