Bazza : « Le dessalement est un mal nécessaire »  

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Face à la pression croissante sur les ressources hydriques, le Maroc mise de plus en plus sur le dessalement de l’eau de mer comme solution pour garantir la sécurité hydrique. Dans cet entretien, Mohamed Bazza, expert international sur les questions environnementales, revient vers ENASS sur les risques environnementaux et économiques de ce choix technologique.

| Entretien réalisé par Imane Bellamine


ENASS.ma : Dans quelle mesure le recours croissant au dessalement peut-il réellement constituer une solution durable face à la pénurie d’eau au Maroc ?

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Mohamed Bazza : Quand un pays adopte le dessalement pour répondre à une partie – ou la totalité – de sa demande d’eau, il ne le fait généralement pas en tant que choix parmi d’autres alternatives ; c’est plutôt l’ultime et unique solution à laquelle il fait recours quand il ne dispose pas – ou plus d’eau douce naturelle. Le dessalement se fait par des procédés physiques et chimiques qui requièrent généralement beaucoup d’énergie. On parle d’une eau non conventionnelle – au même titre que l’eau fabriquée chimiquement, et l’eau issue du traitement des eaux polluées – qui sont toutes coûteuses en comparaison avec l’eau naturelle des cours d’eau, des résurgences, etc., mais aussi et surtout des barrages et des nappes d’eau souterraines. 

Le dessalement est donc un mal nécessaire. On y a recours par nécessité d’eau, et il n’y a pas d’alternative, mais il a un coût élevé, d’une part, et sa production est polluante, d’autre part. En effet, pour chaque litre d’eau dessalée, on rejette un litre et demi de saumure (eau ayant jusqu’à deux fois la concentration d’avant traitement) dans les mers et les océans. Le dessalement des eaux saumâtres (concentration de sels généralement inférieure de 7 à 10 grammes par litre) a un coût moindre, mais ces eaux qui sont souterraines sont souvent limitées en termes de volume et ne sont souvent pas renouvelables ; de même qu’il faut compter sur le coût de pompage pour les relever des profondeurs souvent maximales.  

Depuis l’entrée en application de l’osmose inverse comme procédé de dessalement à la fin des années 1970 et son perfectionnement avec le temps, le coût de dessalement a beaucoup chuté, le procédé est devenu le plus prisé. A présent, le coût moyen d’opération varie de 15 à 8 dirhams le mètre cube, en fonction de plusieurs facteurs notamment la capacité de production, avec au moins 40-45 % pour l’énergie.

L’eau dessalée ne peut être remplacée par l’eau conventionnelle, en prime abord  pour le coût élevé  de sa production. 

A noter que l’eau dessalée ne peut pas remplacer l’eau conventionnelle d’abord à cause du prix élevé pour la produire, mais aussi à cause de la concentration des stations de dessalement dans les zones côtières, loin de l’intérieur du pays, et plus bas par rapport aux zones situées à des altitudes élevées, ce qui ajoute au coût de son transfert jusqu’aux  aux lieux de son  d’utilisation. Pour ces raisons et bien d’autres, un pays ne peut pas être riche en ressources d’eau par le dessalement, 

Néanmoins, et pour répondre à votre question concernant le Maroc, le dessalement est indispensable pour sa résilience hydrique face aux perturbations des apports en eau, et partant de sa sécurité hydrique dont elle fait partie ; mais la durabilité de cette résilience est tributaire de l’intégration des eaux dessalées avec les autres ressources hydriques, à travers une stratégie globale de gestion de l’eau, privilégiant les énergies renouvelables et l’économie circulaire.

En effet, le dessalement est une solution stratégique cruciale, mais non exclusive, face à la pénurie d’eau. Il constitue une source fiable pour l’eau potable, l’industrie et l’irrigation des cultures valorisantes de cette ressource. Toutefois, son adoption massive poserait des défis majeurs de coût, d’énergie et d’impact environnemental. Pour relever ces défis de manière durable, il est nécessaire d’adopter une approche qui intègre toutes les ressources hydriques, notamment la réutilisation des eaux usées traitées, l’efficacité hydrique (valorisation) et l’énergie renouvelable.  Une gouvernance appropriée de l’ensemble de ces ressources, notamment en ce qui concerne l’équilibre entre l’offre et la demande qui  est également nécessaire.

ENASS.ma : Comment évaluer la pertinence économique d’investir dans des infrastructures aussi coûteuses, tant à construire qu’à exploiter ?

Le dessalement s’impose en raison de la pénurie d’eau croissante, dictée par les impacts des changements climatiques, et de mauvaise gestion.

Mohamed Bazza : Avant de répondre à cette question, il est utile de rappeler que le dessalement s’impose en raison de la pénurie d’eau croissante dictée par les impacts des changements climatiques, mais aussi par la mauvaise gestion. Le pays aurait pu au moins retarder l’échéance du dessalement à grande échelle si les prévisions des changements climatiques avaient été prises en considération,  pour une  adaptation du pays à faire face en étant préparé par une mise en œuvre à temps.

Il est nécessaire d’adopter une approche d’évaluation économique pertinente de tout projet de dessalement avant sa mise en œuvre.

Maintenant que le dessalement est devenu une obligation, et il s’agit en effet d’infrastructures coûteuses, aussi bien à construire qu’à exploiter, il est nécessaire d’adopter une approche d’évaluation économique pertinente de tout projet de dessalement avant sa mise en œuvre. Des économistes maîtrisent bien ces approches d’analyse coût-bénéfice complets, qui incluent notamment les investissements initiaux, les options et coûts d’exploitation, les bénéfices socio-économiques, le financement, etc., sans oublier les études d’impact sur l’environnement (écosystèmes marins) et leur atténuation. A noter que le domaine du dessalement se prête bien au financement par les partenariats public-privé (PPP) et les prêts concessionnels, notamment en intégrant des options d’énergies renouvelables pour réduire les coûts d’opérations. 

Les études et les évaluations économiques pertinentes des projets de dessalement doivent être entreprises bien à l’avance car elles requièrent du temps, ce qui n’est pas toujours le cas quand les stations ne sont construites qu’à la dernière minute, en réaction à une crise hydrique. Le cas de Casablanca illustre cette situation.

Au cours des 20 dernières années, l’accroissement de la pénurie d’eau un peu partout dans le monde, induite par les impacts des changements climatiques, a à son tour causé une augmentation aussi bien de la demande que des prix des stations de dessalement. En 2024, le nombre de stations de dessalement opérationnelles dans le monde était d’environ 22000, une forte augmentation par rapport à 16000 juste en 2019 dont la moitié dans la région du Moyen-Orient et Afrique du Nord, principalement les pays du Golfe. Une autre raison pour anticiper et programmer les stations nécessaires, bien à l’avance. 

ENASS.ma : Quelle lecture faites des ambitions marocaines dans cette technologie ? 

Mohamed Bazza : Au Maroc les responsables des secteurs concernés ont beaucoup de volonté et d’ambitions concernant les objectifs en termes de capacités de production d’eau dessalée et de son utilisation comme eau potable mais aussi en agriculture, dans le futur proche. Mais, s’il est bien d’être optimiste et de voir grand, dans le domaine du dessalement, une telle vision démontre un certain manque d’expérience dans le domaine du dessalement et de sa demande en termes de financement, d’énergie, d’installation et de gestion efficace, mais aussi des problèmes que le dessalement génère.  Les délais accusés par les premières grandes stations du pays sont en train de servir d’école aux responsables. 

« Le ministre de l’eau a rappelé à plusieurs reprises l’objectif de produire 1,7 milliard de mètres cubes d’eau par an d’ici 2030, soit dans quatre ans, un objectif qui semble toutefois difficilement atteignable. »

En effet, le département de l’Eau a souvent indiqué plus d’une fois l’objectif d’atteindre la production de 1.7 milliards de cubes d’eau par an à l’horizon 2030, c’est-à-dire dans 4 ans, ce qui ne sera vraisemblablement pas possible.  Aujourd’hui il y a 14 stations opérationnelles dont la grande majorité sont de petite capacité, ce qui fait que la capacité totale de production est bien en deçà de 200 millions de mètres cubes par an. Une quinzaine d’autres stations sont soit en cours de réalisation, soit programmés, en réponse à la pénurie d’eau grandissante.

Pour sa part, le ministère de l’agriculture ambitionne ce qui paraît être une illusion ou un mirage concernant les objectifs en termes de superficies irriguées avec l’eau dessalée, non seulement sur la côte maritime mais aussi parfois plus loin et à des altitudes bien plus élevées par rapport aux stations de dessalement. En effet, le département d’agriculture ambitionne l’irrigation de 120 mille hectares à l’eau dessalée, à partir plusieurs stations existantes ou en vue.

La première station de dessalement qui dessert l’irrigation, est celle de Chtouka dans la Souss-Massa, à Agadir. 

Mais le coût de l’eau dessalée reste trop élevé pour l’agriculture, sauf en cas de cultures à haute valeur ajoutée destinées à l’exportation. La première station de dessalement qui dessert l’irrigation est celle de Chtouka dans la Souss-Massa, Agadir, inaugurée en 2022, d’une capacité de production de 100 millions de mètres cubes (Mm3) par an à présent, répartie entre approvisionnement en eau potable (55 Mm3) et l’Agriculture (45 MM3). Le coût de production s’élèverait à plus de 11 DH le mètre cube mais elle est vendue aux producteurs agricoles à 5 DH, le reste étant subventionné par l’Etat. La superficie agricole exploitée à présent serait inférieure à 10000 hectares et la demande d’irrigation est satisfaite à 50% par les eaux souterraines et 50% par l’eau dessalée. La production (principalement les fruits rouges et tomates cerises) est destinée essentiellement à l’exportation. 

Le coût de l’eau dessalée reste trop élevé pour l’agriculture, sauf quand il s’agit de cultures à haute valeur ajoutée destinées à l’exportation

Les conditions de la Station Chtouka ne pourront vraisemblablement pas être reproduites pour les autres stations destinées partiellement ou totalement pour l’agriculture, mais les responsables comptent sur l’utilisation d’énergie renouvelable, ce qui réduirait le prix du dessalement à 4.5 DH le mètre cube. Encore faut-il produire l’énergie renouvelable, un processus qui coûte cher aussi, d’une part, et même à 4.5 DH le mètre cube, ça reste trop élevé pour la production agricole quand la totalité de la demande d’eau provient du dessalement..

C’est du moins ce qui est prévu pour les stations de Casablanca et Dakhla qui sont en cours de construction. Il en est de même pour les stations de dessalement de l’Office Chérifien des Phosphates (OCP) dont l’eau dessalée sert pour l’industrie et l’eau potable et qui sont aussi basées sur les énergies renouvelables.   

A noter qu’une douzaine d’autres stations de dessalement sont programmées pour le futur proche et le pays se lance dans le développement de la technologie de dessalement au niveau domestique.

Le pays a aussi déployé une quarantaine de petites stations de dessalement compactes et mobiles dès le début de 2024, et envisage d’atteindre 200 unités avant la fin 2025, pour le dessalement d’eaux saumâtres et de mer. Les premières stations ont été installées dans les régions de Casablanca, Berrechid et Settat, et en août 2025 le ministre de l’eau avait annoncé l’acquisition et la livraison de 89 unités. 

Ces stations de capacité entre 3 et 30 litres par seconde, ne sont normalement pas conseillées pour les vastes zones, mais plutôt les petits villages et les zones reculées, légèrement éloignées des villes, où la distribution d’eau par les méthodes conventionnelles serait prohibitive. Leur installation dans des régions proches de la mer et de grandes villes comme Casablanca, Berrechid et Settat, témoigne du retard mis pour installer de grandes stations comme celle de Casablanca. Le recours aux petites stations n’est qu’une solution temporaire en attendant les grandes usines de dessalement. Au lieu d’adopter une politique proactive fondée sur la prévision et la résolution des problèmes, avant qu’ils ne surviennent, nous nous trouvons contraints de résoudre le problème par deux fois, ce qui augmente les coûts.

A noter enfin que l’agriculture à l’eau dessalée au Maroc requiert la recherche scientifique appliquée. La politique du secteur se focalise sur les subventions, notamment des prix, aux agriculteurs, mais si la moitié de ces subventions était investie dans la recherche appliquée et ses résultats appliqués effectivement, l’adoption serait mieux réussie. Il faudrait aussi l’investissement dans la technologie de dessalement, y compris la dimension industrielle, conformément aux directives royales de développer les capacités du pays dans le domaine du dessalement.

ENASS : Le développement de ces projets risque-t-il d’accentuer les écarts entre zones côtières et régions de l’intérieur, ou au contraire peut-il contribuer à les réduire ?

Mohamed Bazza : La réponse courte est que les deux options sont possibles avec le dessalement, en fonction de la manière dont les ressources en eau disponibles, l’eau dessalée comprise, sont/seront planifiées et gérées. Dans le cas où le dessalement est intégré dans une stratégie nationale de gestion de l’eau comme indiqué précédemment, avec une redistribution aussi équitable que possible, il contribuera à réduire les disparités en apportant une sécurité hydrique là où elle manque. Mais ceci, ne peut se réaliser que grâce à une planification équitable et des investissements importants dans les infrastructures de transport et de distribution. Dans le cas contraire, le dessalement accentuerait les disparités.

Ce qui se passe avec l’accroissement du stress hydrique, et le phénomène s’est déjà produit à des degrés différents au cours des longs épisodes de sécheresse notamment le tout dernier, c’est l’afflux migratoire irréversible de la population rurale vers les villes. En l’absence de précipitations, les activités agricoles qui constituent la principale source de revenu, diminuent ou disparaissent même, forçant les gens à se rapprocher des villes pour trouver des activités alternatives. Cette migration se fait même quand l’eau potable est approvisionnée aux centres et douars ruraux. Le problème se pose donc en termes de développement rural intégré en général, avec ou sans agriculture et cette dernière en irrigué ou en pluvial. 

Cette nécessité de développement rural intégré, ou du moins la création d’emploi, vient ajouter une autre dimension au problème. Et la question qui se pose est de savoir s’il faut envisager l’approvisionnement d’eau dessalée pour maintenir la population rurale, chose qui ne pourrait d’ailleurs pas se faire pour la totalité de l’espace national actuel avec toutes ses agglomérations. D’où la nécessité de traiter les situations compliquées au cas par cas, lors de la phase de planification.

ENASS: Quels mécanismes permettraient de concilier la protection des zones côtières avec l’impératif urgent d’assurer la sécurité hydrique du pays ?

L’équité requiert une approche holistique qui intègre des dimensions techniques, économiques, sociales et politiques pour faire de l’eau dessalée un bien partagé

Mohamed Bazza: Eh bien tout simplement en conciliant le dessalement et la protection des zones côtières, en tant que priorités sur le même pied d’égalité, et avec les objectifs de minimiser l’empreinte carbone et les impacts sur les écosystèmes marins, d’une part, et la sécurisation de l’approvisionnement en eau, en intégrant les infrastructures de dessalement dans un plan national de gestion intégrée des ressources en eau, d’autre part.  Ces objectifs peuvent être atteints à travers, notamment, l’adoption de technologies innovantes et efficaces, comme l’osmose inverse et les énergies renouvelables, la gestion optimisée de la saumure (e.g. utilisation de diffuseurs pour la disperser rapidement), la considération de l’environnement, notamment le choix des sites des stations et de rejet des saumures, la restauration des écosystèmes marins impactés et une stratégie de gouvernance appropriée de l’eau. L’équité requiert une approche holistique qui intègre des dimensions techniques, économiques, sociales et politiques pour faire de l’eau dessalée un bien commun. Aussi, les conditions nécessaires pour une répartition équitable sont comme suit :

  • Des infrastructures de transport, de stockage et de distribution d’eau généralisées à l’ensemble des zones territoriales concernées, sans exception. 
  • Une politique nationale d’eau qui intègre notamment la solidarité nationale, la justice et la répartition sur la base des besoins réels.
  • Accessibilité à l’eau dessalée, à travers notamment les énergies renouvelables pour réduire le coût, une tarification différenciée et des subventions ciblées.
  • Gestion efficace de la demande d’eau, à travers notamment les mesures d’économie et d’optimisation, pour l’ensemble des ressources
  • Gestion appropriée de l’environnement, à travers notamment l’adoption de technologies moins impactantes, la gestion des rejets de saumure et la préservation des écosystèmes marins.  

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