Ni papiers ni droits : Visages et récits de l’exploitation
De Rabat à Oujda, des travailleurs migrants comme Marie et Ahmed subviennent aux besoins de secteurs entiers sans contrat ni protection sociale. Derrière les chiffres une main-d’œuvre indispensable, mais maintenue dans l’ombre du droit.
| Par Mohamed El Khabri et Mohamed Farès
« Je travaille huit heures derrière un amoncellement de casseroles… mais pour le système, je reste un simple fantôme sans papiers ni droits. »
Au cœur de la capitale Rabat, là où le vacarme des bus se mêle au bruit de fond de la vie administrative et politique, “Marie” (nom d’emprunt) commence sa journée dès sept heures du matin. Dans la cuisine d’un restaurant, la jeune femme originaire de Côte d’Ivoire se tient recluse derrière “un amoncellement de casseroles empilées”. Au milieu de la vapeur d’eau chaude et de l’odeur âcre des détergents, Marie passe huit heures de travail, contribuant par son effort physique à faire tourner la roue des services dans la capitale — mais pour le système de l’emploi, elle demeure “un simple fantôme”, sans papiers ni droits.
“Marie”… le “fantôme” de la cuisine
“Je lave la vaisselle, je nettoie les sols”, raconte Marie, ajoutant : “Je travaille de sept heures du matin à trois heures de l’après-midi, je fournis un effort qui égale — parfois même dépasse — celui de mes collègues, mais la différence apparaît à la fin du mois : seulement 2 800 dirhams, et sans contrat de travail.”
Ce salaire, inférieur au salaire minimum légal, n’est pas qu’un simple chiffre : c’est la réalité chiffrée d’une exploitation. En effet, 26,8 % des ménages de migrants et de réfugiés dépendent de ces “emplois précaires” comme principale source de revenus, avec une moyenne ne dépassant pas 3 155 dirhams par mois, selon les données du Haut-Commissariat au Plan — ce qui explique l’incapacité de Marie à satisfaire les besoins les plus élémentaires. Elle l’admet avec amertume : “Cette situation affecte ma fille, parce qu’il m’arrive parfois de ne même pas pouvoir lui acheter du lait avec ce salaire.”
« Quand ton salaire ne suffit plus pour acheter du lait à ton enfant, ce n’est plus une statistique : c’est l’expérience quotidienne de la précarité. »
Des chiffres alarmants… une réalité précaire
« De l’université au statut de travailleur précaire : l’histoire d’Ahmed résume le piège du transit devenu une installation forcée. »
Le paradoxe dans l’histoire de Marie tient aux promesses sans cesse reportées : l’employeur promet des papiers, et les jours passent sans rien de nouveau — ce qui reflète un fossé béant que confirment les chiffres officiels. Seuls 56 % des migrants disposent d’une carte de séjour valide, tandis que l’absence de “contrat de travail” constitue un obstacle structurel pour 28,7 % d’entre eux dans la régularisation de leur situation administrative.
Cette confusion juridique se traduit directement par une précarité sur le marché du travail : 87,3 % des salariés de cette catégorie travaillent sans contrat officiel, selon un rapport du Haut-Commissariat publié en 2022. Cela place Marie et ses semblables en dehors de tout filet de protection, transformant la maladie d’un simple accident de santé en une “crise financière” dévastatrice. Face à l’absence de couverture médicale, dont sont privés 94,5 % des migrants, l’accès aux soins devient un fardeau qui épuise des salaires déjà maigres.
En dehors des murs de la cuisine, Marie se heurte à d’autres barrières : ici, la souffrance n’a pas de langue, et le document est le “sceau de sécurité” manquant. Elle raconte avec amertume l’accident dont a été victime son frère, dont le parcours de soins s’est arrêté net à la barrière de la communication, décrivant ce moment d’impuissance en ces termes : “Ils nous ont chassés du commissariat simplement parce que nous ne parlions pas arabe, alors qu’il saignait.”
Et faute de pouvoir obtenir une carte de séjour, la journée de Marie se transforme en une inquiétude permanente face aux campagnes de contrôle, la laissant prise entre un silence forcé et une marginalisation juridique qui rend la stabilité aussi lointaine qu’un mirage.
Ce sentiment d’exclusion l’a poussée à décrire la situation des migrants sur le marché du travail en des termes durs, qui reflètent la profondeur de la blessure humaine : “Je ne vois aucun espoir que la situation change, parce qu’on ne peut pas vivre dans un pays qui ne te considère pas comme un être humain, mais te regarde comme un animal… comme un animal. Pourquoi les Marocains obtiennent-ils des contrats et des papiers, alors que nous, qui faisons des travaux plus durs qu’eux, n’obtenons rien ?”
« On ne peut pas vivre sereinement dans un pays qui refuse de te regarder comme un être humain et te réduit à un coût de production. »
Les chiffres du Haut-Commissariat au Plan indiquent une intégration manifeste des réfugiés dans le tissu productif national, notamment dans le secteur des services qui en attire 28 %, suivi du secteur agricole avec 25,1 %, puis du commerce et du bâtiment. Bien que 42,8 % d’entre eux soient classés comme actifs occupés, la nature de cet emploi reste marquée par l’instabilité : 26,8 % des familles réfugiées dépendent des “emplois précaires” comme principale source de revenus.
Face à cet horizon sombre, Marie ne considère plus Rabat comme un lieu où s’installer, mais comme une étape qui l’a épuisée sur le plan psychologique et matériel, concluant son témoignage par une vision sombre de l’avenir : “Nous sommes obligés de travailler pour vivre, et si nous ne travaillons pas, nous ne pourrons pas manger… mais je ne vois aucun espoir, et l’environnement ici n’est plus attirant pour s’y installer.”
Avertissement : L’image utilisée dans cet article a été générée à l’aide de l’intelligence artificielle.