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Précarité, reconnaissance…Le blues des enseignants

Le Maroc compte 260 00 enseignantes et enseignants. La grève actuelle met au-devant de la scène ces fonctionnaires désormais précarisés et désabusés. ENASS a tendu le micro à des enseignants pour nous parler de leurs rêves et  de leurs désillusions

Nous sommes le 22 novembre, le siège de l’Académie régionale de l’éducation et de la formation de la région(AREF) de Casablanca-Settat  pris d’assaut par les enseignants et les fonctionnaires du ministère de l’Éducation nationale (MEN). Les enseignants grévistes continuent leur mobilisation pour faire reculer le gouvernement et retirer le nouveau Statut unifié. Une action dans le cadre de la mobilisation de la Coordination nationale pour l’éducation (CNE) pour exiger le retrait du Statut unifié adopté par le gouvernement. Dans les propos des différents enseignants rencontrés en cette matinée, le blues des enseignants.

«Mon métier, ma passion»

« Comme beaucoup de mes confrères, je regrette d’avoir fait ce métier ».

Abdellah est enseignant dans le cycle secondaire qualifiant, il participe au sein de la Coordination de ce cycle à cette protestation. Il fait un retour en arrière pour nous parler de la réalité de l’enseignant d’aujourd’hui : « Comme beaucoup de mes confrères, je regrette d’avoir fait ce métier. Pourtant, de nombreuses franges de la jeunesse aspiraient à faire ce métier. L’Etat fait tout pour dégouter les fonctionnaires de leur propre secteur. Ils ont partiellement réussi », estime-t-il. 

« J’ai fait ce métier par passion de transmettre, mais j’ai aujourd’hui des regrets ». 

Même son de cloche de la part de Mohamed enseignant du cycle secondaire qualifiant à Berchid : « J’ai fait ce métier par passion de transmettre, mais j’ai aujourd’hui des regrets, je ne peux le nier. Quand tu vois l’ostracisme des enseignants par le ministère. Nous n’avons plus aucune valeur ». 

Il réitère la même ambition au départ de ses collègues : « J’ai fait ce métier par conviction et par amour de cette noble mission, celle des prophètes. Le Statut unifié est la synthèse de la manière avec laquelle l’Etat nous conçoit en tant que corps enseignant. Le statut comporte une page et demie de sanctions comme si nous devions être réveillés et punis comme des criminels avec une épée de Damoclès au dessus nos têtes  », s’inquiète-t-il. 

Pour sa part Saida est enseignante en cycle secondaire qualifiant également. Elle réitère la même passion pour ce métier au départ : « Toute jeune j’ai rêvé de faire ce métier. Mes enseignants étaient mes modèles », explique-t-elle.Et d’ajouter avec un parallèle entre les deux époques : « A une époque, l’enseignant avait un bon statut social et un respect sociétal. L’enseignant n’était pas craint, mais respecté ». Cette perception à titre individuel n’est pas toujours conforme à la vision de l’ensemble des enseignants interrogés dans le cadre d’enquêtes scientifique. 

Le diagnostic du Conseil supérieur

Le Conseil Supérieur de l’Education, de la Formation et de la Recherche Scientifique (CSEFRS) avait publié en 2021 un rapport inédit sur le thème « Le métier de l’enseignant au Maroc : A l’aune de la comparaison internationale ». Cette enquête a concerné 98 enseignants (enquête qualitative), 40 chefs d’établissement et 120 enseignants autour du temps de l’enseignement. Il ressort de cette enquête scientifique et en se référant aux discours des enseignants enquêtés,que « la majorité d’entre eux n’a pas choisi le métier par vocation ou par l’attractivité de ce dernier, mais elle l’a surtout ‘’choisi’’ par nécessité », conclut l’étude. En termes de recrutement, « les enseignants ne sont pas non plus recrutés parmi les meilleurs bacheliers, car attirer les meilleurs bacheliers ne correspond pas à un fait bien établi par un système d’enseignement supérieur à deux voies : accès régulé et non régulé. Dans ce contexte le corps enseignant sera recruté forcément parmi les bacheliers moyens qui ne sont pas éligibles pour intégrer un établissement à accès régulé, et parmi ceux dont les conditions sociales exigent une entrée dans un métier à salaire sûr », observe le Conseil. 

Pour cette raison, l’instance chargée de la réflexion stratégique du secteur : « L’attractivité du métier d’enseignant doit se construire dès l’entrée, par une bonne politique publique qui fait de ce ‘’bachelier moyen’’ un bon enseignant capable de mener les élèves vers la réussite, en lui offrant une formation initiale solide, un accompagnement, une évaluation sur la base du mérite, une carrière et une professionnalisation exigeante qui valorisent le métier au sein de la société ». Ce souhait du Conseil n’est pas suivi sur le terrain par la politique publique de recrutement dans ce secteur. Un constat fait par les enseignants eux-mêmes mais aussi par le Conseil supérieur dans le même rapport. 

«Retrouver notre dignité» 

Le secteur de l’éducation représente le plus gros employeur au sein de l’Etat. C’est une masse salariale que scrute de près les bailleurs de fonds du Maroc. Ce qui fait dire à Mohamed que « ce gouvernement n’est pas indépendant dans sa décision. Il ne fait qu’appliquer les décisions des bailleurs de fond internationaux et la domination de certains hauts décideurs au sein de l’administration centrale de notre département ». 

Pour sa part, Saida estime que la conduite des différents gouvernements à l’adresse du secteur poursuit un objectif précis : « Le gouvernement poursuit un seul objectif : la privatisation de l’école publique et la destruction du statut de l’enseignant sont les deux composantes de cet objectif délétère ».

« La qualité des enseignants ne peut dépasser celle des politiques publiques qui déterminent leur sélection, leur recrutement, leur formation »

Conseil supérieur

Le Conseil pointe du doigt sur un autre registre les changements dans les modes de recrutements depuis 2012, avec des modifications brusques durant l’année de formation : « La qualité des enseignants ne peut dépasser celle des politiques publiques qui déterminent leur sélection, leur recrutement, leur formation, leurs conditions de travail et leur évolution de carrière. L’enseignant en classe est le produit de tout un processus de politique publique qui l’a conduit à exercer le métier. Par conséquent, le manque d’efficacité, de cohérence et de pertinence de ces politiques devrait impacter négativement la qualité du personnel enseignant », conclut ce rapport. 

« Le corps enseignant s’est réuni autour d’une lutte commune ».

Aujourd’hui, après deux mois de grève et une année scolaire fortement perturbée, les enseignants tirent les leçons de cette lutte et de leur statut : « Le quotidien des enseignants est fait de protestations régulières et de précarité. Comment osent-ils parler de réforme de l’enseignement avec des enseignants payés 5000 DH/mois. C’est une honte », proteste-t-il. Et de conclure : « Nous sommes contents malgré tout de cette intense mobilisation. Le corps enseignant, le corps administratif et les différentes composantes se sont réunies autour d’une lutte commune. Il faut que l’enseignant retrouve sa dignité et son statut au sein de la société ». L’enjeu de la qualité doit aller de pair avec celui de la dignité des enseignant-e-s surtout dans un secteur qui devrait recruter d’ici 2030 plus de 200.000 enseignants.

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