Zagora et notre impensé raciste au Maroc
En une semaine, Zagora a cristallisé deux visages du racisme au Maroc : l’emballement xénophobe autour d’une fausse rumeur, puis la peur suscitée par l’arrivée de migrants subsahariens déplacés de force. Au-delà du fait divers, c’est tout un système d’externalisation des frontières et d’invisibilisation des Marocains noirs qui se révèle.
Le 12 juin, nous avons atteint un nouveau pic de xénophobie au Maroc. Les faits : un homme de couleur vole une voiture de la police nationale en plein centre-ville de Marrakech. Durant quelques minutes, le chauffard sillonne les grandes artères de la ville ocre avant d’être arrêté en catastrophe par des automobilistes et la police de la circulation.
L’information circule comme une traînée de poudre, avec l’ajout d’un détail : l’homme noir serait « africain », sous-entendu « migrant subsaharien ». Sans aucune précaution ni vérification, des pages influentes et des comptes personnels à grand nombre de followers diffusent la fausse information sur les réseaux sociaux. La vox populi se met à son tour à sur-interpréter le fait divers et la fake news. C’est l’emballement. C’est le déferlement de la haine sur les réseaux sociaux. Quelques heures plus tard, un média local de Marrakech rectifie l’information : le chauffard est un Marocain, originaire de… Zagora. Cette personne est atteinte de troubles psychiatriques.
« La rencontre de la société marocaine, depuis trois décennies, avec l’altérité — précisément de couleur noire — fait ressurgir un impensé : la place des Noirs marocains dans leur propre société. »
Comment qualifier ce cafouillage ? Un racisme anti-Noirs marocains ? Un condensé de stéréotypes à l’encontre des personnes de couleur noire au Maroc ? Un révélateur de l’invisibilisation des Marocains noirs ? La rencontre de la société marocaine, depuis trois décennies, avec l’altérité — précisément de couleur noire — fait ressurgir un impensé, un sujet passé sous silence : la place des Noirs marocains dans leur propre société. Leur place dans les institutions, l’économie, les médias, la culture, le sport. Avec ce nouveau fait divers, cette question, que certains qualifieraient encore de « non-sujet », se pose désormais avec acuité. Pour les racistes de tous bords au Maroc, c’est une occasion en or pour surfer sur la vague.
Le 14 juin, Zagora fait à nouveau la une des médias. Une habitante du village d’Ichrgui, commune rurale de Tamazmout, publie une vidéo où elle s’inquiète de « l’arrivée d’un grand nombre d’Africains dans un car ». La jeune femme, au ton alarmiste, craint « pour la sécurité des femmes et des habitants ». Elle s’alarme aussi de l’arrivée de ces personnes étrangères dans un village « aux conditions de vie rudimentaires et sans les moyens ». La vidéo devient virale. Les craintes des habitants sont compréhensibles face à un sujet qu’ils ne maîtrisent pas, face à une population étrangère qu’ils ne connaissent pas et qu’ils regardent avec suspicion. Les autorités locales, provinciales et centrales ne prennent jamais le temps d’expliquer les raisons de cette arrivée de personnes débarquant sur une route locale, perdue dans le Maroc profond et oublié.
« Cet autocar qui débarque en pleine nuit, quasiment chaque soir, c’est le symptôme de l’impasse de la politique migratoire sécuritaire au Maroc. »
À ENASS, nous avons mené des enquêtes, dénoncé et écrit sur les conséquences locales de ces déplacements forcés. Cet autocar qui débarque en pleine nuit ou aux premières heures du matin — quasiment chaque soir — à Zagora, Errachidia, Béni Mellal, Khouribga ou Kelaât Sraghna, c’est le symptôme de l’impasse de la politique migratoire sécuritaire au Maroc. Des déplacements sans véritable objectif, si ce n’est d’épuiser les migrants dans leur périple. Ces arrivées, même en petits groupes, provoquent ce type de réactions allergiques et étonnées chez les populations locales. Le sujet est grave ! Que l’État refuse de l’affronter de front et d’expliquer à ses citoyens les raisons de cette politique de l’éloignement est un signe, supplémentaire, de mépris vis-à-vis d’eux.
Précisons ici que cette politique de l’éloignement concerne aussi les personnes atteintes de troubles mentaux, les mendiants et d’autres catégories marginalisées. La ville d’El Jadida est particulièrement concernée par ces pratiques, avec des déplacements depuis Casablanca et Rabat. Si les déplacements forcés des étrangers noirs obéissent aux politiques européennes d’externalisation des frontières, les déplacements des catégories de la population en grande vulnérabilité psychologique ou économique obéissent, eux, aux diktats de la FIFA et de l’organisation de la Coupe du monde 2030…
« Zagora, oasis de la diversité réduite à un désert de pauvreté.
Entre ces deux faits, Zagora s’est retrouvée, malgré elle, au centre de l’attention. Sa population a d’abord subi discrimination et stigmatisation ; puis elle s’est retrouvée victime des politiques européennes d’externalisation des frontières et de la politique sécuritaire migratoire marocaine.
Zagora mérite pleinement d’être au centre des discussions, mais sur d’autres sujets, plus prioritaires : son abandon économique par l’État central, sa situation environnementale, victime de l’injustice climatique, sa situation sanitaire déplorable, etc. Une pensée pour les habitants de Zagora, qu’ils soient noirs ou blancs — oasis de la diversité réduite à un désert de pauvreté.