À Sebta, Luna Blanca en première ligne avec les Haraga
À Sebta occupée, l’association Luna Blanca est devenue un pilier de la réponse humanitaire face à un afflux migratoire inédit. Reportage aux côtés de Mustapha, son président, lors d’une journée marathon de distribution de repas.
Au quartier Rosales, à Sebta occupée, un homme fait figure d’icône : Mustafa Abdelkader Mohamed, que ses amis surnomment « Mokhtar », en référence à Omar El Mokhtar, le célèbre résistant libyen. Sebtaoui de naissance, Mustapha est d’origine marocaine, plus précisément de Larache. Aujourd’hui, il est l’un des acteurs les plus respectés au sein de la communauté musulmane de la ville occupée.
« Dans ma vie, j’ai connu plusieurs crises migratoires, mais je n’en reviens pas de l’ampleur de celle-ci », confie-t-il à ENASS.
Mardi 4 août 2026, nous nous rendons au siège de son association, Luna Blanca, installé au sous-sol de la mosquée de Sidi Mbark. À l’entrée, une centaine de jeunes sont assis à même le sol, attendant à la fois de la nourriture et des nouvelles de leur situation. Les mineurs sont regroupés dans une file séparée. « Un responsable du CETI doit passer pour commencer à les identifier », précise un membre de l’association, reconnaissable aux couleurs vert et blanc de Luna Blanca.
C’est le début d’une nouvelle longue journée de distribution de repas. « 4 000 repas devraient être distribués aujourd’hui », annonce Mustapha. « C’est notre quotidien depuis six jours maintenant, et c’est notre devoir face à une crise humanitaire de cette ampleur », poursuit-il.
Luna Blanca, un pilier de la réponse humanitaire
Fondée en 1997 et basée à Sebta, Luna Blanca est active depuis la fin des années 1990 dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. L’association apporte une aide humanitaire aux personnes les plus vulnérables, « sans distinction d’origine ou de nationalité », précise Mustapha. Elle distribue quotidiennement des repas, des colis alimentaires, des vêtements et des produits d’hygiène, tout en assurant un accompagnement social et médical de première nécessité.
« Dans ma vie, j’ai connu plusieurs crises migratoires, mais je n’en reviens pas de l’ampleur de celle-ci. »
Face à l’augmentation des arrivées de migrants à Sebta, Luna Blanca est devenue un acteur essentiel de l’aide d’urgence, en particulier lorsque les structures d’accueil sont saturées. « En collaboration avec les services sociaux de la Ville autonome de Sebta et grâce au soutien de nombreux bénévoles et donateurs, l’association joue un rôle central dans la réponse humanitaire aux crises migratoires et sociales que connaît l’enclave », poursuit son président.
Au siège de l’association, la cheffe cuisinière est sur le pont. Au menu du jour : un plat de lentilles et du pain. Avec son équipe, elle prépare les repas en barquettes. « La machine est bien rodée chez nous : nous avons déjà géré la crise de 2021, et nous maintenons désormais un service de repas permanent toute l’année. La différence, cette fois, c’est que nous passons d’un service de 300 à 4 000 repas quotidiens », explique-t-elle. Pour cette nouvelle opération humanitaire, Luna Blanca compte sur ses bénévoles, de jeunes hommes et femmes de Sebta issus de la communauté musulmane, ainsi que sur la bonne relation qu’entretient l’association avec le gouvernement local et la municipalité. « 50 % de nos fonds proviennent de la municipalité, qui nous soutient dans ces opérations à travers une aide financière régulière et officielle », précise Mustapha, avant de rejoindre ses équipes pour démarrer la première opération de la journée.
« Nous sommes une ville de 82 000 habitants qui a vu arriver, en douze heures, 60 000 personnes. Quelle ville au monde pourrait répondre à un tel afflux ? »
Direction la zone industrielle, plus précisément les anciens dépôts commerciaux autrefois utilisés pour la contrebande avec le Maroc. « Dans cet espace vivent entre 800 et 1 000 personnes, beaucoup de jeunes et de femmes », énumère Mustapha. « Pour cette opération, nous faisons appel aux autorités locales et à la police pour nous aider à son bon déroulement », ajoute-t-il. Il appelle le conseiller municipal en charge de la police locale, qui confirme l’envoi de patrouilles pour accompagner l’équipe de Luna Blanca. « Cette demande je la fais à contre-cœur car je refuse que la police soit présente mais des fois nous sommes obligés », tempère-t-il. Deux véhicules de l’association démarrent ; nous les suivons.
Sur place, les jeunes harragas attendaient avec impatience cette distribution, la première de la journée. Épuisés par la soif, la faim et le soleil, ils forment une longue file ; les jeunes femmes constituent une file séparée. Des mères accompagnées d’enfants figurent aussi parmi le groupe. Les scènes sont tristes, mais les jeunes trouvent malgré tout le temps de plaisanter entre eux. L’opération se termine rapidement, sous le regard ferme et agressif de la police nationale espagnole. Mustapha veille à son bon déroulement, conscient des risques que représente cette zone. « Nous devions quitter les lieux dès la fin de la distribution. Nous sommes contents, car nous avons pu servir l’ensemble des migrants présents », explique-t-il. Retour ensuite au siège de l’association pour la deuxième opération de la journée.
Une ville de 82 000 habitants débordée par 60 000 arrivées
Il est 16 heures. Devant le siège de Luna Blanca, les jeunes rassemblés sont de plus en plus nombreux : environ 2 000 personnes, dont quelque 300 mineurs. « Nous sommes confiants, l’opération se déroulera bien », veut croire Mustapha. Les équipes sont sur place, le matériel est installé. Les jeunes harragas forment un groupe compact derrière les grillages. Ça se bouscule, ça crie, la situation commence à déborder. Mustapha intervient : « Mes chers frères, tout le monde recevra son repas, il y en a pour tout le monde. Je vous demande d’être patients et organisés. Celui qui est déjà passé n’a pas le droit de revenir : il doit penser à laisser sa place à son frère qui n’a pas encore mangé », insiste-t-il.
La deuxième opération démarre, et les choses s’organisent. Une heure plus tard, Luna Blanca a distribué 2 500 repas. « Cela dépasse légèrement ce qui avait été préparé pour la journée. Nous en avons distribué 4 000 au total, et donné du lait, du pain et des biscuits aux dernières personnes », détaille Mustapha, fatigué après cette journée, mais satisfait du travail accompli par son équipe.
« Mes chers frères, tout le monde recevra son repas. Je vous demande d’être patients et organisés. »
« Je suis d’autant plus fier que nous prouvons que les habitants de Sebta ne sont ni égoïstes ni violents. Dire cela est faux. Les habitants ont tout donné et continuent de partager leurs repas avec les arrivants. L’image que certains médias veulent donner de nous, comme si nous refusions nos frères, est complètement erronée », conteste-t-il, ulcéré par cette « fausse image des Sebtaouis ».
Et d’ajouter : « Je vois des gens partager leurs repas, leurs maisons, accueillir des mineurs chez eux, dépenser leur propre argent pour que ces jeunes puissent manger, se vêtir et être en sécurité. Mais il ne faut pas se leurrer : cette crise nous dépasse largement. Nous sommes une ville de 82 000 habitants qui a vu arriver, en l’espace de douze heures, 60 000 personnes ! Quelle ville au monde pourrait répondre convenablement à un tel afflux ? », s’interroge Mustapha, qui se dit déçu par l’image que d’autres Marocains cherchent à coller aux habitants de Sebta, musulmans ou d’autres confessions.
« Les habitants ont tout donné et continuent de partager leurs repas avec les arrivants — l’image inverse est complètement erronée. »
La journée de Luna Blanca et de Mustapha est loin d’être terminée. « Il faut déjà préparer le lendemain », lance-t-il. Le président de l’association consulte ses équipes : « Alors, demain, pâtes ou bissara [velouté de fèves] ? C’est une demande des jeunes. » Il passe ses appels pour commander 300 kg de riz, des litres de sauce et du pain. « Nous n’avons pas l’argent pour payer toutes ces commandes. Pour l’heure, nous répondons à l’urgence, et Dieu nous aidera, inch’Allah. »
