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Un détail qui fait sens

Le 16 octobre dernier, la Foire du livre de Francfort a annulé la cérémonie de remise du prix littéraire 2023 à la romancière palestinienne Adania Shibli pour Un détail mineur. Cette annulation, sans que l’autrice ait été consultée au préalable, a suscité un tollé mondial. Voilà pourquoi il faut (re)lire ce livre.

C’est un texte majeur, tant d’un point de vue littéraire que politique. Le troisième roman d’Adania Shibli, تفصيل ثانوي, est paru en 2016 au Liban. Il a été immédiatement traduit au Brésil, aux Pays-Bas, en Espagne, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, au Portugal, en Suède, en France, en Norvège, en Turquie, en Pologne, en Corée du Sud, en Grèce, en Australie et en Nouvelle Zélande. La traduction anglaise était finaliste du prix Booker International en 2021. La traduction allemande devait recevoir le LiBeraturpreis 2023. Ce bref texte n’était donc pas passé inaperçu dans le monde littéraire. Dans le contexte actuel d’explosion de violence, le parti pris de la Foire du livre de Francfort de « manifester une totale solidarité avec Israël » en silençant les voix palestiniennes a scandalisé plus d’un millier d’écrivains, éditeurs, traducteurs, agents du monde entier, dont trois prix Nobel : Annie Ernaux (France), Abdulrazak Gurnah (Tanzanie) et Olga Tokarczuk (Pologne) – voir la lettre ouverte publiée par Arablit. Les signataires de la déclaration de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants rappellent, eux, qu’« au cœur de cette grave crise humanitaire, il est très important de donner voix aux opprimé.es par tous les moyens d’expression, notamment par les livres et la littérature ».

Manipulations de la mémoire

Un détail mineur est de ces textes qui laissent une marque profonde par sa force et sa maîtrise.

Août 1949. En plein désert, un groupe de soldats a pour but de « délimiter la frontière sud avec l’Égypte, en empêchant les infiltrés de la traverser, et à ratisser le Sud-Ouest du Néguev pour le nettoyer [sic] des Arabes qui s’y trouvaient encore ». Le discours tenu par leur chef est glaçant de haine et de mépris : « Si les Arabes, en vertu d’un stérile sentiment national, refusent que nous vivions dans cette région et persistent à nous combattre, préférant qu’elle demeure un désert, alors nous devons agir en tant qu’armée, car personne n’a plus de droit que nous sur cet endroit qu’ils ont négligé pendant des siècles, le livrant en pâture aux Bédouins et à leurs troupeaux. Je dirais même qu’il est de notre devoir de les empêcher d’y vivre et de les en chasser définitivement. Car d’une manière générale ces gens-là ne cultivent rien, ils arrachent ! » Lors d’une opération, ils kidnappent une jeune Palestinienne. Scène atroce où le chef lui arrache ses vêtements devant toute la troupe pour l’obliger à se laver, puis où il propose deux options : « Soit ils envoyaient la fille travailler à la cuisine, soit tous abusaient d’elle ». C’est la deuxième qui est retenue. Viol collectif. Meurtre.

Des années après, une jeune Palestinienne découvre cette histoire à travers un article publié dans un journal israélien. Bouleversée par les faits, elle est surtout taraudée par le fait qu’ils coïncident avec sa date de naissance, vingt-cinq ans plus tard. « Ce détail mineur, dont les autres feront forcément peu de cas, me poursuivra à jamais, malgré moi. J’aurai beau tenter de l’oublier, sa réalité continuera de me harceler, sans répit, à cause de cette faiblesse, cette vulnérabilité que j’ai en moi, comme ces arbres dressés là derrière la vire. Après tout, il n’y a peut-être rien de plus essentiel que ce menu détail pour rétablir la vérité – que cet article ne révèle pas parce qu’il passe sous silence la version de la jeune fille. » Elle prend la route pour mener son enquête.

Le livre est construit en deux parties qui se répondent en miroir avec une exactitude que le style clinique d’Adania Shibli rend bouleversante. Il n’est pas un détail de la première partie qui ne trouve un écho dans la seconde. Le chien qui hurle, les araignées, le tuyau d’arrosage, la mousse de savon, les chameaux, jusqu’à l’odeur écœurante du carburant. Les personnages se meuvent dans un paysage oppressant, que ce soit le désert ou les constructions balisées par l’occupant. Adania Shibli compose des personnages profondément seuls, fragiles face aux autres, ceux de leur propre camp et a fortiori du camp adverse. Chacun s’accroche avec un zèle maniaque à quelque chose pour dominer sa peur : soigner d’une piqûre infectée, mâcher un chewing-gum.

Le livre s’ouvre sur cette phrase : « Rien ne bougeait, sauf le mirage ». Un demi-siècle plus tard, des colonies ont poussé, les frontières se sont démultipliées, les barrages ont pullulé, les lieux ont été renommés, les archives ont conservé la version de l’occupant (encore des discours de haine). Dans cette quête aussi risquée que pouvant paraître absurde – « certains verront dans mon obstination à travailler l’expression d’un désir de s’accrocher à la vie, ou d’un amour pour celle-ci, malgré tout ce que l’occupation peut tenter de faire pour l’anéantir, ou une façon d’affirmer qu’il y a sur cette terre des choses qui méritent que l’on vive » – la jeune femme fait une découverte essentielle : la vérité ne se confond pas avec l’archive, mais avec la mémoire. La seule à tisser un fil, si ténu soit-il, entre hier et aujourd’hui, et à rappeler à chacun.e sa liberté, donc son pouvoir. Au musée, la jeune femme en fait l’expérience : « À nouveau, je fais avancer la bande. Puis je la rembobine. Et ainsi de suite. Je construits des colonies, puis je les démonte. » Ainsi prend sens cette banderole : « Ce n’est pas le canon qui vaincra, c’est l’homme. »

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Un détail mineur (2020)
Adania Shibli, traduit de l’arabe (Palestine) par Stéphanie Dujols
Actes Sud, Sindbad, 128 p., 210 DH

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