Dessalement au Maroc : Solution ou mirage ?
Pour pallier la sécheresse chronique, le Maroc mise sur le dessalement pour renforcer sa sécurité hydrique. Les coûts économiques, énergétiques et environnementaux de cette technologie ainsi que son impact sur l’agriculture familiale soulèvent de sérieuses inquiétudes. ENASS.ma a posé ces questions à des expert-e-s et des responsables.
Le dessalement n’est pas une nouveauté au Maroc : les premières stations datent des années 1970, à Boujdour et Tarfaya. À l’avenir, plus de 20 unités de dessalement sont prévues d’ici 2030, dont la plus grande à Casablanca, capable de produire 300 000 m³ d’eau par jour. Cette technologie, qui transforme l’eau salée ou saumâtre en eau douce, promet d’alimenter les usages domestiques, agricoles et industriels. Cette solution technique est présentée comme une issue de secours après sept années de sécheresse et un déficit hydrique chronique.
Agriculture et dessalement : Eau réservé aux grandes cultures
Sur le papier, la pénurie d’eau potable de la plus grande ville du Maroc semble résolue. Mais derrière cette prouesse technique se cache un triple coût : énergétique, économique et environnemental.
Ali Hatimy, de la plateforme Nechfate, alerte : « Le dessalement ne profitera jamais à l’agriculture familiale marocaine. Il ne fait qu’agrandir le fossé entre les grands exploitants et les petits agriculteurs. Pour ces derniers, le vrai levier passe par la régulation des nappes, l’accompagnement technique et financier, et l’optimisation de l’agriculture pluviale. »
« Nous allons passer à 532 m³ avec les projets déjà en cours, notamment la station de Dakhla, la nouvelle station de Safi que l’OCP met en place, ainsi que l’extension d’autres stations. », Nizar Baraka.
Actuellement, le Maroc dispose de 17 stations de dessalement existantes, avec une capacité totale de 320 millions de m³. Nizar Baraka, ministre de l’Équipement et de l’Eau, a déclaré lors d’un point de presse les 12 et 24 juin 2025 : « Nous allons passer à 532 millions de m³ avec les projets déjà en cours, notamment la station de Dakhla, la nouvelle station de Safi que l’OCP met en place, ainsi que l’extension d’autres stations. »
Le Maroc vise une capacité de production de 1,7 milliard de m³ d’eau dessalée
Selon le ministre, le Maroc vise une capacité de production de 1,7 milliard de m³ d’eau dessalée, un objectif colossal qui témoigne de l’urgence de la situation.
Ainsi, quatre projets de dessalement sont en cours : la station de Casablanca, qui fournira l’eau potable et d’irrigation avec une capacité totale de 300 millions de m³/an, dont la première tranche de 200 millions de m³/an sera finalisée en 2026 ; la station de Dakhla, dédiée à l’eau potable et à l’irrigation, avec 37 millions de m³/an ; l’extension de Jorf Lasfar, qui ajoutera 60 millions de m³/an, dont 25 dédiés à l’eau potable ; et l’extension de Safi, qui apportera 135 millions de m³ supplémentaires, dont 100 pour l’eau potable.
À ces projets s’ajoutent neuf stations programmées, ainsi que quatre extensions : la station de l’Oriental (300 millions de m³), Souss-Massa/Tiznit (350 millions de m³), Rabat (300 millions de m³), Tanger (150 millions de m³), Guelmim et Tan-Tan (100 millions de m³ combinés), ainsi que de petites unités à Essaouira (12,8 millions de m³/an) et Tarfaya (60 millions de m³/an). L’extension de certaines stations comprendra Agadir (45,7 millions de m³/an), Safi (45 millions de m³/an), El Jadida (95 millions de m³/an) et Tarfaya (0,47 millions de m³/an).
« Le dessalement ne profitera jamais à l’agriculture familiale marocaine. IL provoque l’antagonisme et ne fait qu’agrandir le fossé entre les grands exploitants et les petits agriculteurs.
Pour Ali Hatimy, « le dessalement est très coûteux : environ 10 dirhams le mètre cube. Pour de l’eau potable ou industrielle, cela peut s’amortir, mais pour l’agriculture, c’est quasiment impossible ». La disparité économique est flagrante : l’eau des périmètres irrigués coûte entre 0,4 et 1 dirham le m³, excluant les petits agriculteurs de l’accès à l’eau dessalée. Seules les cultures très rentables à l’exportation, comme la tomate cerise ou la myrtille, peuvent supporter ce coût. Même à 5 dirhams/m³, l’eau reste trop chère pour la majorité des agriculteurs, alors que les grandes entreprises qui bénéficient de cette ressource ont elles-mêmes surexploité les nappes, avec l’aide de l’État.
Seules les cultures très rentables à l’exportation, comme la tomate cerise ou la myrtille, peuvent supporter ce coût.
Hatimy souligne que « le dessalement ne couvre qu’une fraction minime des terres irriguées : 10 000 hectares sur plus de 1,2 million, soit moins de 1 %. La subvention profite donc aux mêmes grands exploitants, financée par l’ensemble des contribuables, tandis que les habitants d’autres zones subissent des coupures d’eau ».
Pour soutenir l’agriculture familiale, Hatimy préconise de réguler les surfaces irriguées, accompagner techniquement et financièrement la conversion des cultures, développer des cultures résistantes à la sécheresse et soutenir l’agriculture pluviale sur les 7 millions d’hectares non irrigués. L’agroforesterie et la rotation avec des légumineuses figurent aussi parmi les leviers pour améliorer la fertilité des sols et réduire la dépendance aux importations.
« Même avec l’énergie renouvelable, la charge sur le réseau est énorme. Le dessalement de masse ne peut pas se substituer à une gestion efficace des nappes », souligne-t-il.
« la station de Casablanca nécessiterait une énergie équivalente à la moitié de la production du parc éolien de Tarfaya, le plus grand d’Afrique.
Au coût économique s’ajoute un fardeau énergétique. Ali Hatimy rappelle que « la station de Casablanca nécessiterait une énergie équivalente à la moitié de la production du parc éolien de Tarfaya, le plus grand d’Afrique. Même si cette énergie est renouvelable, elle réduit la disponibilité pour le reste du réseau et prolonge le recours aux centrales à charbon très polluantes. »
Produire toute l’eau potable de Casablanca représenterait 117 kWh par habitant et par an, soit 13 % de sa consommation électrique, et 535 GWh pour l’ensemble de l’agglomération.
Produire toute l’eau potable de Casablanca représenterait 117 kWh par habitant et par an, soit 13 % de sa consommation électrique, et 535 GWh pour l’ensemble de l’agglomération. En agriculture, la demande est encore plus élevée : irriguer les 19 000 hectares de pastèques cultivés en 2021 (6 000 m³ par hectare) exigerait près de 456 GWh…
Le dessalement ne peut, à lui seul, sauver le Maroc de la pénurie d’eau. L’agriculture, qui consomme 85 % de la ressource, reste le maillon le plus fragile et le plus gourmand. Pour que l’eau du pays soit réellement sécurisée, il faudra combiner l’augmentation de l’offre via le dessalement à d’autres solutions, plus une optimisation drastique de son usage sur le terrain. Agroforesterie, cultures moins exigeantes en eau, ombrage des sols ou irrigation enterrée sont autant de pistes. Mais le Maroc pourra-t-il réussir ce double défi ? Et ces efforts suffiront-ils à protéger durablement la ressource la plus précieuse du pays ?