Migrants marocains arrêtés en Algérie : otages des tensions entre Rabat et Alger ?

Interpellés le 11 octobre en Algérie, soixante et un Marocains sont présentés par la presse algérienne comme les membres d’un « réseau criminel ». L’Association marocaine d’aide aux migrants en situation vulnérable y voit surtout des candidats à l’exil et demande une enquête indépendante. Les détails.
Présentés par plusieurs médias algériens comme les membres d’un « réseau criminel organisé à dimension internationale », ces hommes seraient, pour l’essentiel, de jeunes migrants en route vers l’Europe, assure l’Association marocaine d’aide aux migrants en situation vulnérable (AMSV). Elle réclame une enquête indépendante et dénonce le risque d’une instrumentalisation politique de l’affaire.
« Ces jeunes, pour l’essentiel sinon tous, ne seraient que des candidats à la traversée vers l’Europe, comme beaucoup d’autres arrêtés aux frontières ».
L’AMSV Oujda réclame « une enquête indépendante et dénonce le risque d’une instrumentalisation politique de l’affaire ».
Les noms des personnes interpellées n’ont pas été rendus publics, et leurs parcours restent à reconstituer. Mais la tournure prise par les accusations inquiète l’AMSV, qui a publié un communiqué jeudi 15 octobre ou elle y met en garde contre « une lecture politique du dossier, au détriment de personnes qu’elle décrit avant tout comme des candidats à l’émigration ».
Selon la presse algérienne, l’opération aurait eu lieu le dimanche 11 octobre. Un ancien militaire marocain figurerait parmi les personnes arrêtées, et des soupçons de préparation d’« actes de sabotage » auraient également été évoqués.
« Depuis plus de trois décennies, des ouvriers et artisans y font le déplacement pour travailler dans le bâtiment et l’artisanat : poseurs de zellige, menuisiers, ferronniers, plombiers, couturiers ou brodeurs..».
À ce récit, l’AMSV oppose son expérience du suivi des Marocains incarcérés, disparus ou retenus sur les routes migratoires. « Ces jeunes sont, pour la plupart ou encore tous, des jeunes qui rêvent de rejoindre l’Europe par ces itinéraires, comme tant d’autres arrêtés dans différentes zones frontalières », affirme-t-elle.
À lire aussi : Haraga marocains, la route algérienne
Ce seul constat ne permet pas de reconstituer le détail de chaque arrestation. D’où la demande de l’association : une enquête indépendante et la publication de l’identité des détenus.
« Des vies aux trajectoires diverses »
L’AMSV rappelle que la présence marocaine en Algérie recouvre des parcours divers. « Depuis plus de trente ans, des travailleurs s’y rendent pour exercer dans le bâtiment et l’artisanat, de la pose de zellige à la menuiserie, en passant par la ferronnerie, la plomberie, la couture ou la broderie. Certains s’y sont établis, se sont mariés et y ont fondé une famille ».
D’autres traversent le territoire algérien dans l’espoir de rejoindre l’Europe. Ces itinéraires s’inscrivent dans des circulations régionales plus larges : le Maroc constitue lui aussi un pays de transit pour des Algériens, des Tunisiens, des Égyptiens et des ressortissants d’Afrique subsaharienne qui cherchent à gagner les côtes européennes.
D’autres n’y font que passer, vers l’Europe. Le Maroc connaît la même réalité, avec des migrants en transit : Algériens, Tunisiens, Égyptiens, mais aussi originaires d’Afrique subsaharienne.
Parmi les personnes dont l’association suit les dossiers figurent également des femmes, des familles et des mineurs. Une diversité qui impose, souligne-t-elle, de prendre en compte les motifs du départ, les parcours et les conditions de séjour de chacun en Algérie.
Selon l’AMSV, plusieurs Marocains y sont détenus à la suite de poursuites engagées au titre de la législation sur l’entrée, le séjour et la circulation des étrangers. Des ressortissants soudanais, tchadiens et guinéens se trouvent, rapporte-t-elle, dans des situations comparables.
À lire aussi : Migration : Les Haraga optent pour l’Algérie
Des parcours exposés à l’exploitation
Pour rejoindre l’Europe, les candidats au départ empruntent des itinéraires multiples, par les côtes algériennes, tunisiennes, libyennes ou marocaines. L’AMSV évoque également des routes passant par la Turquie, la Bulgarie, la Grèce ou le Monténégro. Autant de parcours sur lesquels les migrants risquent l’exploitation, l’arrestation, la détention ou la disparition.
L’association reconnaît l’existence de réseaux criminels et affirme avoir recueilli des informations sur des jeunes impliqués dans des activités illicites, parfois à leur insu. Parmi les dossiers qu’elle suit « figurent des personnes condamnées à des peines allant de cinq à vingt ans de prison ».
« Des accusations et une présentation médiatique qui inquiètent, au risque de faire passer la politique avant les faits. »
Elle demande néanmoins que les enquêtes établissent les circonstances de leur implication et recherchent les éventuelles formes d’exploitation subies. Selon elle, « une réponse exclusivement sécuritaire ne permet pas de combattre les réseaux qui prospèrent sur la vulnérabilité des migrants ».
L’AMSV inscrit ces départs dans un contexte d’absence de perspectives dans les pays d’origine et d’obstacles croissants à l’accès au territoire européen. Les jeunes Marocains et Algériens sont ainsi,« victimes de l’absence de perspectives dans leurs pays et des politiques meurtrières menées par l’Union européenne en matière de migration ».
Dans l’affaire des 61 Marocains, la nature des accusations et leur présentation médiatique suscitent une inquiétude particulière. L’AMSV y voit le risque que les tensions politiques entre les deux pays prennent le pas sur l’examen des faits.
« Ces jeunes paieront la facture de ces tensions, qui ont atteint un niveau très préoccupant », avertit-elle.
L’organisation demande que chaque situation soit examinée individuellement, dans le respect des droits des personnes interpellées. Elle ne récuse pas le principe de poursuites judiciaires, mais réclame une enquête indépendante et toutes les garanties d’un procès équitable.
Sa première demande porte sur la publication des noms, des identités et des villes d’origine des personnes arrêtées. Ces éléments doivent permettre de contacter les familles et de les informer de la situation de leurs proches.
L’AMSV appelle les organisations internationales compétentes et les instances de défense des droits humains à se saisir du dossier. Elle demande que les conditions de détention des ressortissants marocains, comme celles des migrants d’autres nationalités, respectent les règles Nelson Mandela des Nations unies relatives au traitement des prisonniers. L’association réclame également la délivrance de visas aux familles afin qu’elles puissent rendre visite à leurs proches incarcérés.
Une conférence de presse doit prochainement être organisée pour présenter cette affaire et d’autres situations suivies par l’association.
Des retours échelonnés et des familles suspendues à l’attente
Le communiqué attire également l’attention sur la situation d’Anas Ayadi, cinq ans et demi, dont les deux parents sont détenus en Algérie. Selon l’AMSV, « sa mère a été condamnée à deux ans de prison ferme ». L’association demande d’accélérer les démarches pour permettre à l’enfant de rejoindre sa grand-mère maternelle au Maroc, par le passage terrestre d’Oujda–Maghnia.
À lire aussi : Haraga maroccains, la route algérienne
Évoqué séparément de l’interpellation des 61 Marocains, son cas illustre « les répercussions de la détention sur les enfants et les proches des personnes incarcérées ».
« Il faut accélérer les démarches pour qu’Anas, cinq ans et demi, dont les deux parents sont détenus, rejoigne sa grand-mère maternelle par Oujda-Maghnia. »
L’AMSV salue par ailleurs le retour de ressortissants marocains ayant purgé leur peine en Algérie. Le 7 octobre, une ouverture ponctuelle du passage d’Oujda–Maghnia avait ainsi permis la remise de 33 Marocains aux autorités du Maroc, selon un précédent communiqué de l’association. Parmi eux figurait un mineur, confié à sa famille.
Originaires pour la plupart de Ksar El Kébir, les autres venaient notamment de Nador, Settat, Oujda, Fès, Berkane, Taounate, Casablanca, Taza, Errachidia, Tinghir, Tétouan et Jerada. À Oujda, des proches, parmi lesquels des mères, attendaient leur arrivée sur la place de la Poste.
L’AMSV réitère son appel à la réouverture des frontières et à la levée des restrictions entre les deux pays. À défaut, elle plaide pour « l’ouverture de passages humanitaires terrestres permettant de répondre aux situations urgentes ». Il s’agit, souligne l’association, de « répondre aux besoins des familles dont les liens de parenté ou de mariage s’étendent de part et d’autre de la frontière, mais aussi de celles qui cherchent encore à connaître le sort d’un proche disparu sur les routes migratoires ».









