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Le livre des abandons et de l’amour

Septentrionale Karim Kattan

Le dernier roman de l’écrivain palestinien Karim Kattan, en lice pour onze prix littéraires, dont le prix de la littérature arabe et le prix Médicis, est un fascinant récit de route à travers un pays anéanti.

Le dernier roman de l’écrivain palestinien Karim Kattan, en lice pour onze prix littéraires, dont le prix de la littérature arabe et le prix Médicis, est un fascinant récit de route à travers un pays anéanti.

Près de la mer, depuis des heures, Joseph fait du stop et se souvient de la beauté de Nour dans Urusalem « ville-nuit » endormie. Maryam se souvient de Hind, partie dans le nord aux rues glacées pour se rapprocher de Younis, et s’arrête pour le prendre. Comme tous dans ce monde dévasté par les bombardements et la colonisation, ils foncent vers le nord. Un trajet inhabituellement fluide, car les postes-frontières qui réduisaient le pays à un enfer d’entonnoirs et de passoires sont devenus « une épave ». Leur conversation : sommaire, tout tourne court et un sentiment de familiarité leur suffit. Leurs émotions : en surchauffe à cause des massacres, de la fuite et des drames intérieurs. Des souvenirs de plénitude aussi. Leur guide : la Septentrionale, garante de l’ordre des choses.

Ne pas perdre le nord

Karim Kattan

« Ça va aller » semble être le leitmotiv de ce récit où l’essentiel n’est pas ce qu’il y a de part et d’autre de la route mais dans le gouffre de la conscience de chacun. Karim Kattan ne raconte pas ici une rencontre, mais deux solitudes qui cheminent côte à côte, accompagnées de leurs spectres. L’un et l’autre souffrent d’un amour perdu, ont eu à faire face aux violences de leurs parents, à la guerre incessante et aux fictions de paix, et maintenant à la disparition de tout. « Qu’est-ce qu’une crise, quand la vie entière en est une ? » En route, ils embarquent un jeune homme à la station-service, Nouh – une certaine ressemblance avec Nour, une certaine ressemblance avec Younis, son charme, son geste fatal – puis un vieil homme – une certaine ressemblance avec un père et un grand-père – attaché aux décombres de son monde. Pour les sauver de l’anéantissement général. Pour les amener à leur destin.

Karim Kattan installe progressivement une tension, entre le ressassement de souvenirs douloureux et la sensation des corps plongés dans l’accélération au gré des bombardements sur la route. La peur est présente mais n’est pas le moteur de cette course vers le nord, jalonnée d’interrogations sur le prix de la liberté, sur la violence légitime et la possibilité d’échapper à l’antique violence. La violence non plus, qui se déchaîne, irrépressible, en tâches rouges dans le ciel, et en pulsions meurtrières. « C’est l’amour ».

Le roman évolue au gré des heures, du crépuscule à l’aube, comme un cadran solaire qui n’indiquerait que l’Étoile du nord jusqu’à ce que les ombres se dissipent. Dans La route de Cormac McCarthy, l’homme et le petit cheminaient obstinément vers le sud, vers l’océan. Ici, les personnages laissent la mer du Couchant à leur gauche et tâchent de ne pas perdre le nord, avec une énergie fébrile qui n’est pas sans évoquer l’atmosphère vénéneuse de Saison de la migration vers le nord de Tayeb Salih. Ici, l’apocalypse est en cours, à la fois dans le pays et dans les esprits, réduisant les possibles. Les formules religieuses de Nouh, les « conneries de vieux » du vieil homme, les rumeurs colportées par Maryam, la lettre ن qu’aligne obsessionnellement Joseph, le langage est exsangue et incapable d’empêcher les éruptions de violence. Et la seule parole qui prévient les gens de devenir totalement des zombies est « paix ». Le roman culmine dans la scène finale d’une foule hagarde, « la grande réunion de son peuple à la frontière de son destin ». Ici, les images sont réelles et l’horizon, ouvert.

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Septentrionale
Karim Kattan
Elyzad, 208 p., 250 DH

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