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En hommage à Mohamed Loakira

Il était poète, conteur, musicien dans l’âme. Mohamed Loakira, une des plus belles voix de la poésie marocaine en français, nous a quittés le 13 décembre dernier.

« Je m’en contrefous que ça dure ou que ça s’arrête.
Brusquement », disait-il de la mort.

Fin, élégant et malicieux. Mohamed Loakira ne laissait pas indifférent. Il avait une façon généreuse de dire sa poésie, surtout lorsque que son complice musicien Majid Bekkas s’en mêlait. Dans un ouvrage paru en 2014 chez Marsam, Mohamed Loakira, traversée de l’œuvre, sous la direction de Sanae Ghouati, les éloges étaient aussi unanimes que poétiques : sous la plume de Abdelhak Serhane, il était « le poète qui porte le soleil sur ses épaules ». Lyrique et contestataire, il portait un regard tragique sur la vie, qu’il savait déguster. « J’ose alors maintenir que l’œuvre est donnée comme accès à un monde à construire », confiait-il.

On lui doit de nombreux articles dans des revues comme Souffles, Intégral, Pro-Culture, Mawaqif…, une douzaine de recueils, une trilogie narrative, et une petite musique singulière, minimaliste, parfois hermétique, débordant sur le conte et le malhoun, bercée des rythmes gnaoua et des chants du Haouz.

« Réveille-toi
Poète de l’élégance
Toi confident
Des griseries déambulatoires
Du chant naissant
Des tresses
De l’augure éperdument en transe ».

N’être, 2002

Dans cette œuvre à ne cesser de lire – son œuvre poétique complète avait été publiée en 2 volumes chez Marsam en 2022 – quelques pistes de lecture…

L’Horizon est d’argile

Abdellatif Laâbi saluait en préface de ce premier recueil ces « messages tirés à bout portant ». Publié en 1971 aux éditions P. J. Oswald, Mohamed Loakira écrivait sa colère, comme dans « Vichy 67 », après la défaite de juin 1967 :

« que diras-tu peuple vainqueur
si la haine confronte la haine
si on condamne la race
que diras-tu peuple vaincu
si notre identité se perd dans les camps
si on meurt de faim.
Peuple vaincu
Nos mille et une nuits sont épuisées
et les conteurs sont amnésiques
le cheval arabe est débridé
le chameau a perdu l’une des ses bosses
et les dattes sont devenues amères ».

Lire ici les poèmes publiés en avant-première dans Souffles.

La trilogie de Marrakech

Avec L’esplanade des Saints & Cie (2006), À corps perdu (2008) et L’Inavouable (2009), publiés chez Marsam, Mohamed Loakira a offert à sa ville natale une belle saga familiale, à la hauteur des légendes dont elle l’a nourri, avec l’histoire truculente et désespérée de vies sans aura. La mère, une femme écrasée, le fils, rêveur endurci, le père noceur finissant végétatif… L’auteur avertit : « Le dire est séduction. L’écoute est un choix. »

Confidences d’automne

Paru en 2011 chez Marsam, Mohamed Loakira livre un très beau texte crépusculaire. Bilan d’une vie – « valait-elle la peine d’être vécue ? », c’est un texte plein d’humour sur le brouillage du temps et des pistes, pour défier la mort.

« Fais un effort. Ravise ton diktat.
Lâche-moi les babouches.
Ne suis qu’un clandestin, dormant
sur la paille, émigrant
au passage de la brise, du cyclone.
Ne cherche adversité comme ne laisse de repère.
M’essuie à la pierre rendue au rocher,
aux grains de sable de nul désert,
aux algues naissant du brassage
rétabli dans le creux du roulis.
Ça chavire. Hé ! Oui.
Suis déjà ailleurs.
Donne-moi alors ta grâce.
Va frapper à d’autres portes que la mienne.
Au hasard de tes survenues.
A l’appel sourd des moribonds.
Tiens, à titre indicatif (ne suis mouchard),
à portée de la main, tu as mon voisin de palier,
comateux depuis le siècle dernier.
Les siens prient matin et soir
pour qu’il décampe au plus vite.
Sinon, tu as le nouveau-né, ravalant son cri,
non désiré, jeté dans une décharge.
Ou encore le seigneur sanguinaire
dont les vassaux se plaignent à
l’Entendant
Au moins cinq fois par jour ».

Écoutez ici Mohamed Loakira, invité du Café littéraire de Casablanca, le 18 octobre 2011 au Club de l’USM, en lire un extrait.

… Et se voile le printemps

C’est peut-être le livre le plus politique de Mohamed Loakira. Publié en 2015 aux éditions Virgule, avec les illustrations de son ami Bouchta El Hayani, ce recueil revisite le Printemps arabe. À la fois journal et élan poétique, d’abord mû par l’espoir puis par la déception.

« Maintenant.
Les princes sans ascendance
s’arrogent désert, puits, rivages, holding, faubourg…
déchiquètent
le souffle des assoiffés,
l’imprudence des passionnés,
rivalisent d’atrocités,
calcinant les vertes et les mûres
(comme si la barbarie était le signe distinctif de mon appartenance)
rackettent
décapitent
À l’ombre des appels consternés du minaret
Désapprouvant. »

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

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