Les refoulés de Sebta : Scènes de naufragés de la frontière européenne

Après les refoulements opérés par les autorités espagnoles, des centaines de jeunes Marocains et de migrants subsahariens ont été transférés vers Tanger avant d’être renvoyés vers leurs villes d’origine. Reportage à la gare TGV de Tanger, où s’achève le rêve européen.

Nous sommes le lundi 3 août. Il est 16 heures à la gare TGV de Tanger. À quelques mètres de l’entrée de cette vitrine du « Maroc en mouvement », une centaine de jeunes Marocains et plusieurs migrants originaires d’Afrique subsaharienne sont assis à même le sol. Pour eux, le voyage vers l’Europe s’est arrêté brutalement.

Après leur arrestation puis leur refoulement illégal par les autorités espagnoles, ils ont été remis aux forces de l’ordre marocaines avant d’être conduits en bus jusqu’à la gare.

À Tanger, l’attente après l’échec

« On nous a déposés ici depuis ce matin. On nous a promis un train gratuit vers Casablanca ou Marrakech, mais personne ne nous dit quand nous partirons », raconte Hamid, maçon originaire de Taza.

Assis sur deux sacs contenant quelques vêtements et une couverture, il retrace son parcours. « Je travaillais à Tanger. J’ai appris sur les réseaux sociaux qu’il y avait une vague de départs. Je suis parti jeudi vers la frontière. Aujourd’hui, je rentre sans rien. J’ai perdu ma carte d’identité, mon diplôme et toutes mes affaires. Je suis obligé de retourner dans mon village », dit-il, visiblement abattu.

Autour de lui, les récits se ressemblent. Fouad, venu de Salé, enchaînait les emplois précaires sur les chantiers de construction. « Je travaillais de temps en temps, mais les salaires sont trop faibles. Alors jeudi, je suis parti avec des amis. Nous avons été arrêtés à Sebta. Nous sommes restés une journée entière sans eau ni nourriture », raconte-t-il.

Sur l’esplanade de la gare, la fatigue se lit sur tous les visages. Certains dorment à même le sol, d’autres attendent en silence. Lorsqu’une personne distribue quelques bouteilles d’eau et des paquets de biscuits, la scène tourne rapidement à la cohue. Chacun tente d’obtenir un peu de nourriture. Les forces de l’ordre observent la scène à distance, sans intervenir.

Deux jeunes migrants subsahariens, épuisés, renoncent à se mêler à la foule. « Nous n’avons même pas réussi à atteindre Sebta », souffle l’un d’eux. Hamid leur tend deux paquets de biscuits. La solidarité est en acte entre les damnés de la terre. Non loin de là, une mère accompagnée de ses deux jeunes enfants préfère rester à l’écart. Elle attend simplement d’être renvoyée vers sa ville d’origine.

À la frontière, les refoulements continuent

Pendant que les premiers refoulés arrivent à Tanger, les opérations de refoulement se poursuivent au poste-frontière séparant Fnideq de la ville occupée de Sebta.

Près des grillages, un jeune homme laisse éclater sa colère. « Je préfère mourir. Je ne veux plus de ce pays », crie-t-il devant les forces de l’ordre marocaines, sous le regard de dizaines de familles venues chercher des nouvelles de leurs enfants. 

De l’autre côté de la frontière, nous rencontrons Mohamed et Aymen. Exténués, ils rejoignent la frontière la peur au ventre. « Vont-ils m’arrêter ? », me demande-t-il. « Et que fait le Makhzen quand il nous arrête ? », enchaine son ami. Mohamed originaire de Fnideq ne pouvait plus de cette expérience : « Ma mère m’a supplié de revenir. Elle est malade, elle a besoin de moi. Je reviens au Maroc pour elle, mais je tenterais ma chance une deuxième puis une troisième fois, jusqu’au succès ». 

Deux jours plus tard, le 5 août, la gare TGV de Tanger a retrouvé son calme. Les groupes de migrants ont disparu de l’esplanade, progressivement transférés vers différentes villes du pays. Mais la présence policière demeure importante. Des jeunes continuent d’être soumis à des contrôles d’identité et à des fouilles de leurs effets personnels. Tout indique que les autorités entendent empêcher la reconstitution d’une nouvelle vague de départs.

La plus grande vague de départ

Depuis la fin du mois de juillet, les abords de Sebta connaissent l’une des plus importantes vagues de tentatives de passage vers l’enclave espagnole depuis plusieurs années. Des dizaines de milliers de personnes, majoritairement des jeunes Marocains, mais aussi des migrants originaires d’Afrique subsaharienne, ont convergé vers la frontière dans l’espoir d’atteindre le territoire européen. Les autorités espagnoles ont procédé à des refoulements massifs (49 000 sur 60000 arrivés), tandis que les autorités marocaines ont organisé le transfert des personnes interpellées vers Tanger et Tétouan puis leur dispersion vers leurs régions d’origine. Cette séquence met en lumière la persistance des facteurs qui alimentent les départs — chômage, précarité et absence de perspectives — malgré le renforcement continu du contrôle des frontières. 

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    Le dernier ouvrage de Salima S. El Mandjra est une réflexion-rêverie sur la transmission, par petites touches subtiles.

    TempOralités Salima El Mandjra
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