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Dans le sud-est marocain : Des oasis qui saignent, une population en exode 

La région de Zagora, autrefois havre des oasis, se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Les changements climatiques exercent une pression inédite sur les populations locales, forçant des déplacements massifs et remettant en question la durabilité des modes de vie traditionnels. Reportage.

M’hammed, agriculteur à Tidssi région Zagora. Crédit photo: ENASS

Par Imane Bellamine (Texte) et Anas Laghnadi (vidéo), envoyés spéciaux de ENASS.ma* à la province de Zagora 

À mesure que la sécheresse s’installe, les oasis qui ont longtemps été le cœur battant de la vie dans cette région se dessèchent, laissant derrière elles des terres arides et des communautés désespérées. Les agriculteurs, autrefois gardiens de ces oasis, se retrouvent impuissants face à des sols fissurés et des sources d’eau qui se tarissent. Les palmiers, symboles emblématiques de la résilience, ploient sous le poids de la sécheresse persistante.

Désertion des oasis : l’appel à la survie

Dans ce petit village reculé de Tidssi, à quelques dizaines de kilomètres de Zagora, M’hammed, un agriculteur chevronné de plus de 70 ans, partage un récit poignant de la lutte contre une sécheresse sans précédent. 

«La sécheresse aujourd’hui détruit les palmiers, mais aussi les gens et la population»

M’hammed, agriculteur à Tidssi région Zagora

«La sécheresse aujourd’hui détruit les palmiers, mais aussi les gens et la population. On n’a jamais observé une telle vague de sécheresse, ça a pris plusieurs années. Aujourd’hui, on est arrivé à des puits de 200 mètres, et trouver de l’eau reste très difficile», confie M’hammed, le regard portant le fardeau des années passées à lutter contre une nature de plus en plus implacable.

Passant sa vie à travailler pour préserver les oasis, M’hammed souligne la dégradation rapide qu’il a observée au cours de ces dernières années. En seulement six ou sept ans, il raconte comment ils en sont passées d’une modeste moyenne de puits de 14 mètres à des niveaux alarmants de 200 mètres. Un changement radical qui a mis en péril les moyens de subsistance et la vie même de ceux qui ont longtemps dépendu de ces oasis pour leur survie.

«On observe une vague de migration, de plus en plus de gens partent. Les conditions se font difficiles pour eux, mais aussi le fait d’être dans une région dont les habitants dépendent uniquement de l’agriculture, et du fait qu’il y ait  de moins en moins d’eau, accentue cette migration», explique-t-il.

Dans le récit de M’hammed, la dépendance historique à l’agriculture devient un fardeau monumental lorsque les terres arides et les puits assoiffés ne peuvent plus répondre aux besoins grandissants des habitants. Il nous livre, avec une puissance émotionnelle, que même sa propre famille a succombé à cette réalité implacable, ayant migré vers les villes à la recherche d’une vie meilleure.

«Ceux qui se déplacent en ville aident leur famille ici, au village. La grande majorité des revenus proviennent aujourd’hui des transferts de l’étranger ou du travail acharné de la jeunesse marocaine à l’étranger ou en ville»

M’hammed, agriculteur à Tidssi région Zagora

«Moi-même, ma famille est partie en ville», confie M’hammed d’une voix chargée d’expérience. Avant d’ajouter : «ceux qui se déplacent en ville aident leur famille ici, au village. La grande majorité des revenus proviennent aujourd’hui des transferts de l’étranger ou du travail acharné de la jeunesse marocaine à l’étranger ou en ville, cherchant à soutenir leurs proches et à forger un avenir plus prometteur».

«Je n’ai jamais pensé à partir. Je ne peux pas. C’est là où j’ai mes racines, là où j’appartiens»

M’hammed, agriculteur à Tidssi région Zagora

Pourtant, M’hammed reste un roc au milieu de cette tempête de changements. «Quant à moi, je n’ai jamais pensé à partir. Je ne peux pas. C’est là où j’ai mes racines, là où j’appartiens», déclare-t-il avec une forte conviction. «Vous savez, les palmiers, si vous prenez soin d’eux et que vous leur donnez ce dont ils ont besoin, ils vous donneront en retour et ne vous abandonneront jamais».

Dans un souffle de résilience, il ajoute : «Je sais comment me débrouiller. Ce n’est pas facile, mais c’est ce que je sais faire. L’oasis est tout ce que j’ai, et sans elle, je ne suis rien. Mes frères sont installés en ville, à Rabat et Casablanca, et ils ne m’abandonnent pas. Ils m’aident beaucoup».

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Les histoires de M’hammed résonnent avec une profonde gratitude et une acceptation stoïque de son destin. Sa voix, teintée de tristesse, reflète la réalité de la migration qui se répand dans la région, mais elle porte aussi une détermination inébranlable à rester fidèle à ses racines, à son oasis, malgré les défis que la sécheresse a apportés.

Partir ou rester ? 

Mohamed, jeune agriculteur à Tidssi, Zagora

«L’Oasis est notre deuxième mère, malheureusement, elle est mourante et nous sommes impuissants.»

Mohamed, jeune agriculteur à Tidssi, Zagora

«L’Oasis est notre deuxième mère, malheureusement, elle est mourante et nous sommes impuissants. Nous sollicitons la grâce de Dieu, le plus puissant qui peut tout faire», lance Mohamed, un jeune homme de 30 ans. Avant de poursuivre, il souligne : «Ici, s’il n’y a pas d’eau, il n’y a pas de vie. Il est donc normal que la jeunesse parte ailleurs. Ils ont le droit de chercher de meilleures conditions de vie».

«C’est la seule solution désormais, car si tu n’as pas d’autre source de revenu que l’agriculture, tu ne peux pas survivre ici», ajoute-t-il avec une lucidité teintée d’amertume.

Ce jeune homme relate le destin et les pensées de toute une jeunesse issue d’une région déjà marginalisée, subissant de plein fouet les dégradations climatiques. Malgré les alertes lancées par la société civile et les militants, demandant instamment aux autorités de trouver des alternatives pour sauver ces oasis et apporter un soutien aux agriculteurs afin de préserver leur mode de vie et ce patrimoine naturel au bord de l’extinction.

«Nous payons aujourd’hui au prix fort ces dérèglements naturels».

Najib, militant et membre de l’association les Amis de l’environnement (AME) à Zagora

Pour Najib, l’un des militants et membre de l’association les Amis de l’environnement (AME) à Zagora, ces migrations sont à la fois un résultat direct des changements climatiques observés dans la région, mais aussi une forme d’adaptation de cette population vulnérable. «Nous payons aujourd’hui au prix fort ces dérèglements naturels, alors que nous savons très bien que ces oasis n’ont en aucun cas contribué à ces perturbations, mais ce sont elles qui en subissent les conséquences les plus graves», souligne-t-il.

En 1931, la palmeraie comptait 5 millions de palmiers. Vers les années 2000, ce chiffre est tombé à 1 million, et aujourd’hui, il ne reste que 800 000 palmiers. 

Il souligne qu’en 1931, la palmeraie comptait 5 millions de palmiers. Vers les années 2000, ce chiffre est tombé à 1 million, et aujourd’hui, il ne reste que 800 000 palmiers. 

«Ainsi, nous sommes confrontés à une situation extrêmement grave qui nécessite une stratégie adaptée pour sauver ces terres. Les habitants des oasis ont été fortement touchés par ces changements et ont commencé à remettre en question leur mode de vie, cherchant des moyens de s’adapter à cette dégradation flagrante», relate-t-il.

Sans projet de développement, les migrations continueront

Abdelouahhab Najib,militant et membre de l’association les Amis de l’environnement (AME) à Zagora

«Ce sont les jeunes et les hommes qui partent, et la véritable victime est la femme, celle qui endure une souffrance doublée».

Najib, militant et membre de l’association les Amis de l’environnement (AME) à Zagora.

Najib partage également les préoccupations d’autres agriculteurs et habitants que nous avons rencontrés à Zagora et ses environs. Il critique les politiques et projets mis en place dans la région, soulignant leur contribution évidente à cette dégradation. Il évoque notamment le projet Maroc Vert et la culture de la pastèque, soulignant que cela n’a jamais été bénéfique pour la région mais a plutôt détruit ces oasis, mettant en péril la vie des populations locales.

« Les conditions de vie difficiles dans cette région ces dernières années ont directement impacté les jeunes et les femmes. Cependant, ce sont les jeunes et les hommes qui partent, et la véritable victime est la femme, celle qui endure une souffrance doublée. Ses charges et ses responsabilités augmentent face à une impuissance croissante. Elle se trouve incroyablement vulnérable, subissant une double marginalisation », affirme-t-il avec détachement.

Le militant explique que ces vagues de migration ne cesseront pas sans projets et stratégies visant à aider ces populations. «On ne veut pas partir. On souhaite préserver cet héritage naturel et retrouver nos oasis comme on avait l’habitude de les connaître. Nous sommes fiers d’être des oasiens, et nous voulons le rester. Nous sommes conscients de nos responsabilités, et nous militons pour rester résilients face à toute cette adversité que nous vivons», conclut-il avec une assurance décontractée, soulignant que l’oasis est la vie pour lui et tous les siens.

*Ce contenu a été réalisé en partenariat avec la Fondation Rosa Luxembourg (RSL), bureau de Tunisie. Son contenu relève de la seule responsabilité de ENASS.ma et ne reflète pas nécessairement l’opinion du partenaire. 

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