Drame de Sebta : Le prix de l’hubris
Retour sur le drame de Sebta des 30 et 31 juillet 2026 : pour le sociologue Hamza Esmili, l’exode massif d’une jeunesse désespérée révèle l’échec d’un Maroc qui a préféré la grandeur des vitrines à la démocratisation sociale. Tribune.
Par Hamza Esmili, chercheur et sociologue.
C’est le cœur lourd que l’on a découvert les images inouïes, extraordinaires, inédites, de ces quelques soixante mille marocains qui ont brûlé la frontière séparant leur pays de la cité espagnole de Ceuta à la nage et au péril de leur existence – plusieurs dizaines sont décédés en ces journées terribles du 30 et 31 juillet 2026. Ce n’est pas que l’on en soit surpris : ce que révèle au monde entier l’exil choisi et généralisé de la jeunesse marocaine ne date pas d’hier. Les tares du modèle de développement – selon l’expression consacrée – qu’a élu le Maroc au cours des dernières décennies ont été rigoureusement décrites, à mesure que l’impasse de la théorie du ruissèlement appliquée à une économie peu intégratrice se découvrait au grand jour. Cette contradiction – espérer de vertueux effets d’entraînement national sans en soutenir les indispensables relais sociaux – placée au cœur de la politique publique est aujourd’hui admise au sein de la littérature marocaine libérale elle-même.
Ce n’est pas non plus la panique européenne de voir déferler la foule marocaine – pétrie de l’espoir d’une dignité d’autant plus désirée qu’elle lui est inconnue – qui requiert l’urgence : l’on rappellera à ces Européens que l’une des conditions historiques de leur propre essor économique fut l’émigration – tout au long des XIXème et XXème siècles – de parties considérables de leurs classes populaires à destination des colonies américaines, océaniennes ou africaines. Le Nouveau monde n’accueillait-il pas l’armée de réserve du capitalisme de l’époque, lointains devanciers des not in Education, Employment or Training (NEET) contemporains dont tout porte à suspecter la surreprésentation parmi les brûleurs de Ceuta ?
Qu’importe néanmoins ! La politique du non-accueil prévaut au temps du nationalisme triomphant, et c’est à coups de pierre que les jeunes marocains affamés et assoiffés ont été reçus, énième démonstration de l’inégalité des corps et des vies, sans doute pas la plus étonnante, puisqu’il est attendu d’une exclave coloniale tout juste peuplée de quelques dizaines de milliers d’habitants qu’elle réagisse à un tel afflux avec toute la vigueur apeurée de son racisme. Non, ce qui fait figure de morsure intolérable pour cette jeunesse émigrée et tôt renvoyée chez elle est d’abord la politique à son égard de sa propre société – qui la condamne ainsi au statut indigne de surnuméraires. Ce lourd jugement collectif serait peut-être même figuré par le relâchement intentionnel de la surveillance des frontières aux fins du rapport de force avec l’État espagnol, curieuse tactique qui consiste à lâcher ses enfants chez le voisin comme on y disperserait autant de nuisibles. Qui sait ? Laissez-faire stratégique ou échec opérationnel, l’État a tôt été débordé par l’afflux des déshérités du Maroc moderne, tant qu’il n’a réussi à reprendre le contrôle que lors de scènes de guerre se rajoutant au spectacle du désespoir.
C’est ainsi une société aussi sociologiquement diverse qu’identiquement désespérée qui est venue de tout le Maroc se masser à la frontière de Ceuta tandis que se répandait comme traînée de poudre la rumeur du passage possible vers l’eldorado européen. Au fond, la dualité de l’évènement, peut-être provoqué par une décision des autorités mais outrepassant considérablement celle-ci, est symptomatique de l’ornière marocaine, que fondent tant le manque d’ouverture politique que le déficit de démocratisation sociale. Le premier versant du problème est bien connu, et il n’est sans doute pas utile d’y revenir tant les prisons du pays sont gorgées de crimes d’opinion, le dernier d’entre eux étant celui réputé commis par le talentueux rappeur Mehdi Black Wind, que les mouvements précédents de cette jeunesse marocaine – ces fois-là à destination de la transformation du pays plutôt que de son délaissement – ont été réprimés dans le sang, que la société n’a que peu son mot à dire dans les orientations générales qui lui sont imprimées – ce qui on le concède volontiers est un fait d’époque transcendant la réalité marocaine.
Le déficit de démocratisation sociale est pour sa part moins bien repéré. Il prend racine dans les rapports sociaux historiquement à l’œuvre au Maroc et plus spécifiquement la position de la bourgeoisie en leur sein. Classe-pivot par excellente, la bourgeoisie revêt une fonction d’égalisation au sein des sociétés modernes, en permettant l’incubation et la promotion des valeurs afférentes au libéralisme – libertés politiques et égalité statutaire. Moins que la moralité propre de la bourgeoisie, cette fonction égalisatrice a pour arrière-plan les aspirations à l’ascension sociale qui parcourent les sociétés modernes, lesquelles conduisent à la diffusion par mimétisme des normes bourgeoises et à la formation d’une culture nationale plus ouverte que celle largement stratifiée des sociétés prémodernes. Au Maroc, cette mécanique a bien été à l’œuvre aux premiers temps de l’indépendance : l’école et l’université, les médias publics ou la scène artistique ont ainsi été autant de lieux de modernisation sociale ; de même, la politique de l’arabisation promue par la bourgeoisie nationaliste a été vectrice d’indéniables mobilités ascendantes, le plus souvent à destination de la fonction publique.
Progressivement, la bourgeoisie s’est cependant révélée séparatiste, abandonnant toute prétention à la modernisation-égalisation de la société, se délestant du lien à l’école publique et à l’arabe au profit de celui à la mission étrangère et au français, enrayant in fine le rapport unissant mobilités sociales et formation d’une culture nationale. Aussi le séparatisme bourgeois se révèle t-il lourd de conséquences : par l’empêchement de l’égalisation des conditions de vie, il fonde une dynamique sociale dont les composantes – la variété des groupes au sein de la nation marocaine – sont en grande partie étanches l’une à l’autre, tant sur le plan économique que culturel, condamnant d’avance toute politique – y compris libérale – de développement.
À défaut de ruissellement, le déni de démocratisation sociale n’a de cesse de stimuler les affects du ressentiment et du revanchisme, auxquels l’État a su donner ces dernières années la grammaire nationaliste d’une volonté de puissance artificiellement transclasse et en pratique figurée par les succès récents de l’équipe marocaine de football. Cette politique de la métaphore a trouvé son expression paradigmatique lors de la récente Coupe d’Afrique des nations organisée par le Maroc aux mois de décembre 2025 et janvier 2026. C’est que cet évènement a été annoncée comme une sorte de bal de mariée, où le Maroc fort de ses avancées considérables devait enfin par le biais d’une organisation sans faille accéder à la place qui lui revenait de droit parmi le concert des nations, les Africains et les Arabes que l’on conviait chez nous étaient invités à saluer notre majestueuse entrée dans le grand monde des pays qui comptent. Cette naissance n’était pourtant que le prélude à un sacre encore plus grandiose, celui où lors d’une bien-nommée Coupe du Monde toutes les nations viendraient chez nous – et chez nos vrais égaux-rivaux, ces mêmes Espagnols et leurs comparses portugais – admirer notre génie.
Hélas ! C’est ce vain hubris qui s’échoue sur les plages de Ceuta, le spectacle morbide d’une jeunesse marocaine unanimement désespérée représentant le prix réel de toutes les illusions de grandeur. De Fnideq, de Mdiq, de Tanger, du Rif, puis plus loin de Fès, de Kénitra, de Rabat ou de Casablanca, ce sont des cohortes entières d’hommes et de femmes privés de travail gratifiant, de salaire décent, de protection sociale digne, de droits politiques, en un mot d’un avenir qui soit autre chose qu’une lutte atone pour la survie, des cohortes entières d’hommes et de femmes qui ont ainsi pris le chemin de la délivrance européenne, en attendant comme dans un miroir inversé la réparation chimérique d’une vie matinée d’injustice.
Peu après l’enclenchement des révolutions arabes, le poète Abdellatif Laabi écrivait ce qui suit : « Les défis que nous avons à relever demandent plus que jamais du courage politique, de la hauteur de vues et une vraie capacité d’anticipation. Le rêve d’un Maroc démocratique, moderne et prospère, n’est plus une utopie. Il est à notre portée. Traduisons-le en actes, à l’exemple d’autres peuples arabes qui ont pris leur destin en main et ont fait leur entrée dans l’Histoire par la grande porte. » Au Maroc comme ailleurs, l’optimisme a perdu de sa force de persuasion. Il demeure néanmoins la gravité de l’épreuve de la démocratisation conjointement politique et sociale, sans laquelle la catastrophe de Ceuta et d’autres équivalentes n’auront de cesse de se reproduire.
- On lira à cet égard la production précieuse de Najib Akesbi.
- Abdelaaziz Ait Ali, Mahmoud Arbouch, Fahd Azaroual, Karim El Aynaoui et Adnane Lahzaoui, Morocco as a Connector State: A Winning Strategy in a Fragmented World, Rabat, Policy Center for the New South, coll. « Policy Paper », juillet 2026, pp. 17-26.
- On évalue le chiffre des Européens émigrés à près de 60 millions, entre 1815 et 1930, environ un Européen sur cinq a quitté définitivement le continent ; Dudley Baines, Emigration from Europe 1815-1930, Cambridge, Cambridge University Press, 1995.
- C’est ainsi qu’une candidate aux législatives, journaliste bien connue, axe actuellement sa campagne sur l’impératif de « l’anti-natalisme » pour préférer « la qualité » à « la quantité ». Caricaturale dans ce cas, la violence du jugement qu’une partie essentielle de la bourgeoisie porte sur tout ou partie de la société marocaine doit être soulignée.
Ce texte a été aussi publié par nos confrères de L’Orient le Jour (Liban). À lire ici :
https://www.lorientlejour.com/article/1543459/drame-de-ceuta-le-prix-de-lhubris.html
