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Vie et survie après les feux de forêts à Larache 

Les changements climatiques peuvent être un facteur de migration. Au Maroc, près de 2 millions d’habitants sont menacés de migration climatique. Reportage dans un village en péril. Partie 1

Reportage de Anas Laghnadi et Bouchra Ouaddou

Nous sommes dans le pays des Jbala, précisément dans le village Laâzib faisant partie de la commune rurale Bou Jedyane, près de Larache. Des habitations en tôle portent les cicatrices d’une blessure, celle de l’été 2022. La zone est montagneuse avec des sommets de hauteur faibles. Ce douar renait de ses cendres. « Je me rappellerai toujours ce jour maudit.

Dans cette commune, la forêt, un espace vital pour les habitants. La forêt représente 52% de la superficie.

C’était un mercredi 14 juilletLe feu a démarré là-bas. C’était l’après-midi, après l’heure de la prière de l’Asr», se remémore Mohamed, habitant du village Laâzib, dans la province de Larache (171 km au nord de Rabat). Dans cette commune, la forêt, un espace vital pour les habitants. La forêt représente 52% de la superficie de la commune. Un an et demi après les feux de l’été 2022, les habitants pansent leurs blessures et tentent toujours de restaurer un mode de vie détruit par cette catastrophe naturelle et climatique de grande ampleur. 

Un an et demi après les feux de l’été 2022, les habitants pansent leurs blessures. 

« Le feu a tout brûlé. Il a atteint tout le village dès le début de la soirée. En un clin d’œil, la nature, les arbres, les animaux et même les maisons sont partisen fumée. C’était une catastrophe», décrit ce jeune paysan, issu de ce village situé entre Larache et Ksar El Kébir. Les feux de l’été 2022 touchant le nord du Maroc mais aussi les oasis au sud-est, ont rappelé l’urgence climatique au Maroc.

Parmi les conséquences de cette catastrophe, une migration climatique vers les zones limitrophes.

Après deux années de sécheresse, les feux ont pris dans plusieurs zones forestières et oasiennes. Parmi les conséquences de cette catastrophe, une migration climatique vers les zones limitrophes et dans les espaces urbains. Les migrations climatiques prennent surtout des formes internes au Maroc. Les feux de forêts et la sècheresse produisent des déplacements de population des zones reculées vers les zones côtières. Le cas de la commune Bou Jeydane, illustre les raisons profondes de cette mobilité contrainte en raison des dérèglements climatiques que subissent les populations des zones rurales. Une situation qui concerne plusieurs régions du Maroc comme le rappelle différents rapports internationaux.

Alerte sur une migration climatique

Le Maroc fera partie de ces pays dans le monde qui seront touchés fortement par ces déplacements.

Selon le dernier rapport Groundswell 2021 de la Banque mondiale (BM), quelque 216 millions de personnes pourraient être contraintes de migrer à l’intérieur de leur pays d’ici à 2050, et ce, dans six régions. Le Maroc fera partie de ces pays dans le monde qui seront touchés fortement par ces déplacements. L’institution financière estime ce nombre au Maroc à 1,9 millions de personnes, soit 5,4% de la population. Cette migration interne est surtout causée par les changements climatiques. D’autant plus que le Maroc est une zone à haute vulnérabilité climatique et c’est l’un des pays au monde les plus touché par le stress hydrique, puisqu’il se rapproche rapidement du seuil de pénurie absolue fixé à 500 m3. Les sécheresses, de plus en plus fréquentes et graves, sont une source majeure de volatilité macroéconomique et une menace pour la sécurité alimentaire. Ces migrations touchent les populations rurales, les paysans et les femmes. Ces mobilités se concentrent vers l’axe Casablanca-Tanger avec une pression sur les services publics et le marché de l’emploi. 

Bou Jeydane représente le cas d’une situation climatique loin d’être extrême.

Bou Jeydane représente le cas d’une situation climatique loin d’être extrême. Le climat est tempéré (22° en moyenne), la pluviométrie avoisine les 657 mm3 par an et les activités agricoles continuent d’être présentes sur le territoire. Pourtant, la catastrophe de juillet montre comment un territoire peut rapidement devenir fragile et pousser une partie de la population à l’exode.  

Un sauvetage in extremis

En cet après midi du mois de juillet, les jeunes du douar sont de retour auprès de leurs familles pour célébrer Aid El Adha. Le feu les prend de court. Ils seront au-devant des flames. « Au début, les jeunes du douars ont commencé à affronter eux-mêmes le feu violent. Notre douar a été encerclé par les feux. Nos de fuir étaient minimes. A un moment, les habitants ont tenté de sauver le bétail, les maisons, les biens. Mais face à la violence des feux, nous avions comme unique objectif, notre survie », se rappelle Adil, un autre jeune du village qui n’arrive pas à oublier ces jours difficiles. 

Dans un contexte climatique changeant et avec la multiplication des risques environnementaux, le Maroc continue d’affronter ces catastrophes avec des moyens limités. « C’était une période de fêtes. Les gens étaient contents. Et soudain, ils voyaient leurs biens prendre feu », continue Mohamed. Les jeunes rencontrés continuent de porter un regard critique sur la rapidité des secours et le niveau d’interventions des sapeurs-pompiers. 

« Durant les premiers jours, le village était complètement isolé. Les équipes de secours étaient trop loin de notre localisation », explique Adil. Et d’ajouter : « En raison de leur arrivée tardive, elles n’ont pas pu atteindre le village avant qu’il ne soit encerclé par le feu. Ainsi, l’évacuation n’a pas pu se faire », estime-t-il. 

Selon les habitants, les avions Canadaire sont arrivés « en retard » Les gens sont restés bloqués. « Le feu a démarré vers 17h. Il a atteint le village à 21h.  Dans ce laps de temps, on pouvait contenir le feu si une intervention rapide avait eu lieu. S’il y avait une célérité dans l’intervention, les dégâts auraient été moins importants », considère-t-il. à noter aussi le terrain accidenté avec une domination des hauteurs. Bou Jedyane fait partie « de la zone montagneuse du pays des Jbala avec 61 % de superficie en montagne (plus 200 m) », indique la monographie locale.

Une économie locale à genou

Les feux de juillet 2022 ont causé des pertes irrémédiables sur l’économie locale. Dans la monographie de la commune, on peut lire : « L’élevage traditionnel est l’activité principale dans la commune de Bou Jedyane, avec l’agriculture et l’artisanat ».

« Les gens ont perdu leurs biens, leur bétail, les arbres fruitiers, tout leur avenir, leurs sources de revenu, ainsi que leurs rêves », regrette Mohamed.Et son ami Adil d’enchainer : « Du jour au lendemain, les habitants ont perdu la majorité de leurs sources de revenu ». Dans une région connue pour l’élevage laitier, des familles ont perdu entre 15 et 20 têtes de bétail. Les habitants ont reçu quelques indemnisations, mais celles-ci étaient partielles.

Les pertes n’étaient pas que financières mais aussi immatérielles. « Les gens ont perdu une partie de leur histoire commune », affirme Adil.Des arbres de chêne liège, de chêne zéine et de l’oléastre ont disparu à jamais. « Il y a des arbres qui ont vu naître des générations. Sous ces arbres, nous avions des souvenirs communs, des fêtes et des célébrations, tout ça est partie en fumée », se désole ce jeune du douar. Dans ce contexte, partir ou rester ? « Les habitants sont passés par une période comme s’ils étaient dans une zone de guerre ou de catastrophes naturelles. Mais nous avons tenu bon grâce à la solidarité locale », lance reconnaissant Mohamed. 

Ce contenu a été produit par ENASS.ma dans le cadre du Global Migration and media academy(GMMA) de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Les opinions exprimées ne reflètent pas nécessairement celles de l’OIM.

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