Un Été marqué par les arrestations au Maroc : Des détenus d’opinion et du « pain »
Les semaines de vacances d’été, auxquelles s’ajoute la trêve judiciaire, n’ont pas constitué une période d’accalmie pour les libertés au Maroc. Alors qu’un léger répit semblait poindre dans l’affaire du rappeur « Black Wind », une autre affaire est apparue. Retour des paroles de colère et des arbres arrachés… autant d’histoires qui ont conduit leurs protagonistes en prison.
D’un rappeur à l’autre, les passages devant les tribunaux et les allers-retours derrière les portes des prisons se sont succédé. Mais l’été 2026 n’a pas seulement été marqué par les affaires impliquant des artistes et leurs chansons en colère. Il a également vu un agriculteur se retrouver derrière les barreaux après que la phrase « Filmez le héros qui se fait arrêter pour défendre son gagne-pain » est devenue l’une des expressions les plus partagées sur les réseaux sociaux. Puis, un jeune homme de Tanger a été condamné à un an de prison ferme après une publication numérique.
Du rap au smartphone, de la terre aux rues, la même histoire se répète : une parole de colère, une protestation pour défendre son gagne-pain ou une publication sur les réseaux sociaux, puis un procès-verbal de police, un tribunal et la prison.
Trois histoires qui semblent, à première vue, éloignées les unes des autres : un chanteur qui s’en prend au gouvernement, un agriculteur qui proteste contre l’arrachage de ses arbres et un jeune homme qui publie des contenus sur Facebook et Instagram. Mais elles ont un fil conducteur : une parole de colère, lorsqu’elle se heurte au pouvoir ou à l’espace public, peut finir devant la justice.
Cette séquence intervient un an après l’une des vagues de mobilisation de la jeunesse les plus marquantes qu’ait connues le Maroc ces dernières années. Selon des chiffres cités par l’Association marocaine des droits humains (AMDH) et repris dans un rapport de Human Rights Watch, les manifestations de la « Gen Z 212 », lancées en septembre 2025, ont donné lieu à l’arrestation d’environ 2 100 personnes et à des poursuites judiciaires contre au moins 1 400 personnes, dont 330 mineurs. En octobre 2025, près d’un millier de personnes étaient encore détenues. Le mouvement portait principalement sur l’amélioration de la santé et de l’éducation, la lutte contre la corruption, ainsi que sur des critiques concernant les dépenses publiques.
Au Maroc, l’arrestation n’est plus seulement liée à ceux qui se tiennent au premier rang des manifestations.
Dans ce contexte, les affaires de l’été 2026 n’apparaissent pas comme de simples dossiers judiciaires isolés. Elles s’inscrivent dans un débat qui se poursuit sur les limites de la liberté d’expression, le droit de manifester, le recours aux dispositions du Code pénal face à un discours politique ou social virulent, ainsi que sur la frontière entre la protestation pacifique et les actes considérés comme criminels par le parquet.
Du rap au smartphone, de la terre aux réseaux sociaux, la même image se répète : un jeune ou un citoyen exprime sa colère ou son désaccord, puis se retrouve confronté à une machine judiciaire et sécuritaire plus puissante et mieux organisée.
Le rap face à l’épreuve des restrictions
Ces derniers mois, notamment depuis les événements de la « Gen Z » à la fin de 2025, ont replacé les chansons de rap et leurs interprètes sous le regard de la surveillance et des poursuites, particulièrement lorsque leurs morceaux et leurs vidéos portent une forte charge critique à l’égard des politiques sociales et des modes de gestion politique, et expriment un mécontentement chez les jeunes qui touche des millions de followers.
Du Hirak du Rif à la « Gen Z », en passant par les affaires de l’été 2026, les revendications en faveur de la santé, de l’éducation, de l’emploi et de la dignité sont restées présentes.
En août, c’est au tour du rappeur Tarek Tazi, connu sous le nom artistique de « T-Flow ». Il a été arrêté par la police à Fès à la suite de la publication sur Instagram d’une vidéo dans laquelle il adressait de vives critiques au gouvernement d’Aziz Akhannouch, avant de proférer des insultes à l’encontre de responsables publics.
Il a été poursuivi en état de détention pour plusieurs chefs d’accusation, notamment « outrage à des fonctionnaires publics dans l’exercice de leurs fonctions », « outrage à une institution organisée » et « incitation à commettre des crimes et délits par voie électronique ». Il a été placé à la prison de Bourkaïz, avant que son procès ne soit reporté afin de permettre à sa défense de préparer le dossier.
L’affaire pose une nouvelle fois une question ancienne et toujours actuelle au Maroc : où s’arrête la liberté d’expression et où commence l’infraction pénale ? La question se pose avec une acuité particulière lorsqu’il s’agit d’un discours artistique ou politique virulent, qui peut comporter des insultes et de la diffamation, mais qui reflète également un discours contestataire largement répandu parmi une partie de la jeunesse.
Un agriculteur qui veut protéger son gagne-pain
Le 24 août, le tribunal de première instance de Salé a condamné l’agriculteur Mohamed Hamrita, connu sous le surnom de « moul l’avocat », à cinq mois de prison ferme, tandis que son fils a été condamné à deux mois avec sursis.
L’affaire remonte à une opération d’évacuation d’une parcelle située dans la zone de Hancha Ouest, à Sidi Bouknadel, dans le cadre d’un différend portant sur le statut du terrain et les droits de ses bénéficiaires. Des vidéos documentant l’intervention des autorités et l’arrachage d’avocatiers ont largement circulé. On y voit notamment l’agriculteur répéter sa phrase devenue célèbre : « Filmez le héros qui se fait arrêter pour défendre son gagne-pain », avant son arrestation et celle de son fils.
Pour certains manifestants, la revendication du « pain » s’est transformée en affaire judiciaire, et la parole en accusation.
En quelques heures, cette phrase est devenue un slogan de soutien à l’agriculteur, non seulement en raison de la manière dont son arrestation a été filmée, mais aussi parce qu’elle a résumé, en quelques mots, un sentiment plus largement partagé par de nombreux internautes : la peur de perdre sa source de revenus, le sentiment d’impuissance face à l’autorité et la transformation d’une protestation contre une situation sociale ou économique en affaire judiciaire.
Là encore, l’affaire ne concerne pas uniquement les mots. Derrière la vidéo, il y a une terre, des arbres, une source de revenus, un conflit autour du droit d’exploitation et de propriété, puis une confrontation avec la force publique qui s’est terminée par une peine de prison.
El Morabit puni pour avoir contester
À Tanger, l’histoire a pris une autre forme. Yassine El Morabit, un jeune homme qui travaillait dans une entreprise de la ville, a été arrêté le 20 août sur son lieu de travail par des agents en civil, selon le récit de son frère. Il a ensuite été conduit à la préfecture de police et placé en garde à vue à la suite de publications et de contenus qu’il avait diffusés sur Facebook et Instagram concernant les événements de « Sebta occupée » et les violences commises par un agent de sécurité contre un jeune migrant.
Selon les informations fournies par son frère, la police judiciaire chargée de la cybercriminalité l’a interrogé avant qu’il ne soit poursuivi pour des chefs d’accusation liés notamment à « l’incitation à commettre des délits et des crimes par voie électronique » et à « l’outrage à des fonctionnaires publics et à une institution organisée dans l’exercice de leurs fonctions ».
Il a été déféré devant le tribunal de première instance de Tanger, qui a reporté l’examen de l’affaire du 24 au 31 août.
Le 31 août, le tribunal de première instance de Tanger a condamné El Morabit à un an de prison ferme, lors d’un procès qui s’est tenu en l’absence de son équipe de défense en raison de la grève des avocats, selon les informations publiées après le prononcé du jugement.
Ce qui frappe dans cette affaire, c’est que l’arrestation n’est pas intervenue à la suite d’une manifestation ou d’un rassemblement dans la rue, mais qu’elle est partie de contenus publiés sur les réseaux sociaux. Ce qui remet au premier plan le débat sur les limites de la criminalisation dans l’espace numérique et sur la proportionnalité des peines par rapport à la nature des faits reprochés à leurs auteurs.
Du Rif à la « Gen Z » : un contexte d’arrestations politiques
L’été 2026 ne peut être lu indépendamment d’une histoire plus longue des arrestations liées à la contestation et à l’expression au Maroc. Le Hirak du Rif, déclenché après la mort du vendeur de poisson Mohcine Fikri à Al Hoceïma en octobre 2016, demeure l’un des exemples les plus marquants.
Selon Human Rights Watch, les autorités ont arrêté plus de 450 militants et manifestants du Hirak du Rif au cours de la vague de répression qui a suivi les mobilisations. Dans la principale procédure collective, des dizaines de militants ont été condamnés à des peines allant de quelques mois à 20 ans de prison. En juin 2018, un tribunal de Casablanca a condamné 54 personnes à de lourdes peines. Un pardon royal a ensuite bénéficié à plusieurs détenus, tandis que certains des principaux dirigeants du mouvement sont restés derrière les barreaux.
Quelques années plus tard, les manifestations de la « Gen Z 212 » ont remis une partie de cette équation au premier plan, avec de nouveaux visages et des outils numériques différents. La santé, l’éducation et la lutte contre la corruption étaient au cœur des revendications, avant que les manifestations ne se transforment en une vaste affaire judiciaire impliquant plus d’un millier de personnes. Entre les deux mouvements, les mêmes mots reviennent : dignité, justice, travail, services publics, liberté d’expression et droit de protester.