Khouribga : Marée toxique à El Foqra

WhatsApp Image 2026 05 20 at 16.30.43

El Foqra est une commune coupée du monde. Depuis le 12 mai, les ruptures dans les bassins de décantation et d’épandage du Groupe Office chérifien des phosphates (OCP), site de Khouribga, ont envahi les terres de cette communauté rurale. Les pertes parmi les agriculteurs sont importantes. Au cœur d’une catastrophe environnementale phosphatée .

Mohamed Selloum est un homme seul face au déluge d’une marée de rejets chimiques d’une grande toxicité. Depuis une semaine, Mohamed et les autres paysans de la commune d’El Foqra appellent à l’aide. Ils sont peu écoutés par les autorités locales et par les responsables de l’OCP. De très rares actions sont menées dans ce territoire abandonné depuis cet incident industriel majeur aux conséquences environnementales. Les habitants se trouvent désemparer face à cette catastrophe dans les conséquences sont loin d’être mesurées avec précision. 

Puits contaminés 

« Ce qui s’annonçait comme une année agricole exceptionnelle a viré au cauchemar. 


Nous sommes sur la route n°312, la mine des phosphates de Khouribga s’annonce à l’horizon à gauche. La station du pipeline OCP s’annonce à notre droite. Derrière cette vitrine du fleuron de l’industrie nationale se cache une catastrophe environnementale de grande ampleur. Des terres contaminées par des rejets liquides. Du bétail décidé par centaine. Des puits contaminés pour de longues années. Des agriculteurs sans voix. Ce qui devrait être une année agricole exceptionnelle s’est transformée en cauchemar : du bétail englouti par de la boue toxique et de l’eau contaminée de façon irrémédiable. 

« À El Foqra, les bêtes ont été englouties par une boue toxique et les puits sont pollués pour des décennies »

 

El Foqra est située sur le plateau des phosphates, dans la partie nord-ouest de la province de Khouribga. Elle se caractérise par un climat semi-aride, avec une faible pluviométrie et des étés très chauds. La nature est déjà rude dans ces terres riches en phosphates et pauvres en développement humain.  

 « Une multinationale marocaine nous inflige ce déluge et tue notre bétail ». 

Abderrahim est berger. Il vit avec sa famille dans le douar de Lamlikate. Il est khamass chez Mohamed avec qui il s’est associé dans l’élevage du bétail et l’apiculture. « Pour une fois depuis des années, je m’attendais à une saison agricole où je pourrais souffler un peu, mais j’ai tout perdu », se désole-t-il. Abderrahim fait parti des personnes blessées à la suite du déluge envahissant les terrains. « J’ai failli mourir, j’ai été transporté par l’ambulance de la commune vers le centre de santé », raconte-t-il. Avec Mohamed, ils ont perdu 42 têtes de bétail de moutons, toute la production apicole.    Mohamed, propriétaire terrien et agriculteur, n’arrive pas à toujours à estimer ses pertes. « J’ai perdu une partie de la moisson de l’année, environ 20 hectares de blé mais surtout j’ai perdu la terre. Que vaut maintenant cette terre ? », s’interroge-t-il face à ce théâtre de désolation. « Le ministère de l’Agriculture nous donne des subventions et une multinationale marocaine nous envoie ce déluge et tue notre bétail », compare-t-il. Les habitants rencontrés du douar s’inquiètent de la possibilité encore d’habiter ce territoire.

Terres inhabitables 

« Face au mutisme du Groupe OCP et à l’inertie des autorités locales, les agriculteurs de la province de Khouribga se retrouvent seuls et désemparés, prisonniers d’une terre devenue soudainement inhabitable. »


Abdelouhed affirme avoir perdu « 10 hectares de récolte en blé ». Ce jeune agriculteur résiste à la tentation de l’émigration comme beaucoup de ces cousins. Cette catastrophe tombe très mal aussi pour les éleveurs qui tablaient sur la saison de l’Aid El Kébir : « Nous sommes en pleine période de vente de mouton pour l’Aid, nous n’arrivons plus à vendre notre bétail et nos clients n’arrivent pas à récupérer leurs achats », s’alarme-t-il. 

Lors de notre visite au douar, le 18 mai 2026, la route principale menant vers le douar est toujours coupée. Les équipes de l’OCP ont procédé à l’ouverture d’une route secondaire pour désenclaver ces douars, mais aux yeux des habitants ces efforts demeurent « limités et insuffisants ». Le jour de notre visite, un engin tenté de faire du chemin pour ce douar. Seul un employé était sur place. Il faisait de son mieux pour aider les habitants, mais en vain face à une catastrophe qui s’étend sur des dizaines de kilomètres de Khouribga et jusqu’à Fquih Ben Saleh. « Pour faire nos courses, acheter de l’eau, se rendre à l’hôpital nous devons faire une dizaine de km sur une piste. Les enfants ne peuvent plus aller à l’école », explique Mohamed. 

Abdelouhad s’inquiète des effets de ces fuites sur la qualité de vie dans le douar. « J’ai certes subi des dégâts importants mais surtout nous sommes malades depuis cette catastrophe. Les gens respirent mal, l’air est irrespirable. Nous n’avons plus à utiliser les eaux des puits à la demande des responsables locaux. ». Et s’interroger : « Comment continuer à vivre dans notre terrain avec de l’eau est Impropre à la consommation ». C’est l’avis de l’AMDH Khouribgha. Dans un communiqué la section locale de l’association, on peut lire : « Il est indéniable que la nappe phréatique a été polluée par l’infiltration de substances chimiques et minérales. De nombreux puits, dont dépendent les habitants pour l’eau et l’abreuvement de leur bétail, ont été submergés par ces eaux et ces boues saturées de produits chimiques, ce qui les rend désormais totalement impropres à la consommation ». 

Appels à l’indemnisation et une enquête 

Cette catastrophe aurait touché plus de 400 hectares, dont 120 hectares de particuliers et le reste est propriété de l’OCP. L’étendue des dégâts n’a été précisé mais selon nos informations les eaux se sont rapprochés d’Oum Rbia de 24 km ! Pour l’heure le groupe OCP n’a pas fait de communication officielle à ce sujet. Selon des médias locaux, l’OCP est intervenu dans les 24 heures pour réduire les dégâts. Pour deux ONG locales, l’intervention de l’OCP doit se faire « de manière urgente ». 

L’Association Maroc d’Avenir (AMA) basée à Khouribga impute « l’entière responsabilité au Groupe Office Chérifien des Phosphates (OCP), qui a fait preuve de négligence dans l’entretien et le contrôle du bassin hydraulique utilisé pour le lavage des phosphates, et qui n’a pas pris les mesures nécessaires et continues pour protéger la population des dommages subis ». 

L’AMA appelle le Groupe OCP « à indemniser les habitants pour les préjudices subis, à les dédommager pour la réhabilitation de leurs terres pour une durée de dix ans, jusqu’à ce que le sol retrouve sa fertilité ». L’ONG locale appelle également « le Groupe OCP à adopter un programme visant la réhabilitation des terres sinistrées qui ont été submergées par les crues du bassin mêlées aux boues de phosphate à la suite de l’explosion ». 

Pour l’Association Marocaine des Droits Humains (AMDH) Section de Khouribga, la même inquiétude est de mise. L’ONG rappelle le passif et la relation tendue entre l’OCP et ses riverains : « Les sinistrés, forts de leurs expériences antérieures amères avec la direction de l’OCP, craignent aujourd’hui de voir l’établissement se dérober à son obligation de réparer les préjudices majeurs qu’ils ont subis. ». 

Abdellah Housbi, président de l’AMDH Khouribga, exige que « l’État qu’il déclare la zone comme “zone sinistrée”, et qu’il exerce une pression sur la direction de l’OCP pour réparer les préjudices majeurs qu’elle a causés ». 

L’AMDH réclamer aussi « l’ouverture d’une enquête impartiale et transparente sur les faits survenus, afin d’évaluer les différents risques et impacts sur la population et l’environnement, de définir les responsabilités, d’appliquer les sanctions nécessaires et de mettre en œuvre les mesures correctives sur les infrastructures du groupe pour garantir la non-répétition de telles catastrophes à l’avenir », peut-on lire dans le communiqué de l’AMDH.

Parmi les habitants de El Foqra, le désarroi est total. Les pertes sont immenses et surtout « le manque de communication de la part de l’Office », les choque selon leur propos. L’avenir s’annonce « sombre ». Ces agriculteurs en majorité sont déjà en contentieux pour leur expropriation de la part de l’OCP… 

ENASS.ma a pris contact avec le service communication de l’OCP et nous reviendrons sur la version de l’office autour de cette catastrophe environnementale.   

À Lire aussi
  • Safi : La soif au pied des géants projets de dessalement 

    Sous un soleil de plomb, la cité océanique, poumon industriel du pays, étouffe. Entre les infrastructures record de dessalement portées par l’OCP, et le quotidien précaire des habitants de la périphérie, Safi devient le laboratoire d’une transition hydrique, où l’urgence technique peine à masquer une profonde crise de gouvernance sociale.

    WhatsApp Image 2026 05 13 at 17.06.06

    Enquêtes

    13 mai 2026
  • Lahlou : « Le dessalement de l’eau, un choix politique »

    Face au risque croissant de pénurie d’eau, le Maroc mise sur des solutions techniques comme le dessalement pour sécuriser son approvisionnement en eau potable et soutenir l’agriculture et l’industrie.

    Screenshot 2026 05 13 at 15.55.42

    Enquêtes

    12 mai 2026
  • Dessalement d’eau de mer au Maroc : Quel coût écologique ?

    Au-delà des coûts économiques, le silence sur les conséquences environnementales du dessalement inquiète les experts. Le point sur ce volet majeur mais oublié.

    Screenshot 2026 05 13 at 16.13.13

    Enquêtes

    12 mai 2026
  • Inscrivez-vous à la Newsletter des Sans Voix 


    Contre l’info-obésité, la Newsletter des Sans Voix