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Hydrogène et prétentions néocoloniales au Maroc

Dans un monde où la quête d’énergie propre est devenue une urgence, il est impératif de scruter de près le contexte plus vaste et d’analyser les implications de la géopolitique énergétique mondiale. Une publication récente de l’Institut Transnational, CADTM et Réseau Siyada plonge dans les subtilités de l’engouement pour l’hydrogène vert dans le sud-ouest du Maroc. Synthèse. Partie II. 

Par Ouafa Haddioui et Ali Amouzai

Créée en 2009, Desertec se présente comme une initiative visant à convertir le Sahara en une vaste source d’énergie solaire. Leur principe repose sur le développement d’infrastructures énergétiques dans les régions désertiques, ce qui, à première vue, pourrait sembler louable. Au cours des trois dernières années, Desertec s’est lancé dans la production d’hydrogène vert en Afrique du Nord, destiné à l’exportation vers l’Europe via les gazoducs existants.

Un rêve solaire au Sahara

Au cœur de la mission de Desertec réside le Sahara, vaste territoire longtemps perçu par l’Occident comme une terre sans maître, prête à être “découverte” et exploitée. La véritable question qui se pose est celle de la narration de ce récit. Qui en est l’auteur, et qui en récolte les fruits ? Si l’objectif affiché de Desertec est de garantir un approvisionnement en énergie renouvelable pour l’Europe en tirant parti des ressources de l’Afrique du Nord à travers le corridor Maroc-Espagne, quelles en seront les implications sur les populations locales, le développement et les écosystèmes ? Au-delà de l’aspect énergétique, Desertec incarne un schéma colonial, une tentative de perpétuer les pratiques extractives et exploitantes derrière l’étendard des énergies renouvelables. Les enjeux de justice et d’équité, pourtant essentiels, sont relégués au second plan. 

La société britannique Xlinks a réussi à transformer le rêve de Desertec en une réalité spectaculaire. Son projet phare prévoit l’installation d’un pipeline sous-marin imposant, s’étendant sur 3 800 kilomètres pour relier le Maroc au Royaume-Uni. Cette prouesse technologique permet de transporter de l’EnR depuis Tan Tan, une province de la région de Guelmim-Oued Noun, où foisonnent les projets d’hydrogène vert. Son objectif est sans équivoque : fournir au Royaume-Uni 8 % de ses besoins en électricité d’ici 2030, contribuant ainsi de manière significative à la transition vers une énergie plus propre. Ce projet a gagné en pertinence, s’inscrivant dans les ambitions de la Stratégie de Sécurité Énergétique britannique de 2022 pour un approvisionnement international en énergies renouvelables. Le gouvernement britannique l’a récemment classé comme projet “d’Importance Nationale”, en raison de sa convergence avec les objectifs énergétiques du Royaume-Uni.

Ce qui est d’autant plus frappant, c’est que presque la totalité du foncier public marocain dédié à l’investissement en 2021 a été attribuée à Xlinks. Il est intrigant de noter que, selon les documents officiels, Xlinks est présentée comme une entité marocaine. Cette classification soulève des interrogations légitimes, notamment en raison de la présence de Dayae Oudghiri, une présidente marocaine au sein de Xlinks. Elle a précédemment collaboré avec Masen au développement de projets EnR à grande échelle de 2010 à 2017. Ses responsabilités incluaient l’identification de territoires propices, la mobilisation de contrats concessionnaires et de fonds commerciaux. Plusieurs entités étrangères ont investi dans de tels projets depuis la création de Masen en 2010, et elles ont été accueillies avec enthousiasme par l’État marocain.La société australienne CWP Global a annoncé un projet de 20 milliards de dollars visant à produire de l’ammoniac renouvelable à partir d’hydrogène vert. Un protocole d’accord a été signé avec la société allemande Hydrogenious LOHC Technologies pour explorer une chaîne de transport entre le Maroc et l’Europe. En outre, Total Eren, désormais sous le contrôle du géant pétrolier français TotalEnergies depuis juillet 2023, prévoit d’installer le plus grand projet d’hydrogène vert entre Tilemzoune, Tantan et El Ouatia. Ce projet colossal est estimé à 10,6 milliards de dollars et couvrira 187 000 hectares, une superficie deux fois plus grande que celle du Grand Paris. Cependant, il est intéressant de noter que les récits publics indiquent que ces terres font partie du domaine privé de l’État, une information curieusement absente des documents officiels.

Ecomonarchisation

Lorsque nous examinons les ambitions énergétiques du Maroc depuis l’introduction de sa Stratégie Énergétique Nationale en 2009, une dualité fascinante se dessine : d’une part, l’éco-modernisation, et de l’autre, une bureaucratie impénétrable. En effet, la monarchie marocaine semble dissimuler sa mainmise persistante sous un vernis éco-progressisme, étroitement mêlé à des intérêts financiers profondément enracinés. Avec son double rôle en tant qu’homme d’affaires et chef d’État, il promulgue des lois, négocie des contrats, et participe activement aux appels d’offres publics orchestrés par les dirigeants des entreprises d’État qu’il a personnellement nommés, y compris l’entité publique d’électricité, ONE.

Le Maroc a inauguré deux initiatives phares de partenariat public-privé dans le domaine des EnRs—sous l’égide royale—à savoir les ambitieux plans solaire (2009) et éolien (2010), visant à générer 2 gigawatts d’énergie chacun en 2020. Bien que la loi 13-09, promulguée en 2010, ait ouvert la voie aux investisseurs privés en EnRs pour produire, vendre et exporter de l’électricité, l’implication étroite de la famille royale a entravé la concurrence et favorisé des tendances monopolistiques. Un exemple frappant de cette influence est incarné par Nareva, la société holding royale, qui règne en maître sur le marché des EnRs au Maroc. 

Le financement de 3,5 milliards de dollars octroyé par des institutions telles que la Banque mondiale, la Banque africaine de développement (BAD), la Banque de développement allemande KfW, la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Commission européenne pour le plan éolien aurait dû favoriser la compétition à travers des appels d’offres publics ‘compétitifs’ annoncé en 2008. Cependant, l’issue fut prévisible : Nareva a été sélectionnée. Actuellement, l’entreprise exploite 6 parcs éoliens en activité et en développe 5 dans le sud-ouest du Maroc. Figure de proue du secteur privé des EnRs au Maroc, Nareva étend son empreinte en Tunisie. Conjointement avec le groupe français Engie , ils ont remporté le marché attribué par l’entreprise publique tunisienne pour l’édification de la centrale photovoltaïque de Gafsa.

Une transition Juste : Déconstruction ou Construction ?

Les choix énergétiques ne sont pas pris dans un vide sociétal, mais sont profondément enracinés dans des dynamiques de pouvoir complexes qui peuvent perpétuer ou remettre en question les inégalités existantes.

La course à l’hydrogène vert est marquée par une logique d’entreprise, une quête de rentabilité monétaire reléguant souvent les préoccupations sociales et environnementales à l’arrière-plan. Pour une véritable transition énergétique durable, il est impératif d’adopter une approche plus réfléchie, fondée sur des principes de justice et de démocratisation. Cela exige de revisiter les systèmes énergétiques existants, de les déconstruire et de les reconstruire au moyen d’alternatives minutieusement conçues. Ces alternatives doivent être adaptées aux spécificités locales.

En fin de compte, cette approche exige une participation active des communautés locales, des travailleur.es, de la société civile et des syndicats dans la prise de décision, la mise en œuvre et le suivi des agendas énergétiques. Bien que cette voie semble complexe et difficile, elle offre la promesse d’un avenir énergétique véritablement équitable et durable pour tou.te.s.

Ce texte est publié en accord avec les auteurs. Les titres sont de la rédaction. La publication originale est disponible ici

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