Lahlou : « Le dessalement de l’eau, un choix politique »

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Face au risque croissant de pénurie d’eau, le Maroc mise sur des solutions techniques comme le dessalement pour sécuriser son approvisionnement en eau potable et soutenir l’agriculture et l’industrie.

Dans cette interview, Mehdi Lahlou, professeur universitaire spécialisé dans les questions environnementales et de l’eau, revient sur ces enjeux et sur les limites réelles du dessalement dans le pays. Interview.

| Entretien réalisé par Imane Bellamine

| Vidéo : Ayoub Jabir

ENASS : Est-ce que le dessalement peut être aujourd’hui une solution miracle au Maroc face au stress hydrique ? 

Mehdi Lahlou: Aujourd’hui, on parle d’une solution durable, une solution miracle, mais est-ce que c’est vraiment une solution durable quant au coût économique et énergétique ? Aujourd’hui, on parle depuis quelque temps, à travers le monde depuis plusieurs années, si ce n’est depuis une quinzaine d’années. C’est une solution qui a déjà été appliquée dans un pays proche de nous qui est l’Espagne, qui est appliquée dans les pays arabes du Moyen-Orient, au Qatar, aux Émirats Arabes Unis, en Arabie Saoudite. Sauf que la situation de ces trois pays que je viens de citer, serait une situation de pays désertiques, de pays désertiques qui n’ont pas de forêts, dont l’activité n’est pas fondée sur l’agriculture, ce qui est totalement le cas opposé pour le Maroc.

Nous sommes un pays théoriquement à vocation agricole, nous sommes un pays où près de 45% de la population vit d’un secteur agricole. Lorsqu’on dit secteur agricole, au Maroc, ça veut dire l’agriculture traditionnelle essentiellement, le petit élevage, je fais abstraction des gros propriétaires terriens ou des gros exploitants agricoles, généralement exportateurs, qui ne sont pas concernés par la nature vitale et vivrière des activités agricoles traditionnelles. Et nous sommes un pays forestier, un pays forestier où la forêt couvre normalement à peu près 30 à 35% du territoire national cela fait une trentaine d’années à peu  près.

Le dessalement d’eau de mer est apparu comme une ressource alternative intéressante, mais c’est une ressource alternative intéressante pour les zones côtières.

Aujourd’hui, avec la désertification, ça a baissé jusqu’à 15, 17% du territoire national, lorsqu’on ajoute le territoire saharien. Évidemment, le dessalement d’eau de mer est apparu comme une ressource alternative intéressante, juste pour les zones côtières. Pour les zones côtières, c’est une ressource alternative intéressante pour les activités urbaines.

Maintenant, il faut voir quel est le goût de l’eau qui sera utilisée, quelle est la teneur entre différents aliments pour l’irrigation. Mais c’est une ressource qui coûte cher, bien évidemment, et qui a besoin de ressources énergétiques importantes. On parle aujourd’hui des ressources en énergie renouvelable, notamment solaire, mais il faut avoir la preuve que cela est en train de se faire.

ENASS:Quelle est aujourd’hui la réalité technique et politique du dessalement au Maroc ?

Le dessalement reste avant tout une solution technique, et son déploiement est fortement encadré par des décisions étatiques.

Mehdi Lahlou : Le dessalement reste avant tout une solution technique, et son déploiement est fortement encadré par des décisions étatiques, souvent éloignées de la société civile. Les associations, qu’elles soient environnementales, agricoles ou de droits humains, sont rarement invitées aux discussions, ce qui limite la dimension participative et communautaire de la gestion de l’eau.

La station de Casablanca, par exemple, coûtera près de 800 millions d’euros et implique un partenariat public-privé controversé, avec un conflit d’intérêts.

Selon les données disponibles, le Maroc compte actuellement environ 17 stations de dessalement, allant de Dakhla au nord du pays, avec de grands projets en construction à Casablanca et Rabat. La station de Casablanca, par exemple, coûterait près de 800 millions d’euros et impliquerait un partenariat public-privé controversé, avec un conflit d’intérêts concernant le propriétaire de l’entreprise marocaine partenaire, qui occupe également des postes au sein de l’ONE.

La production potentielle de toutes ces stations combinées atteindrait 1,6 à 1,7 milliard de mètres cubes par an, soit environ 12 % de la consommation nationale.

La production potentielle de toutes ces stations combinées atteindrait 1,6 à 1,7 milliard de mètres cubes par an, soit environ 12 % de la consommation nationale. Cela suffit pour alimenter certaines villes côtières et quelques activités agricoles, mais ne résout pas les besoins des 5 millions d’hectares irrigués par des moyens traditionnels, à savoir les eaux de pluie et les nappes phréatiques. Transporter l’eau dessalée vers l’intérieur du pays comme Fès, Meknès ou Marrakech implique des coûts d’infrastructure et d’énergie qui ne sont pas prêts à être assumés à court terme.

Le dessalement répond partiellement à la question de l’eau potable, mais n’offre pas de solution globale pour l’irrigation agricole. 

Le dessalement répond donc partiellement à la question de l’eau potable, mais n’offre pas de solution globale pour l’irrigation agricole, qui dépend encore majoritairement des ressources conventionnelles.

Cette problématique pose en fait un problème politique, un problème de politique agricole, parce que ce qui a été constaté depuis quelques années, on va dire depuis 2008, c’est l’entrée en puissance de ce qui a été appelé le Maroc Vert, qui a été initié par l’actuel chef du gouvernement, qui était pendant des années ministre de l’Agriculture. Cette politique agricole, qui est suivie dans le cadre d’un Maroc Vert, puis après qui s’est transformée dans ce qu’on a appelé Green Generation, a entraîné en fait une extraction de plus en plus forte des eaux des nappes phréatiques, aussi bien la nappe phréatique inférieure que la nappe phréatique profonde, puis aussi a permis ou a poussé à l’orientation des eaux de surface vers des agricultures essentiellement d’exportation. Et c’est pour cela qu’on constate aujourd’hui, alors qu’il est question depuis 7-8 ans de cette succession d’années de sécheresse, on constate, alors qu’évidemment la production de céréales a baissé jusqu’à atteindre, au cours des 3-4-5 dernières années, une moyenne de 35 à 40-42 millions de canaux, on constate qu’il y a une explosion des records qui sont réalisés dans les exportations de tomates, de pastèques, d’avocats et d’autres produits rouges, ce qui signifie que la sécheresse, ne touche pas tout le monde. Mais le Maroc, et malgré les difficultés climatiques qu’il rencontre, parvient à être performant dans un certain nombre de secteurs.

 « Quoi qu’on puisse produire grâce au dessalement, cela ne résout que la question de l’eau potable pour boire ». 

Il y a quelque part une contradiction à laquelle le gouvernement est responsable et notamment le chef du gouvernement qui était pendant de longues années le ministre de l’Agriculture, il nommera cependant  un de ses amis, un de ses suiveurs à la tête du ministère ce qui explique la contradiction. Donc il y a un lien extrêmement important entre les politiques de l’eau, puisqu’il y en a plusieurs, et la politique agricole, et de mon point de vue, s’il n’y a pas transformation de la politique agricole vers les produits de première nécessité, vers la sécheresse, vers des produits qui sont naturellement méditerranéens et naturellement marocains, qui sont les produits des arbres fruitiers, que sont le figuier, l’olivier, l’amandier et le grenadier, si on ne retourne pas à ces activités traditionnelles qui sont des activités des zones méditerranéennes, et si on n’adopte pas l’agriculture pour les années futures, avec des cultures qui sont très peu, qui sont peu consommatrices d’eau, et qui peuvent nourrir la population, évidemment, nous allons vers le mur, puisque quoi qu’on puisse produire par le dessalement d’eau de mer, on ne pourra que faire face à la question de la consommation, c’est-à-dire à boire et à manger, l’eau pour boire et pour manger, par contre l’eau pour l’agriculture, évidemment, ne peut pas être résolue par ces éléments techniques. 

ENASS.ma : Le Maroc peut-il faire face à la crise hydrique sans une transformation profonde de ses politiques agricoles et environnementales ?

Mehdi Lahlou: Justement il y a cet autre élément important, c’est que nous constatons un changement climatique et des dérèglements climatiques à travers le monde, ces dérèglements climatiques sont pour une large partie liés aux activités humaines, l’industrialisation à outrance, la bétonisation, le goudron partout, l’artificialisation des sols, comme ce que nous sommes en train de voir aujourd’hui, notamment à travers ces projets faramineux qui sont relatifs à l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations qui commence à la fin de ce mois, ou à l’organisation de la Coupe du Monde, avec toutes les routes, autoroutes et infrastructures qui sont réalisées, donc il y a un processus d’artificialisation extrêmement important, il y a un processus également d’artificialisation du sol, c’est-à-dire de retrait des activités qui ne sont pas agricoles, nous constatons, comme je l’ai dit au départ, parallèlement à cela, une déforestation poussée, pas seulement en raison de la baisse de la pluviométrie, mais aussi en raison d’une exploitation non rationnelle, anarchique des ressources forestières marocaines, et on constate depuis quelques années, depuis 10, 15, 20 ans, qu’il y a une perte annuelle des surfaces, de la terre utile pour l’agriculture, entre une perte comprise entre 30 et 35 000 hectares, or ces 35 000 hectares ne sont pas remplacés par d’autres activités de forestation, et si le Maroc n’applique pas un programme intégré, général, global, financé pour replanter toutes les zones qui ont été dégarnies de leur couvert végétal, évidemment le problème de la baisse des pluies, le problème de la déforestation continue, et le constat que les scientifiques reconnaissent et qu’ils accréditent, c’est qu’il y a moins d’arbres moyens ,et moins de pluie, et ce constat s’applique aujourd’hui au Maroc, puisqu’il y a de moins en moins de pluie sur le rif, de moins en moins de pluie sur le moyen atlas, de moins en moins de pluie sur le haut atlas, et il y a de moins en moins de neige également, et le constat c’est que là où il y a eu le plus de déforestation, il y a eu les plus fortes baisses de pluie, et la baisse de pluie s’accompagne également de la baisse des neiges, et lorsque vous avez moins de neige, lorsque vous avez moins de forêts, vous avez plus de catastrophes climatiques avec des inondations extrêmement importantes, et donc sur le long terme la solution, c’est une solution politique, et non pas seulement technique, c’est une solution politique qui lie deux éléments majeurs à ce qui se passe aujourd’hui en matière d’eau au Maroc, qui lie ces baisses, ces transformations climatiques que nous constatons, ces transformations climatiques doivent être affrontées par deux moyens, qui sont d’ordre politique, qui sont la reforestation du pays, et la mise en adéquation entre la politique agricole et la situation hydrique du pays, en appliquant, en adaptant pour chaque région des cultures particulières, en fonction de la pluviométrie à chaque niveau régional, local,et territorial.

Un constat important qui suit cette problématique concerne l’adaptation des politiques agricoles à la situation hydrique de chaque région. Par exemple, dans la région de Boudnib, de Rachidia jusqu’à Bouarfa et Figuig, depuis le début du Maroc Vert, une politique de plantation massive de palmiers a été mise en œuvre : d’abord 2 millions, puis 4, 6 et aujourd’hui 8 millions. Ces palmiers sont de gros consommateurs d’eau, et leurs exploitants, qui se comptent en quelques centaines de personnes, et possèdent pour certains plusieurs centaines d’hectares, creusent des puits très profonds, jusqu’à 400 mètres. Plus l’eau s’extrait en profondeur, moins les activités agricoles traditionnelles, d’élevage ou vivrières, peuvent subsister, provoquant un exode rural, parfois une migration internationale, et l’appauvrissement des populations locales au profit de certains grands propriétaires urbains à Rabat ou à Casablanca.

Il faut aussi signaler que le réseau de transport urbain de l’eau est très archaïque, avec des pertes de 30 à 35 % dans les villes, même là où la gestion est déléguée.

Ainsi, un ensemble de phénomènes est lié entre politique agricole, situation de l’eau, problématiques urbaines et migratoires. Il faut aussi signaler que le réseau de transport urbain de l’eau est très archaïque, avec des pertes de 30 à 35 % dans les villes, même là où la gestion est déléguée. Les réseaux, jusqu’aux habitations, ne sont pas restaurés, ce qui entraîne des pertes importantes d’une eau déjà purifiée.

Les réseaux, jusqu’aux habitations, ne sont pas restaurés, ce qui entraîne des pertes importantes d’une eau déjà purifiée.

Par ailleurs, la récupération des eaux de pluie reste marginale et insuffisante. Jusqu’à présent, aucun dispositif concret n’a été mis en place, faute d’intervention coordonnée entre urbanistes, ministères de l’Intérieur et de l’Habitat, et constructeurs. Pourtant, l’installation de tels systèmes pourrait satisfaire les besoins d’irrigation urbaine, comme les espaces verts immenses de Rabat, Casablanca ou Tanger, actuellement irrigués avec de l’eau traitée de façon coûteuse. Cette problématique concerne également d’autres villes comme Fès, Meknès, Oujda, Marrakech, où l’intérieur des villes reste presque désertique, faute de réseaux d’irrigation connectés à la récupération des eaux de pluie.

Ainsi, les villes vertes actuelles sont avant tout le résultat de choix politiques, mais ce modèle pourrait être élargi pour une gestion plus rationnelle de l’eau de pluie dans d’autres villes. Cela pose la question du rapport entre eaux conventionnelles et non conventionnelles, sans entrer dans les détails de la gestion publique ni dans l’application de l’article 31 de la Constitution sur l’accès à l’eau potable.

La transition de la gestion déléguée vers des sociétés régionales multiservices reste floue et pose des problèmes récurrents

Enfin, la transition de la gestion déléguée vers des sociétés régionales multiservices reste floue et pose des problèmes récurrents. Dans la région de Figuig, par exemple, une eau de source historiquement gérée par les populations locales, a été récupérée par l’État pour une gestion qui ne correspond pas aux usages locaux. Les règles imposées remplacent une gestion communautaire et participative par une logique administrative centralisée, accentuant la rareté d’une ressource déjà fragile.

ENASS : Peut-on mesurer les effets du dessalement de l’eau de mer sur l’environnement et les écosystèmes marins ? 

Mehdi Lahlou : Personnellement, et à cet l’instant, l’effet local du dessalement n’est pas très évident ni significatif. J’ai visité quelques petites centrales par hasard, et tout le sel rejeté est retourné à la mer, donc le processus reste limité, à moins que des produits chimiques soient utilisés pour rendre l’eau potable. Pour de grosses centrales, comme celle de Casablanca prévue pour produire 600 millions de m³, des effets plus visibles pourraient apparaître. Mais mathématiquement, le sel rejeté provient de la mer, donc l’impact reste relatif.

Pour les villes comme Casablanca, Rabat ou Agadir, où la pêche côtière est peu importante, l’effet sur la pêche sera probablement faible. L’effet sur la baignade existe peut-être, mais il est déjà compromis par d’autres facteurs : rejets d’eaux usées et d’eaux pluviales sans contrôle. Du nord de Kénitra jusqu’au sud d’el Jadida, les plages sont souvent polluées, rendant la baignade difficile, à cause des rejets industriels et urbains, indépendamment du dessalement. À Safi, par exemple, la pollution historique a même réduit les captures de sardines, affectant la conserverie locale.

Pour comprendre l’impact réel du dessalement sur le milieu marin, il faudra des études à grande échelle, surtout pour les grosses centrales. Cependant, l’expérience des pays du Golfe, comme les Émirats ou Oman, montre que les pêcheries peuvent rester abondantes et de qualité, malgré un dessalement intensif. Cela suggère que les effets sur la pêche peuvent être limités, mais une analyse sur le moyen et long terme reste nécessaire.

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