Le livre du cordon

Madame Bovary, ma mère et moi Samira El Ayachi

Prix du roman Marie Claire 2026 et en lice pour le prix de la littérature arabe, le dernier roman de Samira El Ayachi explore avec finesse la complexité de la relation mère-fille.

Prix du roman Marie Claire 2026 et en lice pour le prix de la littérature arabe, le dernier roman de Samira El Ayachi explore avec finesse la complexité de la relation mère-fille.

Adolescente, Salwa échoue au bac français car elle ne retrouve pas dans son sac son exemplaire de Madame Bovary. Des années plus tard, lors du déménagement de la famille, c’est dans les affaires de sa mère qu’elle retrouve ce livre et comprend que sa mère le lui a dérobé. Sa mère, reine de la maison, reine invisibilisée par ses enfants, même ses filles, car « Papa, c’est mon Tout. Ma mère, c’est ma mère », car tant de biais font qu’elle est par tous, « perçue sous le signe du manque. » Mais « Qui va la défendre. La regarder » ? Et pour regarder l’autre, si intimement lié lui soit-on, que faut-il accepter de voir en soi ?

Regarder, transmettre

Samira El Ayachi

Après le très beau roman inspiré de la vie de son père, Le Ventre des hommes (L’Aube, 2023), Samira El Ayachi se tourne avec non moins de finesse vers la figure de sa mère et de « toutes les femmes du grand Sud que l’époque n’a pas su regarder ». Son projet est ici encore ouvertement de réhabilitation, et il l’est peut-être de manière plus explicite, car son héroïne, fille de son temps, est imprégnée des références féministes, décoloniales et intersectionnelles, qu’elle s’applique à mettre en œuvre dans sa propre vie et dans la compréhension de sa mère et de ces femmes venues par le biais du regroupement familial dans un pays dont elles ne parlaient pas la langue, où elles étaient invisibilisées et minorées.

Samira El Ayachi trace un parcours qui va de l’incompréhension et de l’indifférence à la reprise de contact, d’intérêt et d’un dialogue, jusqu’au-delà de la mort. Toute la trajectoire du roman vise à surmonter les silences, ceux de la pudeur, ceux qui scellent la douleur, ceux du deuil. Salwa est « celle qui console, celle qui apaise la tristesse, la douceur après la douleur ». Elle apprend que son nom a été choisi par sa mère, dont le leitmotiv est « “ça va aller, ça va aller”, les seuls mots du dictionnaire qu’elle connaît et aime prononcer en français », elle qui a dû enterrer une enfant avant elle. Car dans son monde, on ne s’attarde pas sur la perte d’un enfant, sur la maladie d’une tante. La déploration individuelle n’est pas de mise. La transmission se fait dans les silences et le don d’un bracelet. Parmi les plus belles pages du livre, celles du voyage au pays, dans son village de l’Atlas, où Salwa accompagne sa mère et en comprend le statut social, le talent de guérisseuse, et surtout la sagesse d’une société où le lien prime, et culmine dans la danse. Fille d’une ville précipitée dans une modernité technologique, Salwa réalise qu’écrire dans un livre ou parler au téléphone, c’est comme s’adresser aux étoiles, c’est aussi une parole adressée. « Dans chaque geste de ma mère, je découvre une écriture ».

Sa relation évolue ponctuée par des extraits du roman de Flaubert qui accompagne sa réflexion sur son statut de femme. En révolte contre le modèle familial et la maternité, Salwa, cherchant à réhabiliter les savoirs de sa mère (le lien, le soin, l’importance du groupe), s’interroge sur le personnage d’Emma Bovary, sur son mal-être et les limites de sa condition. Dans un passage hilarant, elle en fait une petite bourgeoise incapable de voir ses privilèges : « Son drame, c’est de se sentir à l’étroit dans sa vie de province alors même qu’elle vit entourée de privilèges qu’elle ne nomme jamais ». Pour sa mère, « Yamina Bovary » est flanquée d’un mari en dessous de tout : « Il a même pas vu sa femme elle est malade dans sa tête, meskina. C’est pas un docteur ça, c’est un âne ».

À travers le portrait de ce duo mère-fille, Samira El Ayachi plaide pour la considération de celles dont on ne prenait pas la peine de questionner et qui n’en avaient pas moins un point de vue : « Ce que j’ai longtemps cru être une vie de soumission, c’était pour elles le droit à une vie loin des autres, une vie à soi. »

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Madame Bovary, ma mère et moi
Samira El Ayachi

À Lire aussi
  • Législatives 2026 : Soupçons de fraude à Tanger, Tiflet et Berrechid. 

    Dès l’ouverture des bureaux, le 23 septembre, images et signalements ont nourri les soupçons de fraude : un vote suspendu à Tanger, des saisines des autorités à Tiflet et Berrechid. Les images ont choqué les réseaux sociaux dès la matinée : un sac noir bourré de bulletins estampillés au logo du Parti authenticité et modernité…

    Actualités

  • Pourquoi je refuse de laisser ma génération abandonner les urnes

    Les chiffres ne mentent pas : la Gen Z marocaine est loin des urnes. Elle est pourtant partout ailleurs : sur les réseaux sociaux, dans les débats, dans les mobilisations. Mais lorsqu’il faut glisser un bulletin dans une urne, beaucoup disparaissent. Je comprends la défiance. Après des années de promesses oubliées et de responsables politiques…

    Tribunes

  • À Tiflet : « Pourquoi pas ? », le pari électoral d’une jeunesse de gauche

    À Tiflet, « La dignité d’abord » dessine le socle politique de la campagne, tandis que « علاش لا؟ » (« Pourquoi pas ? ») en traduit l’ambition : convaincre qu’au-delà des désillusions électorales, une nouvelle génération peut encore porter les attentes de la ville et du pays au Parlement. Reportage. Ce samedi 19 septembre,…

    Actualités

  • Inscrivez-vous à la Newsletter des Sans Voix 


    Contre l’info-obésité, la Newsletter des Sans Voix