Safi : La soif au pied des géants projets de dessalement
Sous un soleil de plomb, la cité océanique, poumon industriel du pays, étouffe. Entre les infrastructures record de dessalement portées par l’OCP, et le quotidien précaire des habitants de la périphérie, Safi devient le laboratoire d’une transition hydrique, où l’urgence technique peine à masquer une profonde crise de gouvernance sociale.
Début du mois de septembre 2025, nous sommes à Safi, un après-midi et sous un soleil de plomb, écrasant la ville par une chaleur lourde et immobile, Safi semble vide. La cité côtière, pourtant riche de son phosphate et de ses trésors maritimes, dégage une impression de délaissement. L’infrastructure, pauvre et vieillissante, hurle le paradoxe de son existence : comment une ville produisant autant de richesses pour le pays, peut-elle se trouver dans un tel état de délabrement ?
Durant l’année 2025, Safi a vécu l’un des épisodes les plus critiques de son histoire récente : plusieurs quartiers ont subi des coupures prolongées.
Durant l’année 2024 et 2025, Safi a vécu l’un des épisodes les plus critiques de son histoire récente : plusieurs quartiers – Sidi Bouzid, Miftah El Khair, Hay El Mohit – ont subi des coupures prolongées, poussant la population à descendre dans la rue pour dénoncer ce qu’ils appelaient « la soif organisée ». Un collectif citoyen pour le droit à l’eau s’est constitué, exigeant transparence, informations publiques et solutions structurelles. « Les coupures répétitives et imprévisibles pénalisent tout le monde : enfants, femmes, personnes handicapées, malades. L’eau n’est pas seulement un service, c’est un droit à la vie », déclare Mustapha Sandia, coordinateur de la Coalition pour le droit à l’eau à Safi. Ce mouvement, né de l’urgence, est rapidement devenu un acteur des revendications locales.
Un collectif citoyen pour le droit à l’eau s’est constitué, exigeant transparence, informations publiques et solutions structurelles
Le paradoxe de l’âne et de l’usine
Autour d’une fontaine publique, plusieurs enfants remplissent des bidons jaunes et bleus, leurs ânes attachés à quelques mètres, ils viennent de plus de deux kilomètres pour obtenir quelques litres d’eau.
Sous une chaleur écrasante, nous parcourons les routes de Safi. De loin, une scène arrête le regard : Autour d’une fontaine publique, plusieurs enfants remplissent des bidons jaunes et bleus, leurs ânes attachés à quelques mètres, Ils viennent de plus de deux kilomètres pour obtenir quelques litres d’eau. Quelques minutes plus tard, un homme d’un douar voisin, arrive avec une petite citerne tirée par son mulet. Il dit traverser ce chemin tous les deux jours. « Nous sommes chanceux d’avoir au moins cette eau, je traverse à peu près 2km chaque jours ou deux pour venir remplir mes bidons et citerne, chez nous y’ a pas d’eau potable, on prend pour utiliser dans nos activités quotidienne et pour donner à boire à nous et à nos animaux… on ne peut pas se plaindre quand au goût ou quoi que ce soit, au moins on a cette eau, c’est déjà bien. », explique-t’il.
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L’eau de cette fontaine est issue de la station de dessalement. Elle est sensée être potable, mais son goût – amer – suscite des interrogations.
L’eau de cette fontaine est issue de la station de dessalement. Elle paraît potable, mais son goût – amer, inhabituel – suscite des interrogations. Beaucoup de familles affirment ne pas en boire, et achètent de l’eau minérale. Elles l’utilisent pour le ménage, la cuisson ou la lessive.
Les autorités ont répondu de manière limitée : elles affirment que l’eau est analysée et respecte les normes nationales et internationales, mais dès qu’elle présente une odeur ou un goût inhabituel, les citoyens s’interrogent et n’obtiennent pas de réponses satisfaisantes…
«Il y a également un débat sur la qualité de l’eau : est-elle potable ? Peut-elle provoquer des effets sur la santé ? Des rumeurs circulent sur les réseaux sociaux, mais notre coalition a saisi les autorités compétentes pour obtenir des informations fiables. Nous avons soumis des demandes précises concernant la qualité de l’eau et sa conformité aux normes. Malheureusement, les autorités ont répondu de manière limitée : elles affirment que l’eau est analysée et respecte les normes nationales et internationales, mais dès qu’elle présente une odeur ou un goût inhabituel, les citoyens s’interrogent et n’obtiennent pas de réponses satisfaisantes. Ces manquements constituent une violation des droits des citoyens, notamment du droit à l’information publique, garanti par la Constitution», ajoute Sandia.
Le dessalement : prouesse technologique ou palliatif politique ?
La station de dessalement de Safi, mise en service en 2023, est l’une des plus importantes infrastructures hydriques, pilotées par un acteur industriel au Maroc. Elle produit environ 10 millions de m³ par an, répartis à parts égales entre l’usage industriel (le complexe chimique de l’OCP) et la régie municipale RADEES. L’OCP et le ministère de l’Équipement annoncent un objectif de 15 millions de m³ en 2025, avec une ambition affichée d’atteindre 30 millions de m³ en 2026, grâce à une extension en cours et à l’ajout de stations mobiles déployées en urgence durant les mois critiques de 2024.
L’investissement dépasse les 400 millions de dirhams, selon les données officielles, et les délais d’exécution – moins de 12 mois pour les premiers modules – sont présentés comme un exploit technique. Le pipeline reliant la station aux réservoirs d’Azib Drai a été installé en urgence, dans le cadre du Programme National d’Approvisionnement en Eau Potable, et Assainissement (PNAEPI 2020-2027), qui vise notamment à faire de l’OCP un acteur de « neutralité eau ».
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« Ces coupures ne sont pas seulement des désagréments techniques. Ce sont des agressions contre les plus vulnérables : les malades, les enfants, les personnes handicapées. On nous parle de normes internationales, mais le citoyen, lui, voit une eau trouble et subit un manque d’information total. C’est une violation flagrante de l’article 27 de la Constitution sur l’accès à l’information », a martelé Sandia.
Le collectif pointe du doigt une gestion « à deux vitesses » : d’un côté, une industrie lourde qui sécurise ses besoins grâce à sa puissance financière, de l’autre, une population laissée dans l’incertitude, sommée de s’adapter sans explication.
«La situation de l’eau à Safi est représentative d’un problème national : rareté des ressources, manque de planification intégrée, et tensions entre distribution industrielle et consommation humaine. Le dessalement constitue une avancée technique, mais il n’est pas une solution suffisante si la gouvernance, la qualité de l’eau et la protection des citoyens vulnérables ne sont pas pleinement assurées», souligne Sandia.
La solution technique : miracle ou pansement ?
Pour Mehdi Lahlou, professeur universitaire spécialisé dans les questions environnementales et de l’eau,, le dessalement n’est pas une solution miracle. D’abord parce qu’il repose sur une architecture énergétique lourde. « Le coût de l’énergie reste le principal poste de dépense des stations de dessalement. Sans transition énergétique réelle, chaque mètre cube produit reste très cher pour l’État, donc pour le citoyen », analyse-t-il. Lahlou souligne également les risques de conflits d’intérêts dans les partenariats public-privé : « Au Maroc, l’État garantit un prix minimal d’achat de l’eau aux opérateurs privés. Cela peut créer des rentes politiques déguisées. »
Le Maroc n’est pas un pays du Golfe. Nous avons une forte vocation agricole. Le dessalement peut alimenter les villes côtières, mais il ne couvrira jamais les besoins agricoles.
Il rappelle Surtout les limites structurelles. « Le Maroc n’est pas un pays du Golfe. Nous avons une forte vocation agricole. Le dessalement peut alimenter les villes côtières, mais il ne couvrira jamais les besoins agricoles. Sans réforme profonde de l’agriculture, sans réduction des cultures gourmandes en eau, le pays continuera de courir derrière la crise. » Selon Lahlou, la vraie souveraineté hydrique passe par la reforestation, la restauration des nappes, la régulation des forages illégaux, et une révision complète des modèles de production agricole.
Cela pose aussi la question des inégalités territoriales : certains territoires pourront bénéficier de ces ressources, tandis que d’autres seront encore plus marginalisés.
De son côté, Mohamed Taher Sraïri, professeur à l’IAV Hassan II et expert en ressources en eau, souligne que le Maroc se trouve aujourd’hui dans une sorte de course-poursuite vers un mythe : mobiliser toujours plus d’eau, en s’appuyant notamment sur des ressources non conventionnelles, et en particulier le dessalement de l’eau de mer. « Personnellement, je reste un peu sceptique », explique-t-il. La raison est évidemment le coût réel et financé de cette eau. « On est sur un mètre cube entre 5 et 10 dirhams, voire davantage. Cela soulève immédiatement la question de la rentabilisation : Qui pourra réellement se permettre une eau à un tel prix ? Et cela pose aussi la question des inégalités territoriales : certains territoires pourront bénéficier de ces ressources, tandis que d’autres seront encore plus marginalisés. Il faut être très attentif à ces conséquences. Aujourd’hui, on entend parler de transferts d’eaux dessalées sur 60 à 70 kilomètres, par exemple dans la région du Sous-Massa, avec une station à Tiznit pour approvisionner Oulad Berhil et Taroudant. Mais ces transferts ajoutent encore des coûts à un prix déjà très élevé. »
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Pour Sraïri, ces inégalités ne concernent pas seulement les territoires, mais aussi les populations : « Il y a une exclusion sociale, certaines couches sont mises de côté par rapport à d’autres. Malheureusement, cette marginalisation génère toujours une réaction. Nous avons observé récemment, dans certaines régions, des réponses parfois un peu violentes de populations qui se sentent exclues des dynamiques de création de revenus et de richesse. »
Le cas de Safi illustre un dilemme central : le recours aux techniques de dessalement peut soulager immédiatement les pénuries, mais il ne remplace pas une politique globale de gestion de l’eau, d’agriculture durable et de protection des forêts. Sandia, Lahlou et Srairi s’accordent sur l’urgence de réconcilier droits des citoyens, sécurité alimentaire et protection de l’environnement.
A quel coût écologique ?
« Les porteurs de ces projets assurent avoir réalisé des études préalables, mais je reste fidèle au principe de précaution. Ces études sont utiles, mais elles ne remplacent pas une surveillance continue ni les politiques cohérentes.
Au-delà des coûts économiques, le silence sur les conséquences environnementales du dessalement inquiète les experts. Le rejet de saumure, cette eau hyper-salée issue du processus, constitue un défi majeur pour les écosystèmes marins. À Safi, où la pêche locale est déjà fragilisée par la pollution industrielle historique, la question de l’impact à long terme sur la biodiversité marine se pose avec acuité. Mohamed Taher Sraïri souligne que chaque station de dessalement déverse dans la mer des volumes importants de saumure et d’autres résidus. « Les porteurs de ces projets assurent avoir réalisé des études préalables, mais je reste fidèle au principe de précaution. Ces études sont utiles, mais elles ne remplacent pas une surveillance continue ni des politiques cohérentes. L’exemple du Plan Maroc-Vert le montre : de nombreuses nappes phréatiques ont été épuisées faute de planification adéquate. Des agriculteurs qui avaient investi des sommes considérables dans leurs projets, se retrouvent aujourd’hui déçus, incapables d’en tirer profit. »
Mehdi Lahlou, nuance cette crainte en observant les effets réels du dessalement sur le terrain : « Personnellement, et pour l’instant, l’effet local du dessalement n’est pas très évident ni significatif. J’ai visité quelques petites centrales, et tout le sel rejeté est retourné à la mer. Le processus reste limité, à moins que des produits chimiques soient utilisés pour rendre l’eau potable. Pour de grosses centrales, comme celle de Casablanca prévue pour produire 600 millions de m³, des effets plus visibles pourraient apparaître. Mais mathématiquement, le sel rejeté provient de la mer, donc l’impact reste relatif. »
Il précise que dans des villes comme Casablanca, Rabat ou Agadir, où la pêche côtière est peu développée, l’effet sur les captures sera probablement faible. Les problèmes de baignade et de pollution côtière sont, selon lui, davantage liés aux rejets industriels et urbains non contrôlés. À Safi, toutefois, la situation est différente : la pollution historique a déjà réduit les captures de sardines, affectant la conserverie locale. Lahlou insiste «sur la nécessité d’études à grande échelle pour comprendre l’impact réel sur le milieu marin, rappelant que l’expérience des pays du Golfe montre que les pêcheries peuvent rester abondantes malgré un dessalement intensif, mais que seule une analyse à moyen et long terme permettrait de confirmer cette hypothèse».
À Safi, la course vers l’eau se heurte à la réalité : technique et urgence ne suffisent pas à garantir justice sociale et durabilité environnementale. Le défi reste entier : comment concilier besoins humains, protection de l’écosystème et équité territoriale ?