À Laâtamna, les oliviers agonisent, la terre se vide
Le Plan Maroc Vert a fait la gloire oléicole d’El-Attaouia — au prix des oliveraies de sa voisine Laâtamna, asséchées par une densification des plantations qui a drainé les nappes. Récit d’un territoire sacrifié.
| Par Hicham Ait Almouh
Les arbres défoliés se dressent comme de géants épouvantails, ternes, émaciés et édentés
Marcher au milieu des oliviers agonisants à Laâtamna enfante un sentiment de détresse pesant. Le faire en pleine canicule, notamment celle qui a accablé cette campagne début juillet 2026, exacerbe fortement cette réaction. Les arbres défoliés se dressent comme de géants épouvantails, ternes, émaciés et édentés, rebutant avifaune et insectes.
D’habitude, la cymbalisation des cigales, le roucoulement des tourterelles et le pépiement des moineaux domestiques créaient, dans les vastes oliveraies, une ambiance sonore typique des longues journées des étés brûlants. Aujourd’hui, il faut pratiquement tendre l’oreille pour pouvoir capter un chant évanescent, provenant de là où l’herbe est plus verte. En fait, les oliveraies qui ont par miracle survécu à la longue succession des années de sécheresse existent encore à Laâtamna, mais pour combien de temps ?
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« Environ la moitié des oliviers de Laâtamna sont morts »
Selon Khalid O., un électricien quinquagénaire revenu au bercail après s’être « expatrié » pendant plus de deux décennies à Marrakech, « environ la moitié des oliviers de Laâtamna sont morts », dit-il. Nourredine Z., un autre résident de Laâtamna qui n’a jamais quitté son pays natal, estime, quant à lui, « que 80% de ces oliviers sont déjà perdus ». Ayant abandonné par la force des choses son métier d’agriculteur-éleveur, il s’est converti au commerce des vêtements que sa conjointe confectionne à la maison. Cette nouvelle activité lui permet de faire le tour des communes rurales avoisinantes. « C’est la même chose partout à Laâtamna, à Fraita ou à Dzouz. Le manque d’eau a simplement fini par anéantir les oliviers », se lamente-t-il.
« Que 80% de ces oliviers sont déjà perdus »
La visite de plusieurs plantations a permis de constater que certains agriculteurs ont laissé leurs oliviers tels quels, sans les tronçonner ou les déraciner, malgré que le bois coupé puisse leur apporter des sommes considérables. En parallèle, la cote des bucherons s’est amplifiée, au même titre que leur attirail, allant parfois jusqu’à faire appel à des pelleteuses pour déterrer les troncs. C’est ce à quoi procède, au demeurant, une deuxième catégorie d’agriculteurs, surtout ceux qui disposaient de larges plantations. Il existe également une troisième catégorie ayant opté pour une solution médiane. Après les précipitations exceptionnelles de l’hiver dernier, plusieurs oliviers, pour autant visiblement flétris, ont développé des gourmands appelés localement « khalfa ». Ceci a poussé certains à abattre les arbres en épargnant ces rejets, espérant une résurrection providentielle future. Dans les deux derniers cas, les amas de bûches récupérés finissent dans les grands fours à El-Attaouia où à El-Kelâa des Sraghna, voire plus loin à Marrakech.
« C’est la même chose partout à Laâtamna, à Fraita ou à Dzouz »
Un vaste territoire jadis totalement couvert d’oliviers
Laâtamna est une commune rurale située dans la province d’El-Kelâa des Sraghna. Elle était – il y a uniquement une décennie – entièrement couverte d’oliveraies, à l’exception des espaces réservés aux douars, tels que Laâroj ou Lhorrab, et de quelques jachères déboisées minoritaires. À cause de la destruction de ce qui était jadis son actif le plus précieux, elle exemplifie un phénomène dissonant par rapport à la municipalité à laquelle elle appartient, celle d’El-Attaouia, une localité d’environ 40 000 habitants. Située à environ cinq kilomètres au sud, cette dernière est réputée pour sa production d’huile d’olive, considérée comme l’une des meilleures du royaume.
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Avec la politique nationale menée dans le cadre du Plan Maroc Vert (PMV), la surface plantée a augmenté de manière considérable aux alentours d’El-Attaouia, de même que les unités de trituration ainsi que la renommée de la région. Cela a créé une grande densité de plantations, comme nous l’a expliqué l’agroéconomiste Labri Zagdouni (voir interview), un phénomène qui a contribué à drainer les ressources en eau dans une zone où la pluviométrie avoisinait 300 mm il y a une décennie et qui a fortement baissé dès lors.
À la période de la cueillette et de la transformation en huile d’olive, la réputation d’El-Attaouia s’exporte aux quatre coins du pays. En chiffres, la région Marrakech-Safi, dont fait partie El-Attaouia et toute la province d’El-Kelâa des Sraghna, représente 21% de la surface oléicole nationale globale, estimée à 1 200 000 ha selon les chiffres officiels. Elle contribue également à hauteur de 25% de la production du pays, qui avoisine une moyenne annuelle de 1 500 000 tonnes (voir encadré). Néanmoins, les oliveraies détruites, légion dans toute la région, échappent sans aucun doute aux bilans emphatiques du ministère de l’Agriculture qui ont toujours retransmis des tendances constamment à la hausse.
L’eau courante n’y échappe pas
« Nous trouvions de l’eau à partir de vingt mètres seulement »
Quoi qu’il en soit, l’olivier à Laâtamna date de la fin du protectorat selon des séniors rencontrés sur place. L’arrivée de cet arbre a constitué une grande transformation de l’agriculture vivrière à une époque où le Maroc sortait de la famine ayant frappé le pays dans les années 1940. L’agriculture dans la région connaitra par la suite de grands chamboulements, comme l’introduction du crédit agricole, qui fut l’un des plus grands handicaps pour les fellahs à partir des années 1980, et à chaque période de sécheresse. La dernière en date, qui a duré plus de sept ans et qui s’est terminée cette année, a été dévastatrice. Elle a été une des causes majeures de l’épuisement des nappes, au même titre que l’intensification du pompage solaire. Il en résulte que la piézométrie s’affiche actuellement à en deçà de 200 mètres. À la fin des années 1990, les puits étaient, si ce n’est davantage, vingt fois moins profonds que cela. « Nous trouvions de l’eau à partir de vingt mètres seulement », se rappelle Noureddine.
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Actuellement, un autre problème se pose désormais à une minorité d’agriculteurs, disposant de fonds et souhaitant préserver coûte que coûte leurs oliviers. Il s’agit de la salinité des eaux profondes selon Khalid. « C’est le même obstacle que les ingénieurs de l’Office national de l’eau potable (ONEP) ont affronté lorsqu’ils ont procédé au forage de puits destinés à abreuver les villageois en eau courante », nous révèle-t-il. Après plusieurs essais, ils ont réussi à forer quatre puits non salinés, dont l’eau puisée n’a pourtant pas permis de combler tous les besoins de la population. Les autorités sont ainsi contraintes d’alimenter les douars de Laâtamna par des camions-citernes deux fois par semaine à partir d’El-Attaouia.
Laâtamna bénéficiait également d’un système d’irrigation ancestral appelé couramment « saguia ». Chaque ménage avait droit à un « daoul », une quote-part sous forme d’une durée d’écoulement de 44 minutes deux fois par mois, où il pouvait irriguer les oliviers grâce aux séguias provenant du barrage Moulay Youssef. Celui-ci est situé à Ait Adel (province d’Al-Haouz), à environ 40 km au sud, au piémont du Haut-Atlas. Cette année, son taux de remplissage est passé miraculeusement à 100% (142 millions de m³), ce qui a fait revivre cette tradition ancienne après une rupture qui a duré depuis 2020. Cela dit, l’office du Haouz a exigé des arriérés aux fellahs, bien que le système ait connu de grandes interruptions durant la sécheresse. Puisque plusieurs agriculteurs ont simplement abandonné leurs plantations, la situation demeure confuse. Noureddine nous a expliqué qu’il a lui-même renoncé momentanément à deux quotes-parts que détient sa famille, à défaut de règlement d’arriérés qui s’élèvent à 7 000 dirhams. Nous avons tenté d’obtenir davantage d’informations sur l’évolution de ce mode de gestion de l’irrigation collective, mais nos sollicitations auprès des responsables de l’Office de mise en valeur agricole du Haouz (OMVAH) sont restées infructueuses.
À partir du début des années 2000, Laâtamna a connu un nouveau chamboulement. L’émigration clandestine a ouvert la voie à une hémorragie démographique après que la terre est devenue incapable de satisfaire la force de travail des jeunes. Le résultat s’est manifesté clairement sur le recensement national de 2024, avec une population locale de 9 318 personnes, contre 10 063 en 2014, prenant en compte une augmentation globale légèrement positive de 0,22% de la population rurale au Maroc. Néanmoins, El-Kelâa des Sraghna demeure une province très rurale avec un pourcentage de 68,42% de l’ensemble de la population (558 666 habitants), contre 34,36% au niveau national.
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L’émigration, l’autre hémorragie ?
Tout de suite, l’émigration a contribué à transformer les Âtmanis en rentiers qui consomment ce qu’ils ne produisent plus. Les émigrés, eux, ont réussi leur intégration professionnelle en Espagne et en Italie, et préfèrent investir dans la pierre, à El-Attaouia ou à El-Kelâa des Sraghna, au détriment de l’agriculture. Plusieurs ont aussi transformé leurs demeures sur place, jadis construites en pisé, en des maisons en briques qu’ils n’arrivent pas à finaliser dans la majorité des cas. Ayant déjà accès à l’électricité et à l’eau courante, quand celle-ci est disponible, ces habitations semblent entacher l’harmonie d’une campagne qui peinera sûrement et pendant longtemps à trouver sa voie vers l’urbanisme. En effet, Laâtamna affiche une absence flagrante d’accès à un système d’assainissement, ce qui est représentatif de la population rurale dans la province, dont seulement 7% ont accès au réseau public des eaux usées, contre 40% disposant d’une fosse septique (HCP, 2024). Par-dessus tout, le manque d’une politique publique et d’une vision globale qui prennent en compte les spécificités socioéconomiques locales, indifférentes aux modes de vie ancestraux, pèse déjà lourd sur les résidents qui refusent de quitter leurs douars.
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|Photographe : Mohamed El Kinany
| Hicham Ait Almouh, journaliste indépendant, écrivain et ultra-marathonien
Hicham Ait Almouh s’est converti au journalisme en 2012. Il est aussi ultra-marathonien et amateur de voyage à vélo. En 2022, il choisit le journalisme indépendant afin de pouvoir enquêter sur la rareté de l’eau et sur d’autres thématiques qui lui tiennent à cœur, comme les déséquilibres territoriaux au Maroc. Il effectue au cours de la même année un ultramarathon de 963 kms en 22 jours, entre Casablanca et Foum Zguid, avec comme objectif d’attirer l’attention sur les effets du stress hydrique. C’est également durant la même période qu’il publie à compte d’auteur son premier livre intitulé Le marchand d’épices. Ce premier carnet de voyage relate les péripéties d’un précédent voyage à pied entre Casablanca et Ksar Ich, à l’extrême sud-est du pays. Wa d’Itmouddoun, le voyageur est son deuxième carnet de voyage publié en 2025. Il raconte l’histoire d’un voyage à vélo en Tunisie et en Algérie en octobre 2017.
