S’ouvre dans un nouvel onglet

Les angles morts de nos luttes : lettre à celles et ceux qui militent

« Les Indignés » font des constats lucides et lancent un appel dans cette tribune, en deux parties. Ils appellent à regarder les pratiques militantes « avec honnêteté ». Ce texte se veut « est un geste d’amour et de nécessité, non une attaque contre le militantisme actuel ». Tribune- Partie 1.

« Les Indignés » font des constats lucides et lancent un appel dans cette tribune, en deux parties. Ils appellent à regarder les pratiques militantes « avec honnêteté ». Ce texte se veut « est un geste d’amour et de nécessité, non une attaque contre le militantisme actuel ». Tribune- Partie 1.

| Par Les indignés

Il est des moments où la fidélité à une cause demande de la questionner. Nous exigeons de nos institutions transparence, comptes et bilan, et cette exigence nous oblige à notre tour. Refuser qu’on regarde nos pratiques avec honnêteté, par un article, une étude ou un échange critique, répondre par le repli ou l’hostilité, c’est se priver du seul outil qui permet de corriger ses erreurs. Ce texte est un geste d’amour et de nécessité, non une attaque contre le militantisme actuel.

Comme un bâtiment qu’on aime et qu’on veut garder debout, notre militantisme a des fissures qu’il faut réparer avant qu’elles ne s’élargissent. En voici quelques-unes.

Militer sans agir : quand le discours remplace le terrain

À force de parler beaucoup et d’agir peu, ne sommes-nous pas en train de vider le militantisme de son sens ?

Il y a une forme de militantisme qui se contente de parler. Qui publie, commente, dénonce, partage, mais qui, au moment de suivre un dossier jusqu’au bout, d’accompagner une victime, de tenir une permanence ou simplement d’être présent sur le terrain, disparaît. Ce militantisme-là s’est multiplié ces dernières années, porté par les réseaux sociaux, et il pose une question que peu osent formuler : à force de parler beaucoup et d’agir peu, ne sommes-nous pas en train de vider le militantisme de son sens ?

828632222 1613664000410593 8116550441298350800 n

Lorsque le militantisme digital devient une fin en soi, lorsqu’il remplace l’enquête de terrain, le suivi juridique, la présence concrète auprès des personnes concernées, il ne sert plus la cause. 

On ne compte plus les publications, les threads indignés, les prises de position qui s’enchaînent en quelques heures sur chaque actualité. Mais combien de ces mêmes voix suivent réellement un dossier sur la durée ? Combien accompagnent une famille jusqu’au tribunal, documentent patiemment une affaire, ou mettent les mains dans le travail de terrain, long, ingrat, souvent invisible ? Le militantisme digital a sa place ; il peut alerter, mobiliser, donner de la visibilité à des causes ignorées. Mais lorsqu’il devient une fin en soi, lorsqu’il remplace l’enquête de terrain, le suivi juridique, la présence concrète auprès des personnes concernées, il ne sert plus la cause : il sert surtout l’image de celui qui parle. Le danger n’est pas de parler. C’est de parler à la place d’agir, et de finir par croire que l’un vaut l’autre.

Le danger n’est pas de parler. C’est de parler à la place d’agir, et de finir par croire que l’un vaut l’autre.

Une génération qu’on ferme plutôt qu’on ouvre

Une partie des militants les plus installés peine à laisser la place aux nouvelles générations.

Autre dérive, plus silencieuse mais tout aussi corrosive : une partie des militants les plus installés peine à laisser la place aux nouvelles générations. Les jeunes qui arrivent avec leurs propres méthodes, leurs propres outils, leur propre manière de faire campagne ou de mobiliser, se heurtent souvent à une forme de méfiance, voire de fermeture pure et simple. On leur reproche de ne pas faire « comme avant », on les écarte des décisions, on refuse d’ouvrir les structures existantes à leurs façons de penser et d’agir. Résultat : au lieu de transmettre une expérience et de la croiser avec une énergie nouvelle, on bloque cette énergie, on la décourage, et on la pousse parfois à abandonner purement et simplement l’engagement. Un mouvement qui ferme ses portes à ceux qui pourraient le faire vivre après lui n’a pas d’avenir, il n’a qu’un passé qu’il protège.

Le discours politique de gauche ne peut être renouvelé que s’il y a un débat de fond sur les questions qui traversent notre société. 

Cette dérive engendre une stagnation des milieux militants, tant au niveau intellectuel qu’au niveau de l’action collective. En effet, les mouvements de gauche radicale au Maroc ont produit une pensée contestataire qui a pu saisir les réalités de leur époque et de mobiliser contre l’oppression. Cependant, nous restons enfermés dans les carcans de cette pensée d’antan, et le renouveau se fait attendre à l’ombre d’un agisme envers les jeunes générations. Ce n’est pas pour rien que le mouvement GENZ212 a unanimement refusé toute idéologie et a refusé de s’allier à toute autre organisation politique établie ; le discours politique de gauche ne peut être renouvelé que s’il y a un débat de fond sur les questions qui traversent notre société d’aujourd’hui, et ce débat ne peut exister que si l’on accepte qu’il est possible de faire autrement.

Refuser de parler de soi, c’est aussi refuser de se remettre en question

805923562 28199165033109438 8052267704583289664 n

Et puis il y a ce moment révélateur : quand quelqu’un propose de regarder honnêtement un courant militant, ses pratiques, ses limites. La réaction, trop souvent, est le repli. Le refus de participer. Parfois l’hostilité envers celui qui pose la question. Comme si s’interroger sur soi-même était une trahison, alors que c’est l’inverse : c’est le seul moyen de ne pas répéter indéfiniment les mêmes erreurs sans jamais les voir venir : Un militantisme qui refuse d’être interrogé sur lui-même, qui fuit toute tentative de bilan ou d’évaluation extérieure, se condamne à répéter ses propres erreurs sans jamais les voir. La transparence qu’on exige des institutions qu’on combat, encore faudrait-il être capable de se l’appliquer à soi-même.

Une mémoire qui ne se transmet jamais

Il y a un problème plus silencieux encore, mais tout aussi lourd de conséquences : l’absence presque totale de mémoire collective. Combien de luttes, de dossiers suivis pendant des années, de victoires locales arrachées au prix d’un travail considérable, ne laissent derrière eux aucune trace écrite, aucune archive, aucun bilan transmis à ceux qui arrivent ? Chaque nouvelle génération militante repart ainsi presque de zéro, réinvente des méthodes déjà testées, retombe dans des pièges déjà identifiés, répète des erreurs que d’autres avaient pourtant déjà payées, parfois cher.

Il vient aussi d’un refus, chez de nombreux militants expérimentés, d’écrire sur leur propre parcours. 

Ce vide n’est pas seulement le fruit du manque de temps ou de moyens. Il vient aussi d’un refus, chez de nombreux militants expérimentés, d’écrire sur leur propre parcours, de raconter ce qu’ils ont vécu au sein des différentes expériences auxquelles ils ont pris part à savoir leurs réussites, mais aussi leurs échecs, leurs désillusions, les raisons pour lesquelles tel mouvement s’est essoufflé ou telle stratégie n’a pas fonctionné. Par pudeur, par méfiance, parfois par peur d’être jugés ou de raviver des conflits anciens, beaucoup préfèrent le silence à la transmission. Résultat : un savoir immense se perd à chaque génération qui s’éloigne du terrain, et les plus jeunes doivent réapprendre, seuls et à leurs propres frais, ce que d’autres avaient déjà compris avant eux. Un mouvement qui n’écrit pas sa propre histoire se condamne à la revivre, encore et encore, sous des formes légèrement différentes. 

Ce manque de transmission est aussi le résultat direct de la répression, et des stratégies qui l’accompagnent pour réduire au silence les victimes et leurs familles. 

Il serait pourtant injuste d’en faire porter la seule responsabilité aux militants. Ce manque de transmission est aussi le résultat direct de la répression, et des stratégies qui l’accompagnent pour réduire au silence les victimes et leurs familles : pressions, intimidations, peur des représailles, poursuites qui découragent toute prise de parole publique. Quand témoigner a un coût, se taire devient une forme de protection, et la mémoire s’efface, non par oubli, mais par prudence. S’y ajoutent la récupération et la cooptation : des luttes vidées de leur substance dès qu’elles deviennent gênantes, des figures absorbées par les institutions qu’elles combattaient, des récits réécrits ou neutralisés par ceux-là mêmes qui avaient intérêt à les voir disparaître. La mémoire militante n’est donc pas seulement négligée par ceux qui la portent : elle est aussi activement fragilisée de l’extérieur. C’est justement pour cela qu’il est d’autant plus nécessaire, malgré la peur et les obstacles, de continuer à écrire, à archiver et à transmettre.

Dsd

Un parcours militant est sans doute un lourd fardeau à porter, et la tâche de transmettre honnêtement et sans se voiler la face ni falsifier les histoires est encore plus lourde. Il est regrettable de constater que la psychologie, la psychiatrie, et les sciences sociales au Maroc n’accordent pas une place à ces expériences et à ce qu’elles pourraient nous apprendre. Si le discours politique de gauche doit être renouvelé, ces disciplines devraient aussi s’ancrer davantage dans des contextes différents de ceux où elles ont été produites.

Le grand oublié du combat : la culture

Un autre angle mort mérite d’être nommé : le peu d’attention que beaucoup de militants accordent à l’art et à la culture dans le combat qu’ils mènent. 

Un autre angle mort mérite d’être nommé : le peu d’attention que beaucoup de militants accordent à l’art et à la culture dans le combat qu’ils mènent. On parle de droits, de revendications, de rapports de force mais rarement de ce qui forme les esprits et les sensibilités : le théâtre, la musique, le cinéma, la littérature, les espaces de débat et de création. Or c’est aussi par là que se construit, patiemment, l’esprit critique des jeunes. Une jeunesse qui ne rencontre jamais l’art, la lecture, la discussion libre, aura beaucoup de mal à questionner ce qui lui est présenté comme une évidence.

Cette négligence se prolonge dans un désintérêt plus large pour la situation culturelle et intellectuelle de la société elle-même. On dénonce volontiers les injustices, mais on s’investit peu dans ce qui permettrait de faire grandir la conscience collective : ateliers, bibliothèques de quartier, cercles de lecture, initiatives artistiques, espaces où l’on apprend à penser par soi-même. Et lorsque des solutions sont proposées, elles sont trop souvent importées ou générales, déconnectées des réalités propres à chaque région, à chaque quartier, à chaque contexte local. Pourtant, un combat ne s’enracine durablement que s’il parle le langage de ceux qu’il veut mobiliser, s’appuie sur leur culture, et répond à leurs besoins concrets. Sans cela, il reste un discours qui passe au-dessus des têtes, sans jamais descendre jusqu’aux gens qu’il prétend servir.

Xa

Il faut aussi regarder en face le contexte dans lequel grandit la jeunesse marocaine, qui n’a rien d’uniforme ni de comparable à d’autres. Les parcours éducatifs sont très inégaux, le niveau de formation varie fortement d’une région à l’autre, d’un milieu social à l’autre. Et même parmi celles et ceux qui ont fait des études, beaucoup n’ont jamais eu l’occasion de se familiariser avec la philosophie, avec l’art du débat, avec les outils qui apprennent à douter, à comparer, à argumenter. On peut être diplômé et pourtant manquer de culture critique : l’école transmet parfois des connaissances, rarement l’habitude de penser par soi-même. Ignorer cette réalité, c’est parler à une jeunesse qu’on imagine plutôt qu’à celle qui existe vraiment.

C’est pourquoi il ne suffit pas de dénoncer ce manque : il faut proposer des solutions concrètes pour faire grandir l’esprit critique et la conscience collective. Des cercles de lecture et de débat ouverts à tous, des ateliers d’initiation à la philosophie accessibles à celles et ceux qui n’y ont jamais eu accès, du théâtre-forum et des projets artistiques ancrés dans la réalité locale, des projections suivies de discussions, des bibliothèques de quartier, des formations à l’analyse de l’information et à la vérification des sources. Autant d’initiatives modestes, mais qui, mises bout à bout, forment peu à peu des citoyens capables de questionner ce qu’on leur dit — et donc de se mobiliser en connaissance de cause, plutôt que de suivre un discours parce qu’il est bien dit. Un militantisme qui prétend éveiller les consciences sans jamais s’occuper de leur formation travaille, en réalité, sur du sable.

À Lire aussi
  • Seul le rêve

    Le dernier roman de Abdellah Taïa est en lice pour la 100ème édition du prix Renaudot. Un roman sur le lien et la constance à soi.

    Debout dans tes reves Abdellah Taïa
    16 octobre 2026
  • Au miroir des cinémas algérien et tunisien

    Dans une œuvre devenue culte, Wassyla Tamzali pose les bases d’une histoire des cinémas algérien et tunisien, donc des possibles.

    En attendant Omar Gatlato Wassyla Tamzali
    9 octobre 2026
  • Au revoir Tanella Boni

    Voix majeure de la littérature et de la pensée ivoiriennes, Tanella Boni s’est éteinte le 15 septembre dernier. Retour sur une œuvre romanesque et poétique.

    Tanella Boni
    2 octobre 2026
  • Inscrivez-vous à la Newsletter des Sans Voix 


    Contre l’info-obésité, la Newsletter des Sans Voix