Melilla : l’attente sans fin des familles des disparus
L’Association marocaine des droits humains (AMDH), section de Nador, interpelle les ministres des Affaires étrangères et de l’Intérieur sur le sort des mineurs et des jeunes Marocains morts en tentant de rejoindre Melilla.
L’AMDH dénonce les obstacles auxquels se heurtent les familles pour identifier et rapatrier les dépouilles de leurs proches, dans un contexte de fermeture prolongée de la frontière terrestre.
Coordination urgente entre Rabat et Madrid
« L’absence de coordination entre Rabat et Madrid prolonge le deuil et l’incertitude des proches. »
Dans une lettre ouverte datée du 12 juillet 2026, la section de Nador de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) appelle les autorités marocaines à agir face à ce qu’elle décrit comme une crise humanitaire silencieuse : celle des familles dont les enfants sont morts en tentant de rejoindre l’enclave espagnole de Melilla.
Adressée au ministre des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger ainsi qu’au ministre de l’Intérieur, la lettre dresse un constat alarmant. Depuis plusieurs années, explique l’association, les décès de mineurs et de jeunes Marocains aux abords de Melilla se multiplient, que les corps soient retrouvés du côté marocain ou espagnol de la frontière.
Pour l’AMDH, cette situation engage directement la responsabilité des États dans la protection du droit à la vie et dans le respect de la dignité des victimes et de leurs familles.
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De tristes précédents
« Les familles attendent parfois des années avant de savoir si le corps retrouvé est celui de leur enfant. »
Ce nouveau drame s’ajoute à la longue liste des familles confrontées à une double épreuve : la disparition d’un proche dans des circonstances tragiques, puis l’impossibilité de rapatrier sa dépouille.
« Faute de visa pour Melilla, de nombreuses familles sont privées du droit de récupérer les dépouilles de leurs enfants. »
En novembre 2021, la famille du jeune Ayoub Azul, âgé de 15 ans, avait vécu une situation similaire. L’adolescent était décédé en juillet 2021 alors qu’il tentait de rejoindre Melilla. Son corps avait été transféré à la morgue de l’enclave espagnole, rapportait alors Yabiladi. Ses proches s’étaient rendus à Nador dans l’espoir de récupérer sa dépouille, mais ils n’avaient pas pu accéder à Melilla en raison de la fermeture du poste-frontière de Beni Ensar et de l’absence de visa. Faute d’alternative, la famille avait dû se résoudre à l’inhumer à Melilla.
Quelques semaines plus tôt, en septembre 2021, une autre scène avait profondément marqué l’opinion publique. Les images de la famille du Marocain Abdelfattah Charkaoui, décédé dans des circonstances similaires, faisant ses derniers adieux à son cercueil de l’autre côté de la clôture séparant Melilla du Maroc, avaient largement circulé sur les réseaux sociaux. Là encore, le jeune homme avait été enterré à Melilla, les autorités marocaines n’ayant pas donné une suite favorable à la demande de rapatriement de sa dépouille.
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Cette succession de drames illustre les conséquences humaines de la fermeture prolongée de la frontière et des obstacles administratifs auxquels se heurtent les familles endeuillées.
Des analyses ADN… mais peu de réponses pour les familles
Selon l’association, les autorités marocaines et espagnoles procèdent bien à des analyses génétiques sur les corps retrouvés. Pourtant, ces expertises ne débouchent pas toujours sur une identification rapide.
En cause, selon l’AMDH : l’absence d’un mécanisme permanent d’échange des données ADN entre les deux pays. Cette défaillance administrative prolonge pendant des mois, parfois des années, l’attente des familles qui ignorent toujours si le corps retrouvé est celui de leur fils.
L’association estime que cette situation porte atteinte au droit des proches à connaître le sort de leurs disparus, un droit consacré par les conventions internationales relatives aux droits humains.
Le parcours d’obstacles pour récupérer une dépouille
Lorsque les corps sont retrouvés à Melilla, les difficultés ne s’arrêtent pas à leur identification.
« L’AMDH dénonce des intermédiaires qui tireraient profit de la douleur des familles endeuillées. »
L’AMDH affirme que les familles vivant au Maroc doivent déposer une plainte écrite, réaliser elles-mêmes un test ADN puis transmettre les documents aux autorités espagnoles. Une procédure que beaucoup ne peuvent accomplir, faute d’obtenir un visa leur permettant d’entrer à Melilla.
Même lorsque les démarches aboutissent, un autre obstacle apparaît : le rapatriement des dépouilles.L’association dénonce l’intermédiation de personnes qui exigeraient des sommes très élevées pour transporter les corps vers le Maroc, transformant le deuil des familles en source de profit.
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Une frontière pratiquement fermée depuis cinq ans
Cette situation s’inscrit dans un contexte particulier. Depuis la fermeture unilatérale par le Maroc en mars 2020 des frontières terrestres de Sebta et Melilla occupées, officiellement dans le cadre des mesures sanitaires liées à la pandémie de Covid-19, les conditions de circulation entre Nador et Melilla ont profondément changé.
Si les postes-frontières ont rouvert progressivement à partir de 2022 dans le cadre du rapprochement diplomatique entre Rabat et Madrid, les restrictions sont restées importantes. Le régime de passage sans visa dont bénéficiaient auparavant les habitants des provinces voisines du nord marocain a disparu, et les contrôles ont été renforcés. Aujourd’hui, les Marocains ne peuvent plus accéder à Melilla sans visa Schengen, compliquant les démarches administratives liées à l’identification ou au rapatriement des corps.
Parallèlement, les tentatives de passage irrégulier n’ont pas cessé. Face au verrouillage de la frontière, de nombreux jeunes empruntent des itinéraires toujours plus dangereux, notamment la nage autour des digues ou la dissimulation dans des véhicules franchissant les postes-frontières.
Les demandes de l’AMDH
« Derrière les statistiques migratoires, il y a des familles qui cherchent simplement à enterrer leurs enfants avec dignité. »
Face à cette situation, la section de Nador de l’AMDH appelle les autorités marocaines à mettre en place un mécanisme de coordination permanent avec leurs homologues espagnols afin de faciliter l’échange des résultats ADN et d’accélérer l’identification des victimes.
Elle demande également la simplification des procédures administratives pour les familles, l’organisation d’un rapatriement gratuit des dépouilles par le poste-frontière de Beni Ensar sous supervision publique, ainsi que l’ouverture d’enquêtes sur les pratiques d’intermédiaires accusés d’exploiter financièrement la détresse des proches.
Pour l’association, il ne s’agit pas seulement de régler des procédures administratives, mais de garantir le respect d’un droit fondamental : permettre aux familles de connaître le sort de leurs enfants et de leur offrir une sépulture digne.