Penser l’histoire par de multiples entrées

Couverture Essai Mediterranée en partage

Par le fil conducteur de l’histoire, Abdeslam Kadiri propose un tour d’horizon de la production intellectuelle contemporaine en Méditerranée.

Par le fil conducteur de l’histoire, Abdeslam Kadiri propose un tour d’horizon de la production intellectuelle contemporaine en Méditerranée.

Un intellectuel, c’est « un pivot des démocraties », estime Abdeslam Kadiri, admirant ce travail patient de « faire le lien entre le monde des idées et les populations ». Journaliste, il suit et contribue depuis plus de vingt ans au monde des idées et a lui-même été remarqué pour son livre d’entretiens avec Driss Chraibi, Une vie sans concessions (Tarik éditions, 2008). Il rassemble ici des textes suscités par l’actualité, parus dans la presse marocaine et française (TelQuel, Din wa Dunia, Le Courrier de l’Atlas) ou inédits, pour proposer un dialogue entre intellectuels et écrivains du nord et du sud et jeter les ponts d’un « humanisme latéral », non surplombant. L’histoire est la colonne vertébrale de cet ouvrage où l’auteur donne généreusement la parole aux autrices et auteurs, le plus souvent à l’occasion de la parution de leurs travaux.

Curiosité illimitée

Abdeslam Kadiri

Cet ancrage dans l’actualité des publications souligne la diversité des recherches en cours. Comme le révélateur en photo, l’ensemble fait office d’état des lieux de ce qui intéresse les intellectuels. En plein covid, Boujemâa Raouyane questionne « le rapport entre médecine traditionnelle et moderne ». Daniel Rivet refuse de faire de l’Histoire un tribunal : « C’est à partir du régime de vérité des hommes du passé que le fait colonial doit être examiné aujourd’hui ». Tayeb Biad s’intéresse à la « personnalité marocaine » et Mohamed Hobaida à l’histoire de l’alimentation. Mostafa Bouaziz estime que « nous sommes dans l’antichambre de la modernité ». « Plutôt que d’aborder l’Islam comme une religion, je défends l’idée que c’est un episteme, un mode de production du savoir sur le monde matériel et immatériel, et un mode connaissance de soi », soutient l’anthropologue Youssef Belal. La seconde partie s’intitule « À la croisée de l’anthropologie et de l’islamologie : histoire de la foi… foi en l’histoire ». On y lit Asma Lamrabet, « héritière d’une pensée rationaliste et muatazilite », l’anthropologue français Manoël Pénicaud, qui rend hommage à Louis Massignon, et Abdennour Bidar, traducteur de Mohammed Iqbal. Les journalistes-chercheurs sont, eux, d’« infatigables passeurs » : Jean Lacouture, Nabil Driouch, spécialiste des relations maroco-espagnoles, Zakya Daoud, qui appelle la France et le Maroc à « inventer une nouvelle relation », Ignacio Ramonet, fils d’un républicain espagnol anticolonialiste exilé à Tanger, qui estime qu’« Internet ouvre une perspective où d’autres médias vont apparaître. À mon avis, Internet n’est pas un média. C’est une société. Et dans une société, il y a de la communication mais pas uniquement : il y a de l’échange économique, commercial, de l’innovation technologique… » Pascal Boniface, qui rêvait d’une candidature Maroc/Algérie/Tunisie à la coupe du monde de 2026…

Abdeslam Kadiri aborde ensuite « L’histoire autrement : le pouvoir de la littérature », avec Salah Stétié pour qui la poésie est « une sorte d’interrogation permanente de la vie », et Abdellatif Laâbi, admirant dans la poésie palestinienne « le grand humanisme où elle puise ses valeurs et les ressources qui permettent de ne pas abdiquer devant la barbarie ». On y lit aussi Driss Ksikes, pensant « l’indiscipline comme un vœu de liberté », François Salvaing, qui confie avoir mis du temps à écrire sur son Maroc natal, Abdelkader Djemaï, estimant que l’écrivain est un artisan et prônant la sobriété dans cette formule choc : « Pour moi l’écriture, c’est de l’os et du muscle ». Gilbert Sinoué, pour qui « le Maroc est du pain béni pour un romancier ». Il est enfin question des « villes palimpseste » : Marrakech analysée par Michel Peraldi, Salé, Rabat et Agadir où Rita Aouad-Badoual propose des « parcours amoureux », Tanger avec un Farid Bahri passionné de cette ville-monde.

Chaque entretien repose sur une lecture fine des œuvres en question, prétexte à réfléchir à la place du Maroc dans le monde. Ce livre est une invitation à de nouvelles lectures.

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Une Méditerranée en partage, entretiens avec 30 intellectuels des deux rives
Abdeslam Kadiri
Afrique Orient, 298 p., 120 DH

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