L’INVITÉ DE ENASS- Leila Bouasria décrypte les transformations des familles marocaines
Natalité en chute, familles qui « s’effritent »… les discours alarmistes sur les familles marocaines s’emballent. Leila Bouasria, sociologue, pose un regard lucide, rigoureux, loin des paniques morales. Entretien.
Pour cette nouvelle saison de « L’Invité de ENASS », nous revenons avec un premier rendez-vous avec Pr. Leila Bouasria, sociologue et chercheure associée au Laboratoire de recherche sur les différenciations socio-anthropologiques et les identités sociales (LADSIS) pour se pencher sur une question qui touche au plus près l’intimité de la société marocaine : celle de la famille, de ses mutations, de ses tensions et de ses recompositions. Cet enjeu est intime est aussi une affaire de politique et de politiques publiques
A partir de ses travaux et de sa connaissance fine des mutations sociales des familles au Maroc et de la place du genre dans la société marocaine d’aujourd’hui.
Parcours de Leila Bouasria
Leila Bouasria est professeure de sociologie à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines d’Aïn Chock, Université Hassan II de Casablanca, et chercheuse au LADSIS, le Laboratoire de recherche sur les différenciations socio-anthropologiques et les identités sociales. Elle est également membre de la chaire Fatima Mernissi. Ses travaux portent sur l’analyse des rapports sociaux de genre au Maroc, qu’il s’agisse du travail et de l’emploi, de la migration ou de la vie domestique.
Titulaire d’un doctorat en sociologie de l’Université Mohammed V de Rabat, obtenu sous la direction de Mohamed Tozy avec une thèse consacrée aux ouvrières du textile à Casablanca, elle est l’autrice de l’ouvrage de référence Les ouvrières marocaines en mouvement : qui paye ? qui fait le ménage ? qui décide ? (L’Harmattan, 2013), ainsi que d’un ouvrage collectif, Migration féminine à Casablanca, coordonné avec la Pr Meriem Cheikh. Elle a également contribué à plusieurs ouvrages collectifs, dont Les aléas des genres : conflits, négociations, recompositions, pour ne citer que ces travaux.
L’enquête du HCP comme point de départ
A partir de ses travaux et de sa connaissance fine des mutations sociales des familles au Maroc et de la place du genre dans la société marocaine d’aujourd’hui, la discussion avec Leila Bouasria part des résultats de l’Enquête Nationale sur la Famille, publiée par le Haut-Commissariat au Plan en avril dernier — une enquête qui a fait couler beaucoup d’encre.
La discussion avec Leila Bouasria part des résultats de l’Enquête Nationale sur la Famille, publiée par le Haut-Commissariat au Plan.
Les résultats dessinent une famille marocaine en pleine recomposition. La famille nucléaire représente désormais 73 % des ménages, contre 60,8 % en 1995 — une progression rapide sur trois décennies à peine. Le désengagement matrimonial s’affirme lui aussi : 51,7 % des célibataires ne souhaitent pas se marier, une proportion qui atteint 59,8 % chez les hommes. Autre signal fort, la monoparentalité se féminise et se précarise : 90,7 % des familles monoparentales sont dirigées par une femme, et près de huit sur dix déclarent de grandes difficultés financières. Cette photographie a suscité, dans la presse et l’opinion publique, une réception souvent alarmiste — « la famille marocaine s’effrite », « les hommes ne veulent plus se marier », « c’est la fin de la famille marocaine » — dont nous discuterons la pertinence avec notre invitée.
Au-delà des chiffres, l’enquête interroge aussi les rapports entre les sexes au sein du couple et de la famille. Elle confirme une évolution des statuts paternels marquée par un certain désengagement des hommes, révélant un écart entre parenté théorique et solidarité effective. Le modèle « père pourvoyeur, mère au foyer » demeure d’ailleurs perçu comme dominant par 48 % des personnes interrogées, et seules 22 % des citadins perçoivent une évolution vers un partage des rôles — de quoi interroger si ce sont les valeurs qui changent réellement, ou seulement les discours. Le divorce, quant à lui, culmine dans les deux premières années de mariage et c’est majoritairement les femmes qui en prennent l’initiative, à 58 % — un indice, peut-être, de nouvelles attentes féminines au sein du couple.
Cette enquête a fait couler beaucoup d’encre.
Ces mutations posent enfin des enjeux de société à plus long terme. Avec une taille moyenne des ménages tombée à 3,9 personnes, le Maroc devra loger des foyers plus nombreux, plus petits et plus dispersés — un défi pour les politiques de logement et de protection sociale. Et avec une fécondité désormais établie à 1,98 enfant par femme, sous le seuil de remplacement des générations, se pose la question d’une transition démographique proche de certains pays européens, avec son corollaire de vieillissement et de solitude des aînés.
Enfin, ces mutations — recul du mariage, montée de la monoparentalité, divorces initiés par les femmes — tranchent avec la lenteur de la réforme du Code de la famille, la Moudawana, toujours suspendue au Parlement depuis l’appel royal de 2023. Un décalage entre l’évolution réelle des familles marocaines et l’immobilisme du droit qui les encadre, que nous ne manquerons pas d’interroger. Professeure Bouasria décrypte ces résultats et ce qu’ils disent de la société marocaine en mouvement.
