Sumud contre le fascisme
Après Les racistes n’ont jamais vu la mer, le duo Yara El-Ghadban et Rodney Saint-Éloi reprend sa correspondance, s’attaquant cette fois au fascisme, racine du génocide à Gaza.
Après Les racistes n’ont jamais vu la mer, le duo Yara El-Ghadban et Rodney Saint-Éloi reprend sa correspondance, s’attaquant cette fois au fascisme, racine du génocide à Gaza.
« L’espoir. La lutte. L’amitié. La joie. » Ces sentiments ne relèvent d’aucune légèreté, d’aucune mièvrerie, mais d’une volonté intraitable de faire face aux violences du monde. Tout le contraire de la résilience, perçue comme une certaine acceptation du statut de victime. Dans Les fascistes n’ont jamais compté les étoiles, Yara El-Ghadban et Rodney Saint-Éloi célèbrent l’humanité en résistance, celle, généreuse et combattive, qui lutte contre toutes les formes d’aliénation. Tous deux écrivains et éditeurs installés à Montréal et aux parcours ancrés dans l’exil, depuis la Palestine en passant par Dubaï (entre autres) pour elle et depuis Haïti pour lui, amis, collègues et farouches militants des droits humains, ils sont convaincus que c’est d’abord par la culture que le fascisme doit être combattu.
La compagnie des rêveurs

Les racistes n’ont jamais vu la mer témoignait du caractère systémique du phénomène, nourri des violences économiques et politiques, esclavage, colonialisme, patriarcat, etc. Dans ce deuxième ouvrage, le cœur de la réflexion est le génocide en cours à Gaza : comment le dire et comment combattre l’ordre qui l’ordonne. « Il faudrait accepter de mourir un peu pour écrire le génocide », note Yara El-Ghadban, amoureuse de la vie et à l’affût de chaque acte de volonté et de résistance. Elle qui se souvient des rituels de rupture du jeûne en Palestine, observe qu’en temps de famine imposée, « choisir le jeûne au lieu de subir la faim » est une manifestation d’humanité très forte. « Pour nous, l’histoire n’avance pas. Pour nous, l’histoire s’appelle toujours pillage, massacre, déportation », répond Rodney Saint-Éloi, pour qui l’humanité, c’est justement savoir compter les étoiles, percevoir cette lueur qui fait l’humanité d’autrui. Perdre cette faculté, c’est sortir de l’humanité du nous et se réduire à la masse brute, univoque et sidérante du on, car le fascisme est justement « global et globalisant ».
Pour tous deux, contre la barbarie fasciste et génocidaire, il s’agit de reconstruire une humanité vivante, « qui mérite le nom humanité », riche de ses archives, surtout elles qui ont été occultées par l’ordre dominant, riche des liens possibles et des amitiés. Pour ce faire, une nouvelle langue est à inventer : celle du bonheur, celle de l’utopie « imparfaite et ambivalente ». Dans Les racistes n’ont jamais vu la mer, il s’agissait de trouver « des compagnons de route » : les lettres qui figurent dans ce livre célèbrent les figures d’Aimé Césaire, disant déjà la « blessure millénaire », de Patrick Chamoiseau, de Mahmoud Darwich… qui chacun n’ont eu de cesse de porter la plume dans les trous noir de l’ordre dominant. « J’aime le mot désécriture,écrit Rodney Saint-Éloi. Il faut recommencer l’écriture […] sortir de l’alinéation ». Faire du feu. Cette démarche a un prix : assumer la relégation et la marginalité loin des centres mondains. Mais cela ouvre d’autres routes, d’autres amitiés et de belles solidarités, ainsi qu’en témoignent les nombreux récits de lectures, de rencontres avec des écrivains et autres acteurices culturel.le.s partout dans le monde. À l’ordre et le temps du génocide, Yara El-Ghadban et Rodney Saint-Éloi opposent la liberté de ces liens joyeux, et la force vitale du sumud, qui « découle du temps de l’olivier ».
Et vous, vous lisez quoi ?
Kenza Sefrioui
Les fascistes n’ont jamais compté les étoiles
Yara El-Ghadban et Rodney Saint-Éloi
Mémoire d’encrier, 304 p., 270 DH
