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Hydrogène : Des dunes aux despotes renouvelables

Dans un monde où la quête d’énergie propre est devenue une urgence, il est impératif de scruter de près le contexte plus vaste et d’analyser les implications de la géopolitique énergétique mondiale. Une publication récente de l’Institut Transnational, CADTM et Réseau Siyada plonge dans les subtilités de l’engouement pour l’hydrogène vert dans le sud-ouest du Maroc. Synthèse.

Par Ouafa Haddioui et Ali Amouzai

L’hydrogène : un coût exorbitant qui exige d’énormes ressources en eau 

L’hydrogène vert occupe actuellement une place centrale dans les discussions internationales en tant que solution longtemps attendue pour une énergie propre. Celui-ci est produit par électrolyse de l’eau à l’aide de sources d’énergie renouvelable. Cependant, ce processus de production s’accompagne d’un coût exorbitant, exigeant d’énormes ressources en eau et de vastes étendues de foncier, souvent au détriment des communautés autochtones et de leur accès aux ressources.

L’hydrogène : De vastes étendues foncières, souvent au détriment des communautés locales et de leur accès aux ressources.

Dans le sud-ouest du Maroc, plus précisément à Guelmim-Oued Noun, se dessine une transformation spectaculaire. Cette région, bercée entre l’immensité de l’océan Atlantique et des étendues ensoleillées, porte en elle l’héritage d’une l’agriculture ancestrale et les traditions pastorales ayant longtemps forgé le quotidien. Or, cette quiétude apparente subit désormais une profonde métamorphose, se muant en un véritable trésor pour l’hydrogène vert. Seulement en 2021, l’État marocain a affecté 159 602 hectares de son foncier public à des projets d’EnRs, dont 95% de ces terrains proviennent de Guelmim-Oued Noun. Outre ces vastes étendues de terres, Guelmim-Oued Noun dispose également d’une précieuse façade maritime qui pourrait être mise à profit pour la technologie de dessalement, afin de fournir de l’eau indispensable à l’électrolyse.

Dans des régions semi-arides, comme Guelmim-Oued Noun, où la pénuries d’eau est devenue une sévère réalité, exacerbée par l’épuisement des barrages et des réserves d’eau souterraine, une question cruciale émerge : l’État, en sa qualité d’autorité sur l’utilisation des terres et l’exploitation des ressources régionales, devrait-il privilégier l’accès publique à l’eau plutôt que les projets EnR ? Ce dilemme évoque une histoire familière dans un contexte semi-aride similaire, celui de Noor Ouarzazat, où le premier méga-complexe solaire a été installé. Ce vaste complexe solaire a pris possession des terres des communautés locales et les a privées d’eau potable, mettant en évidence les conséquences frappantes de la transition énergétique du Maroc.

Coopération Maroc-EU: au-delà de la rhétorique

Poussé par son enthousiasme ardent et d’importants investissements internationaux, le Maroc embrasse le virage vers l’hydrogène vert. Pourquoi pas ? Avec ses modestes réserves d’hydrocarbures, le pays a longtemps été tributaire de l’énergie importée et des prix volatiles du pétrole. Les aspirations du Maroc en matière d’hydrogène vert à Guelmim-Oued Noun doivent être considérées dans un contexte plus vaste d’influence néocoloniale, des disparités de développement, et des dynamiques géopolitiques qui sous-tendent cette transition énergétique. 

Les stratégies énergétiques du Maroc, influencées par des partenariats public-privé et des priorités d’investissement étranger, ont placé les besoins énergétiques de l’Union européenne (UE) en tête de liste, comme le dictent les modèles de “coopération” européens. Bien que la rhétorique entourant ces partenariats soit basée sur des discours inclusifs, la réalité est différente. En dépit des prétentions de bénéfices réciproques, les coopérations entre l’UE et le Maroc reflètent souvent des déséquilibres de pouvoir et des avantages unilatéraux.

Insérée dans l’écosystème de l’UE, l’Agence allemande pour le développement (GIZ) se profile comme acteur central dans la définition des politiques énergétiques marocaines. Cette influence est particulièrement évidente dans le Partenariat énergétique germano-marocain (PAREMA), instauré en 2012 pour dresser les orientations énergétiques du Maroc. L’accent sur les exportations d’énergies renouvelables vers l’UE soulève des questions sur l’équité et l’impact de ces accords sur la stabilité énergétique du Maroc.

Le règlement de l’UE 2022/869 en mai 2022établit des lignes directrices pour ce qu’il qualifie d’infrastructure énergétique “mutuellement bénéfique” et de relation “durable” entre l’UE et l’Afrique du Nord. Toutefois, ces réglementations mettent en évidence les inégalités de pouvoir mondiales et les avantages unilatéraux en faveur de l’UE. Cette même année, le Partenariat vert UE-Maroc a vu le jour, aligné sur les principes du Pacte vert européen et visant à créer une infrastructure pour la production d’hydrogène vert en Afrique du Nord.

Dans cette même période, l’UE, à travers son plan REPowerEU a renforcé sa volonté de réduire la dépendance au gaz russe en favorisant l’importation d’hydrogène vert en provenance d’Afrique du Nord. À première vue, l’UE cherche à atteindre sa souveraineté énergétique. Toutefois, ce projet semble moins être une quête noble que la reproduction d’un paradigme colonial classique. Cette dynamique se reflète également dans le Programme d’investissement vert, initié par le groupe OCP, une entreprise publique marocaine de premier plan dans la production et l’exportation de phosphate à l’échelle mondiale. Ce programme a obtenu un prêt de 13 milliards de dollars de la Banque mondiale/IFC pour la production d’1 million de tonnes d’ammoniac vert au Maroc, ainsi qu’à Tarfaya, Laâyoune et Boucraa—situés parmi les principaux gisements mondiaux de phosphate. Les investissements croissants dans le Sahara, tels que celui-ci, semblent témoigner d’une persistance des politiques d’exploitation de l’UE plutôt qu’une évolution vers une relation plus équilibrée.

Les agences de conseil européennes ont, une fois de plus, apporté la légitimité technique de l’extraction de ressources au Maroc, parmi d’autres pays de la région MENA. Le rapport de Fraunhofer a tracé des perspectives d’importation d’hydrogène vert, incluant le Maroc, et a estimé que ce dernier pourrait fournir plus de 60 % d’hydrogène vert à l’UE. Deloitte, de son côté, a souligné l’abondance du foncier facile au Maroc, tout en avançant que le pays pourrait produire annuellement 9 millions de tonnes d’hydrogène, dont 7 millions de tonnes seraient destinées à l’exportation vers l’Europe.

Ce texte est publié en accord avec les auteurs. Les titres sont de la rédaction. La publication originale est disponible ici.

Disclaimer : Les avis exprimés dans ce texte ne représentent pas nécessairement les opinions du média ENASS.ma

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