Idées, Luttes d'idées

Les fondements du modèle agro-exportateur marocain

ENASS publie cette semaine, en six parties, cette analyse de Pr Akesbi, avec l’accord de l’auteur. Ce papier de recherches est issu du n°35 de la Revue Marocaine des sciences politiques et sociales, parue en janvier 2024 autour du thème : « Eau, énergie, climat : Quels enjeux ? ». ENASS publie ce texte au moment de la « grande messe » du modèle agro-exportateur, le Salon international de l’agriculture de Meknès (SIAM). Partie 2, l’universitaire marocain revient sur les fondements du modèle agricole marocain : L’investissement public massif, la libéralisation et l’intensification de la production. 

Najib Akesbi, économiste et un des meilleurs observateurs des politiques agricoles marocaines depuis plusieurs décennies, livre une analyse clinique de ces stratégies sectorielles en lien avec la politique de l’eau. Il pose cette question simple mais essentielle :  Quelle est la priorité : battre des records d’exportation de tomates pendant 10 ans, ou avoir de l’eau à boire dans 10 ans ?

Au début des années 1960, le Maroc connaît une crise financière aigüe, se traduisant par des déficits budgétaires et externes lourds, une pénurie des réserves de change… Le roi Hassan II, qui s’active pour imposer le régime autoritaire que l’on sait, cherche des alliances et des soutiens externes. Il fera donc appel au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale, dont les équipes d’experts et de consultants débarquent et s’installent alors durablement dans le pays. Les rapports qu’ils rédigeront et les « recommandations » qu’ils feront dessinent le contenu du « modèle de développement » qui commence à prendre forme dans l’agriculture marocaine. 

Délaissant toute réforme de structure, ce « modèle » repose sur deux concepts majeurs qui sont la modernisation et la rentabilisation

Délaissant toute réforme de structure, ce « modèle » repose sur deux concepts majeurs qui sont la modernisation et la rentabilisation, l’un et l’autre se voulant d’ailleurs procéder d’une approche plutôt « technique » que « politique ». La stratégie de l’État dans l’agriculture s’identifie dès lors à « la politique des barrages ». Ayant pour ambition de développer un secteur moderne performant, cette politique se fixa pour objectif-symbole l’irrigation d’un million d’hectares à l’horizon 2000, et pour y parvenir prit la voie de la grande hydraulique, c’est-à-dire l’édification d’imposants ouvrages de retenue d’eau, et l’équipement à leur aval de périmètres appelés à être les foyers privilégiés du développement recherché. Ce fut une politique volontariste, globale, et cependant éminemment sélective, puisque par nature, elle se proposait de concentrer d’énormes ressources sur des « périmètres » qui ne pouvaient tout au plus guère représenter plus du dixième des terres cultivables, et par là-même abriter une proportion équivalente de la population rurale du pays1

Sur les précieuses terres aménagées par l’État et irriguées à partir des grands barrages, il fallait privilégier les cultures destinées à l’exportation. 

Cependant, comme une telle politique exigeait de lourds investissements publics, et compte tenu de la situation financière du pays, elle devait être largement financée par des emprunts externes, lesquels devaient bien être remboursés en devises. C’est cet argument qui allait permettre de « boucler » le modèle : Sur les précieuses terres aménagées par l’Etat et irriguées à partir des grands barrages, il fallait privilégier les cultures destinées à l’exportation non seulement parce qu’elles étaient sensées mieux rentabiliser les investissements, mais aussi parce qu’elles devaient générer les devises si nécessaires au remboursement de la dette. Ainsi, à son tour, la politique des barrages allait pour une bonne part s’identifier au « modèle agro-exportateur ». 

Toujours est-il qu’au service de cette politique, l’Etat s’était appliqué des décennies durant à investir lui-même massivement dans les infrastructures de base, organiser les conditions d’exploitation des terres ainsi mises en valeur (aménagements fonciers, plans d’assolement, encadrement technique et logistique…), distribuer primes et subventions pour favoriser l’intensification de la production, assurer une quasi-défiscalisation du secteur, accorder les crédits nécessaires, signer les accords commerciaux préférentiels pour l’ouverture des marchés extérieurs, mettre en place une politique des prix conciliant les intérêts des producteurs et ceux des consommateurs. Il faut ajouter que jusqu’aux années 1980, ce modèle agro-exportateur coexistait plus ou moins avec une certaine volonté de recherche de « l’autosuffisance alimentaire » (puisque telle était l’expressionet le concept en cours alors), notamment à travers le développement de productions nécessitant l’irrigation mais permettant la satisfaction de la demande interne, telles les cultures fourragères pour le lait, la betterave et la canne à sucre, quelques céréales (maïs et blé tendre) … 

Dans les années 80, le désengagement de l’État d’une part et l’accentuation de la libéralisation des échanges pour une pleine intégration dans la mondialisation d’autre part.

Mais les années 1980 marquent un tournant, avec la vague néolibérale qui submerge le monde. Dans les pays en développement, elle prend concrètement la forme de politiques dites « d’ajustement structurel », étroitement contrôlées par les Institutions financières internationales, puisque liées à des programmes de rééchelonnement de la dette qui n’avait pu être honorée. La politique agricole, jusqu’alors volontariste et interventionniste, est fortement remise en cause par des « programmes d’ajustement structurels » qui s’articulent autour d’un double axe : le désengagement de l’État d’une part et l’accentuation de la libéralisation des échanges pour une pleine intégration dans la mondialisation d’autre part. Il s’agissait donc d’œuvrer à la redéfinition du rôle des organismes publics d’intervention et la soumission de leur gestion aux impératifs du marché, l’élimination des obstacles aux échanges intérieurs et extérieurs (monopoles, quotas), la suppression des subventions aux facteurs de production et l’affirmation d’une politique de “vérité des prix” à la production et à la consommation2.

Ces politiques de désengagement de l’État et de libéralisation des échanges se sont poursuivies après la fin officielle des programmes d’ajustement structurel en 1993, notamment à travers la signature d’un nombre impressionnant d’accords de libre-échange et la libéralisation des marchés et des prix, de produits alimentaires en particulier3. Dans le cadre de cette orientation générale, deux mouvements de fond, qui ne vont cesser d’êtreconfirmés par la suite, méritent d’être examinés parce que nous en subissons aujourd’hui les implications. En fait ils ont constitué le ferment d’une crise annoncée.

À suivre : Eau et agriculture : Chronique d’une crise annoncée… (Partie 3)

  1. N. Akesbi, Evolution et perspectives de l’agriculture marocaine, Rapport, groupe thématique « Croissance économique et développement humain », 50 ans de développement humain et perspectives 2025, Cinquantenaire de l’indépendance du Royaume du Maroc, Rabat, 2005. ↩︎
  2. Cf. N. Akesbi , De la “politique des barrages” à la politique d’ajustement, quel avenir pour l’agriculture marocaine? Revue Mondes en Développement, n°89/90, Paris- Bruxelles, 1995. ↩︎
  3. Au cours des années 1990, les prix à la production et à la consommation des produits laitiers et des huiles oléagineuses, auparavant subventionnés, avaient été libéralisés. Par ailleurs, entre 1995 et 2005, le Maroc avait signé des accords de libre-échange avec plus d’unecinquantaine de pays, notamment avec ceux de l’Unioneuropéenne, les États-Unis d’Amérique, la Turquie, les États arabes… Cf. N. Akesbi, D. Benatya, et N. El Aoufi, L’agriculture marocaine à l’épreuve de la libéralisation, éd. Economie critique, Rabat, 2008. ↩︎

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