Livres, Luttes d'idées

Bensaid Ait Idder par lui-même

ENASS publie des extraits des mémoires de Mohammed Bensaid Ait Idder, dont l’édition en langue française a été publiée en 2023. Nous remercions le Centre d’études et de recherches Bensaid Ait Idder (CERM) de nous avoir permis de publier ces extraits pour la mémoire et pour l’Histoire. Morceaux choisis. 

Les titres et intertitres ont été choisis par la rédaction de ENASS.ma

« FreeKoulchi dès 1981 »

Le combat contre les bagnes secrets et pour les prisonniers politiques au parlement

« Contrairement aux autres parlementaires, qui épargnaient les autorités suprêmes, mes critiques les ciblaient directement.

Depuis mon retour au Maroc le 8 mars 1981, la question des détenus politiques était l’une des importantes questions qui me préoccupaient. Le journal “Anoual”, depuis son lancement en novembre 1979, publiait régulièrement des articles sur ce sujet. Outre nos camarades emprisonnés, qui alimentaient le journal avec leurs écrits et leurs débats, à leur tête, notre cher Abdesslam El Mouedden, Allal El-Azhar et d’autres … qui ont, en quelque sorte, fait de la question de la détention politique et de la résistance à cette détention un fait très présent sur les colonnes du journal. Celui-ci couvrait les luttes des détenus, les mouvements de leurs familles, de leurs avocats et des organisations qui prenaient leur défense. Il publiait leurs photographies, leurs communiqués, les comptes rendus de leurs procès ….

De mon côté, j’ai chargé le journaliste Abdallah Rouchd(fils de Jamaa El-Fna) de préparer des articles sur un certain nombre de combattants de la Résistance qui ont connu des fins tragiques, dans les caves et les centres de détention secrets.

Dans ce contexte, je disposais d’un certain nombre de listes de condamnés dans les procès, tels que les procès de Rabat (1964) et de Marrakech (1970-71) ; les procès des officiers accusés du coup d’État de Skhirat (1971) et de ceux de l’attaque de l’avion royal ( 16/8/1972) ; le procès des détenus du 3 mars 1973, et de celui des jeunes (lycéens et étudiants) des années 1973 et 1974 … J’ai également recueilli des données sur bon nombre de centres de détention secrets,  notamment Derb Moulay Chérif, Dar al-Moqri et Kelâat Mgouna.

Dans le centre de Kelâat Mgouna, des dirigeants de l’AL ont été incarcérés pendant quatorze ans dans des conditions extrêmement cruelles, tels le centurion Ali Bouya Ould Mayara des Reguibate de la côte et Ouali Ould Babit, également centurion de la tribu des Aroussiet plusieurs de leurs camarades du Sahara marocain.

Après leur libération, je leur ai rendu visite à Laâyoune, pour leur réitérer mes salutations et mettre en valeur leurs luttes et leurs sacrifices.

Puis, étant donné la grande considération que j’ai pour ces dirigeants, j’ai saisi l’occasion d’une rencontre avec Driss Slaoui, conseiller du roi Hassan II, pour lui transmettre un message verbal destiné au roi, dans lequel je lui souligne que les agissements de la préfecture et de l’administration de Laâyoune avec ces héros nuit extrêmement à la position du Maroc sur le Sahara. Par ailleurs, j’ai pris contact avec le ministre de l’Intérieur, Driss Basri, pour demander la réhabilitation de ces dirigeants patriotes, symboles de l’attachement au Maroc.

« Mission : Fermer Tazmamart et ouvrir la transition politique »

J’avais reçu, par l’intermédiaire de la camarade Nezha Alaoui, les épouses des officiers Saleh Hachad et Mohamed Raïss, qui me présentèrent un dossier de 27/28 détenus de cette horrible prison secrète. Ils y avaient été jetés dans des cellules sombres et froides, comme des tombes, isolés totalement de leur famille, du monde de la vie, privés de soins sanitaires et de nourriture convenable… C’étaient des laissés pour compte, soumis à une mort lente, extrêmement barbare.

Les deux dames, me demandèrent de faire quelque chose avant qu’il  ne soit trop tard.

Bien évidemment, pour moi, ce dossier était prioritaire. Je l’ai soumis à mes amis parlementaires de l’USFP, du PI et du PPS, en vue de le soulever par une question commune au ministère de la justice, afin de lui donner davantage de poids. Je croyais que mes collègues allaient même exposer le dossier à d’autres forces politiques du parlement, ne serait-ce que pour les mettre dans l’embarras. 

Mais, ils n’étaient pas enthousiastes à aller porter cette question au parlement. 

Certains, m’ont dit que le moment n’était pas approprié estimant qu’une telle bataille transgresserait les lignes rouges, et préférant une position « raisonnable».

Mais les réserves, voire l’opposition de certains membres de la rédaction d’ « Anoual », craignant la suspension ou la saisie du journal, comme représailles, me firent plus mal. 

En dépit de cela, j’ai posé personnellement la question.

Hassan II, comprit le message. Contrairement aux prévisions de ceux qui avaient exprimé leur peur, il gracia les reclus de Tazmammart et certains exilés, surtout que les pressions extérieures, médiatiques, politiques et des associations des droits de l’homme, s’étaient intensifiées contre le régime, à cause de ce centre de détention. Des personnalités étaient intervenues, telle l’épouse du président français, Danielle Mitterrand.

Le 15 septembre 1991, la fermeture de ce centre de la honte fut annoncée.  Malheureusement, il n’en fut pas de même pour le dossier de la détention politique, qui connaitra d’autres chapitres afin qu’y soient mis à l’ombre d’autres activistes.

Sur le sujet des détenus politiques, j’ai dû faire face seulaux pressions du régime. Lorsque Hassan II reçut les leaders de la Koutla Démocratique, j’ai soulevé le dossier, alors que le Maroc était secoué par les échos du livre « Notre ami le roi » de Gilles Perrault.  

En réponse, il lia la libération des détenus politiques à la question du Sahara marocain, me disant que ceux qui avaient une position positive sur cette question, comme Anis Balafrej et ses amis, avaient été libérés, mais pour libérer Serfaty, il faut qu’il change. Je m’apprêtais à réagir, quand A. Bouabid intervint qualifiant Serfaty de « fanatique ».

J’allais dire à Hassan II qu’il a proclamé que « la patrie est miséricordieuse », pour des gens qui ont porté les armes contre le Maroc leur permettant d’y retourner. Pourquoi ne pas en faire bénéficier d’autres, qui n’avaient fait qu’exprimer pacifiquement leur opinion un droit qu’on ne peut dénier.

Avant la tenue de la session extraordinaire du parlement, Hassan II m’envoya le ministre de l’intérieur, Driss Basri, pour me transmettre le message suivant : il ne faut pas soulever la question des détenus politiques ! Je lui ai demandé, pourquoi. Il me répondit que c’est la volonté du roi. Alors je lui dis, puisque vous déclarez que vous êtes démocrates, j’ai le droit de soulever la question dans le cadre du respect de l’opinion divergente, et c’est dans l’intérêt du roi et du pays que nous soyons les premiers à évoquer la question au lieu de l’extérieur… 

Dans ce même contexte, A. Osman m’envoya son directeur de cabinet, pour me transmettre la même requête ! 

Lors de ladite session, je pris la parole pour réclamer la nécessité de mettre fin au dossier des détenus politiques, afin de ne pas laisser l’opportunité à d’autres parties de l’exploiter contre notre pays.  

Là, intervint Ahmed Alaoui, pour me dire que cette question n’était pas à l’ordre du jour. Je lui demandai de ne pas m’interrompre, et que s’il voulait intervenir, il n’avait qu’à demander la parole au président de la séance. J’ai voulu reprendre mon intervention mais il me coupa à nouveau la parole. Alors les représentants de l’USFP et du PI réagirent en lui demandant de se taire ! Devant son insistance, je lui dis : « Si tu ne te tais pas, je connais des choses à ton sujet, que je peux dire … et cela ne te plaira certainement pas » … Et je me suis tourné vers Ahmed Osman, lui disant : « Qui dirige la séance ? Est-ce vous ou A. Alaoui ? ».

J’allais rappeler à A. Alaoui le télégramme qu’il avait envoyé à Ben Arafa, lors de son intronisation à la place de Mohammed V, sa collaboration avec le protectorat, ses positions en faveur du camp dominant, selon ses intérêts personnels. En 1963 déjà, Abdellatif Benjelloun et Maitre Tber, représentants de l’UNFP au parlement, avaient évoqué ce télégramme, lors du dépôt de la motion de censure, embarrassant Alaoui.

« Contre le Programme d’ajustement structurel du FMI »

Vigoureux mouvements sociaux

Lors des années 1979, 1981, 1984 et 1990…. à Fès, Casablanca, le Nord…, le Maroc a vécu au rythme de grandes batailles sociales… On sentait le pouls d’une société qui réclamait le changement, sans craindre l’étau de fer d’un régime répressif. Beaucoup payèrent chèrement leur révolte sacrifiant leur liberté et leur vie dans leur engagement pour un Maroc nouveau, dont ils rêvaient ….  Le mouvement syndical était à l’apogée de sa force et de son action, et le mouvement estudiantin se portait bien et était en pleine vitalité.

Des grèves pacifiques de grande ampleur revendiquaient l’amélioration des conditions de vie. En face, le régime n’avait que le recours à  la répression. Pour lui, on ne peut rien lui arracher par la pression, mais il peut tout octroyer son plein gré. Les gens sont pour lui de simples sujets devant obéissance. Ainsi, il a tenté de mettre un terme au mouvement estudiantin, en introduisant un corps étranger dans les enceintes universitaires, « les vigiles de l’université » surnommés « Awaks » afin de paralyser le mouvement syndical étudiant. Il a eu recours à la division du champ syndical. Son abus était tel qu’il procédait à l’arrestation et à l’emprisonnement de nombreuses personnes innocentes. 

Parmi les victimes de ces campagnes de répression, il y avait, en 1984, des jeunes à la fleur de l’âge qui venaient de s’engager dans notre parti (et qui s’apprêtaient à constituer leur famille) : ils furent condamnés à deux ans et plus de prison ferme ! Malgré cela, on ne peut que souligner le climat de lutte qui prévalait alors. Nous l’avons accompagné depuis notre retour au pays en 1981, tant à travers le journal, que par les rassemblements du parti et au parlement. Ainsi, « Anoual » a couvert la grève de la Confédération démocratique du travail (CDT), en 1981, qui malgré sa récente création (1979), a pu montrer sa force en mobilisant la classe ouvrière et a subi la répression qui n’a fait que consolider sa crédibilité. Notre soutien à la CDT et à son secrétaire général Noubir El Amaoui, était l’expression de notre soutien au mouvement syndical dans son ensemble, non un ralliement à tel ou tel syndicat. Notre vision percevait l’action avec tous les syndicats, exceptés les « syndicats jaunes », dans la perspective d’accéder à un niveau de coordination entre eux, afin que leurs positions unifiées contre le régime puissent avoir l’impact souhaité, tant dans les grèves que dans toutes autres formes et étapes de la lutte.

« Fondateur de l’AMDH et de l’OMDH »

Lutte pour les droits humains et défense de la marocanité du Sahara

Au début des années 80 du siècle précédent, la question des droits de l’homme prenait une grande importance dans la littérature des partis de gauche marocains, toutes tendances confondues. C’était une carte politique que nous brandissions face au régime, pour dénoncer ses pratiques répressives. 

Le discours relatif aux droits de l’homme avait de forts échos au niveau international. L’intérêt et l’adoption d’un tel discours se répandit au Maroc à partir de 1983, année de la constitution de l’OADP. 

La direction de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH- créée en 1979) était alors entre les mains du courant opposant au sein de l’USFP, avec à sa tête Ahmed Benjelloun et Abderrahmane Benameur. Aussi, l’AMDH s’était transformée en enjeu et instrument de lutte au sein de l’USFP. Après la scission de ce courant, l’USFP se retrouva hors de l’AMDH. Nous (l’OADP, l’USFP et le PPS) avions alors œuvré pour créer une association alternative : ce fut l’Organisation marocaine des droits de l’homme (OMDH).

Selon notre vision, à l’OADP, cette structure devrait jouir pleinement de son indépendance à l’égard des partis politiques, afin qu’elle ne soit pas la scène de lutte politique ou un instrument entre les mains de tel ou tel courant, et partant un moyen de règlement de comptes idéologiques et politiciens. Il suffisait que les membres de cette structure soient convaincus de la culture des droits de l’homme et de son rôle d’avant-garde dans la lutte démocratique, pour la société civile et ses forces vives.

Mettre l’accent sur l’indépendance de l’OMDH et sur celle de tous ceux qui la dirigent, visait à ouvrir la voie à une importante élite intellectuelle qui ne se retrouvait pas dans les partis et gardait une distance par rapport à eux, malgré sa sympathie à l’égard de leur lutte pour la démocratie et la justice sociale. En effet, ces intellectuels souhaitaient adhérer à un nouveau cadre, qui serait à même de leur garantir leur indépendance et leur permettre d’exprimer leurs aspirations à la démocratie et à la consolidation des libertés publiques.

Ainsi, l’organisation connaitra au début l’adhésion de personnalités renommées et crédibles, qui lui  conféreront une large audience et une forte présence. Parmi elles Mehdi El Manjra et Omar Azzimane, qui en sera président. Cela priva le régime d’un bon nombre de cadres et d’intellectuels qu’il cherchait à « récupérer ». Toutefois, cette exigence, qui devait constituer une soupape de sécurité pour notre structure des droits humains fraichement née, ne dura pas, en raison de la volonté des membres de l’USFP, qui avait à leur tête Abderrahmane Youssoufi, de faire de l’OMDH, une structure sous l’hégémonie et le contrôle de leur parti.

A. Youssoufi était connu comme figure des droits de l’homme à l’étranger, et le parti n’admettait pas qu’une organisation parallèle soit hors de son contrôle. Ainsi, la présidence passa respectivement à Abdelaziz Bennani, à Ali Oumlil, à El-Oualladi, à Mohammed Neshnash et enfin à Amina Bouayach. 

Ce fut également le cas de l’UNFP (d’où sortit l’USFP) avec l’Union nationale des étudiants marocains (UNEM): dès que la gauche radicale (Front des étudiants progressistes) fut majoritaire et gagna la direction de cette organisation étudiante, l’UNFP s’en retira, avec le PLS (ex-appellation du PPS), laissant un vide dans la scène estudiantine et entrainant une sorte d’inertie de l’UNEM. Il est à noter que les courants étudiants dominants critiquaient sévèrement les partis progressistes et leurs dirigeants.

Pour notre part, nous avons tenté de défendre l’idée du retour à l’UNEM en vue de préserver cette organisation, qui a joué un rôle pionnier dans la lutte démocratique. Nous avons proposé que sa restauration s’établisse sur la base du pluralisme et du respect du droit aux divergences de points de vue et de la gouvernance démocratique. Mais ni l’USFP, ni le PPS n’acceptèrent cette proposition. A la fin, la tendance fondamentaliste islamiste finit par dominer la scène étudiante, après des conflits sanglants avec les Kaidiyines (‘basistes”, étudiants de la base – gauche radicale).

À partir du moment où cette organisation tomba entre les mains des fondamentalistes, elle ne joua plus un rôle politique ou social comme elle le faisait dans son brillant passé. Au lieu d’être à l’avant-garde, par son militantisme, son discours radicalement critique, ses slogans et ses orientations radicales … elle se transforma en un foyer de l’intégrisme et du repli identitaire et de la violence, réduisant le conflit à un niveau idéologique étriqué et stérile.

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