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Le défi de Archane : oui, mais devant un juge

Edito

À 87 ans, l’ancien commissaire Mahmoud Archane défie ses accusateurs dans un débat télévisé. Il mérite mieux : un procès équitable, seul cadre où les faits, les témoignages et les documents peuvent parler.

Les tortionnaires ne meurent jamais. Ils ont plusieurs vies. Ils survivent dans le marécage de la (non-)vie politique marocaine. Mahmoud Archane, accusé de faits de torture et de responsabilité hiérarchique, en est l’illustration parfaite, l’icône, le totem.

« Les tortionnaires ne meurent jamais. Ils ont plusieurs vies. »

De qui parle-t-on au juste ? Mahmoud Archane, 87 ans, est un ancien commissaire de police. Il a exercé comme chef de service au commissariat de Derb Moulay Chérif, au quartier Hay Mohammadi à Casablanca, devenu, dans les années 1960 et 1970, un centre de détention et d’interrogatoire illégal où étaient conduits des militants et, plus largement, des citoyens arrêtés à Casablanca et dans ses environs.

Sa fonction et sa responsabilité sont confirmées par de nombreux témoignages d’anciens prisonniers politiques de cette période. Son nom a été cité publiquement en 2001 par l’Association marocaine des droits humains (AMDH). Lors de son procès symbolique, tenu parallèlement aux travaux de l’Instance équité et réconciliation (IER) en 2005, son nom est cité une nouvelle fois. Les documents de celle-ci ont soigneusement évité de nommer les tortionnaires et les responsables des crimes commis durant les Années de plomb (1956-1999). Le rapport de l’IER désigne pourtant, clairement et à plusieurs reprises, le centre de Derb Moulay Chérif comme « un centre illégal de détention » avec un nombre de décès dans ce lieu à la suite de la torture. Un centre placé, durant une période donnée, sous la direction de M. Archane.

Vingt ans après le lancement du processus de l’IER, cet homme revient avec arrogance sur la scène politique. Ironie de l’histoire : c’est le parti dont le projet « fondateur » était la mise en œuvre des recommandations de l’IER qui lui offre une tribune et une réhabilitation. Lors des consultations menées par le Parti authenticité et modernité (PAM) pour constituer sa majorité gouvernementale, l’ancien commissaire, devenu leader politique sous les couleurs du Mouvement démocratique et social (MDS), créé en 1996 sous l’ère de Driss Basri, a eu droit à la parole.

« M. Archane mérite un débat, mais un débat judiciaire. »

À la tribune, au siège du PAM, se trouvait M. Ahmed Akhchichine, ancien membre du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) et de l’OMDH. Tout un symbole ! Fouzi Lekjaa et Abdellatif Ouahbi ont, selon les dires de M. Archane lui-même devant la Chambre des conseillers le 21 octobre, refusé de se faire photographier avec lui. M. Akhchichine, « défenseur des droits humains », asure le « sale job » et pose aux côtés d’un responsable politique accusé avec insistance d’être « un tortionnaire ».

M. Archane pousse la provocation lors de cette intervention lunaire du 21 octobre. Il s’adresse d’abord avec dédain à la cheffe du gouvernement : « Tu ne sais pas à qui vous vous adressez ! ». Mme Mansouri ne répondra pas, elle qui est issue du parti censé appliquer les recommandations de l’IER. Mais, bon passons.

Dans cette sortie aux allures de règlement de comptes avec son passé, M. Archane accuse la « cinquième colonne » et lance un défi : « Je suis prêt pour un débat télévisé avec toute personne sur ce passé et pour savoir qui sont les vrais tortionnaires. » Hélas, certains sont tombés dans le piège. M. Archane mérite un débat, mais un débat judiciaire : dans une salle d’audience, dans le cadre d’un procès juste et équitable. Il doit répondre des faits dont de nombreux citoyens l’accusent.

Ce procès, que l’État refuse à tous les niveaux, est le seul à pouvoir établir les responsabilités de chacun dans ce terrible passé. Aux accusations, répondront les faits. Aux dénégations, les témoignages. Aux dédouanements, les documents.

Un procès est-il encore possible cinquante ans après les faits ? Une partie des victimes a disparu. Les archives sont en grande partie détruites par les auteurs des crimes. L’État et les institutions impliquées préfèrent garder le silence sur les agissements de leurs agents (policiers, gendarmes, agents d’autorité, etc.). Mais un procès pénal peut parfaitement se tenir : l’histoire de ce type de procès dans le monde le montre, et les exemples de justice transitionnelle ne manquent pas.

« Sans justice, pas de vérité, pas de réparation. Le reste n’est que littérature. »

Alors, commissaire Archane, êtes-vous prêt à votre procès ? Prêt à faire face à vos victimes présumées, à votre responsabilité légale et morale ?

Sans ce procès, le Maroc ne tournera pas la page de ce terrible passé, d’autant que des acteurs de cette époque cherchent aujourd’hui à se faire réhabiliter. Sans justice, pas de vérité, pas de réparation. Le reste n’est que littérature.

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