Carnet de Sebta 2026 (1) – Une amnésie sous surveillance à Fnideq
Début août 2026, la ville frontalière de Fnideq oscille entre saison touristique Battait son plein et contrecoups des récents refoulements de Sebta. Ce premier volet des « Choses vues » donne la parole aux anonymes, aux proches sans nouvelles et aux témoins de cette zone sous tension.
Sebta, en tant qu’espace frontalier colonial, commence dès Fnideq — à 310 km au nord de Rabat — voire depuis Belyouch, sous l’œil vigilant des véhicules des Forces auxiliaires, de plus en plus nombreux à encercler le Monto Blanco et les environs du rocher sebtaoui. Le barrage de la Gendarmerie royale au rond-point de Belyouch est en état d’alerte. Les forces de l’ordre filtrent et scrutent les véhicules.
« Sans registre ni numéro d’urgence, des familles défilent une photo à la main pour mendier la moindre information. »
Le 3 août 2026, à l’entrée de Castillejo, juste en face de la zone logistique venue remplacer le commerce de contrebande transfrontalier, le parking de la station Afriquia s’est métamorphosé en un gigantesque dépôt pour les bus. Leur mission : ramener les migrants marocains ou étrangers refoulés ou arrêtés à Sebta. Autour, des dizaines de familles guettent la moindre nouvelle de leurs enfants portés disparus depuis les 30 et 31 juillet.
« Les Marocains ont cette terrible — ou magique — capacité à oublier rapidement leurs drames : une amnésie programmée. »
Au centre-ville de Fnideq, pourtant, la vie a déjà repris son cours. La saison estivale bat son plein, les allées commerçantes restent bondées. Les Marocains possèdent cette terrible — ou magique — capacité à oublier rapidement leurs drames : une forme d’amnésie programmée et rationalisée. Ici, chaque foyer compte un enfant ou un parent concerné par les récents événements. Mais chacun sait qu’il ne faut pas en parler, du moins publiquement. Alors on fait mine d’oublier, on passe à autre chose en attendant la prochaine… vague. Seuls quelques objets abandonnés par des harragas témoignent encore du traumatisme de la fin juillet.
« Des valises abandonnées dans les hôtels aux objets perdus par les harragas, Fnideq regorge de fantômes. »
Dans le grand taxi qui me transporte de Tanger à Fnideq, un jeune homme attire mon attention : le visage blême, l’air inquiet. J’ose l’apostropher :
— Vous cherchez un ami ou un parent disparu lors des événements ?
— Non, j’ai perdu ma moto, me répond-il. Un ami est venu chez moi, il est parti avec vers la frontera et l’a abandonnée je ne sais où.
Il s’est lancé à sa recherche avec la force du désespoir, bien que les chances soient minces quatre jours après les faits.
À la réception de mon hôtel, le hall est encombré de valises. La gérante m’explique qu’il s’agit des affaires laissées par des clients partis traverser le soir des événements : « Je ne sais plus quoi faire de tous ces bagages. Ils m’encombrent, mais j’hésite à les jeter, au cas où ces jeunes repasseraient la frontière… ».
Pendant ce temps, au poste-frontière, des mères, des pères, des époux et des épouses cherchent désespérément un proche. Côté marocain, aucun dispositif officiel n’a été déployé : ni registre des personnes refoulées, ni ligne téléphonique d’urgence, ni réponse digne à la mesure du drame. Munies de simples photos, les familles en sont réduites à mendier la moindre bribe d’information.
Dans ce Fnideq désormais transformé en caserne, la frontière européenne est plus que jamais étanche. Les familles gardent le silence, des jeunes s’évanouissent en mer, et des parents demeurent sans nouvelles de leurs enfants.
(À suivre)