Le silence des wiswis

Le palais des deux collines

À l’occasion de l’initiative #ReadPalestine, on relit le très remarqué premier roman de Karim Kattan. Une envoûtante histoire de pertes, de ruptures et de mémoire.

Faysal est un jeune Palestinien installé en Europe. Il reçoit un jour un faire-part lui annonçant le décès de tante Rita. Étrange car « il n’y avait pas de tante Rita. Il n’y avait plus de tante tout court. Les tantes et les oncles et Ayoub et Joséphine étaient morts ». Sans un mot, Faysal appelle un taxi, quitte son amant et la vie qu’il a construite en Europe pour retourner en Palestine. À Jabalayn, son village natal, le palais familial est déserté, « prêt pour le retour de personnes qui n’existent plus ». Mais empli des ombres de celles et de ceux qui sont partis et dont les souvenirs bruissent de façon obsédantes. Et les colons israéliens sont aux portes du village. Faysal se souvient. Et écrit.

Retour parmi les ombres

Karim Kattan par Hela Chelli

Le Palais des deux collines est le récit d’un voyage dans le temps, dans les silences et les secrets, dans la mémoire gardée des morts et des amours tues. Il y a Joséphine la sorcière, Jihad qui rêve de partir pour un pays « tech-no-lo-gi-que » et marmonne avec lassitude que c’est « demain les abricots qu’on va libérer la Palestine ». Il y a grand-mère Nawal, qui rêve que Faysal soit un homme, avec un fusil. Il y a grand-père Ibrahim qui a fait fortune au Qatar et au Chili, et donnait des fêtes dignes d’un pays de Cocagne, « audacieux en argent, timoré en politique » et le prêtre soi-disant résistant. Il y a le tendre Ayoub et la redoutable Jeannette. Il y a la catastrophe de la colonisation, avec sa violence, sa stratégie d’effacement, d’occultation du pays, y compris par la construction de musées. « Ils nous ont posés derrière des vitres avec des robes brodées et un pressoir à olives. Ils ont réussi leur tour de magie : nous sommes vraiment devenus des êtres de fiction. »

Mais malgré l’occultation, les wiswis perdurent, entretenant la nostalgie, donc le lien avec le passé et l’histoire. Il y a les tombes des êtres aimés. Et il y a les photos où se réinvente (de nez en nez) l’histoire de la famille, l’histoire du pays, et la dignité si malmenée. Entre présent et passé, Karim Kattan déroule merveilleusement le récit d’une conscience diffractée, déchirée, lucide sur les errances et les compromissions de tous. « Il faut que je t’avoue quelque chose. […] J’ai tué un homme. Un colon. Un homme mais un colon. Un colon mais un homme. » Après son recueil de nouvelles, Préliminaires pour un verger futur (Elyzad, 2017), ce premier roman au ton mystérieux a été sélectionné dans de finaliste de nombreux prix (sélection prix Hors Concours 2021, sélection Prix Québec-France Marie-Claire-Blais 2022, Prix Mare Nostrum 2021, Prix Alain-Fournier 2022, Prix Senghor du premier roman francophone 2021) avant de décrocher le prix des Cinq continents de la francophonie. Un livre d’une grande finesse.

Et vous, vous lisez quoi ?

Kenza Sefrioui

Plus d’informations sur #ReadPalestine ici.

Le Palais des deux collines
Karim Kattan
Elyzad, 296 p., environ 280 DH

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