Le moteur invisible : L’économie marocaine exploite les Sans papiers 

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De Rabat à Oujda, des travailleurs migrants comme Marie et Ahmed subviennent aux besoins de secteurs entiers sans contrat ni protection sociale. Derrière les chiffres une main-d’œuvre indispensable, mais maintenue dans l’ombre du droit. Partie 2.

| Par Mohamed El Khabri et Mohamed Farès

Dans une lecture analytique de ces chiffres, l’économiste Badr Zaher Alazrak estime que le paradoxe entre la contribution des migrants et la précarité de leur situation n’est pas un simple “hasard” passager, mais bien le reflet d’un modèle productif structuré autour de la réduction des coûts à tout prix.

« 87,3 % des travailleurs migrants évoluent sans contrat : le portrait robot d’un modèle économique fondé sur la flexibilité excessive. »

Alazrak affirme que les chiffres de la précarité (87 % sans contrats) révèlent la nature de la demande sur le marché du travail marocain, en particulier dans les secteurs de l’agriculture, du bâtiment et des services, qui reposent sur une “flexibilité excessive”. Il ajoute : “Le migrant ici ne représente pas seulement une main-d’œuvre supplémentaire, mais une main-d’œuvre plus encline à la précarité, ce qui s’inscrit dans une logique économique fondée sur un avantage compétitif basé sur la baisse du coût du travail plutôt que sur l’augmentation de la productivité.”

L’économiste considère que l’existence de cette main-d’œuvre flexible facilite la poursuite d’activités d’entreprises en dehors du cadre légal, créant ainsi un cercle d’auto-alimentation de l’économie informelle. Il souligne que le résultat est une “perte à plusieurs dimensions”, qui commence par une faible productivité due à l’absence de formation, se poursuit par la perte, pour l’État, de ressources fiscales et de cotisations sociales, et aboutit à une “concurrence déloyale” qui fausse les règles du marché entre les entreprises respectueuses de la loi et celles qui profitent du faible coût du travail non structuré.

Malgré la faiblesse des revenus (moyenne de 3 155 dirhams), El Azrak insiste sur la valeur structurelle de cette catégorie, qui joue un rôle de “soupape de sécurité” comblant les lacunes créées par le désintérêt de la main-d’œuvre locale pour les activités pénibles. Il souligne que leur contribution se manifeste indirectement dans “la stabilité des prix, la poursuite de la production dans des secteurs vitaux, et la limitation de la hausse du coût des services”. La contribution n’est donc pas marginale, mais nécessaire au maintien de l’équilibre des chaînes de production.

Badr Zaher Alazrak conclut que l’absence d’intégration complète crée une “double perte” pour l’État et l’économie : outre la perte de ressources financières, l’économie reste enfermée dans un modèle à faible valeur ajoutée. Il estime que l’intégration formelle — via les contrats et la protection sociale — permettrait de réaliser trois gains : “l’élargissement de l’assiette fiscale, l’augmentation de la productivité par la qualification, et l’amélioration du climat de concurrence”.

Alazrak termine son analyse par une question fondamentale, qui met le doigt sur le mal : “Peut-être que la vraie question n’est pas pourquoi le migrant vit-il dans la précarité, mais pourquoi une partie de l’économie a-t-elle besoin de cette précarité pour continuer à fonctionner ? C’est là que réside le cœur du problème.”

Géographie de l’exclusion

Une enquête de terrain récente, réalisée par le Mixed Migration Centre en collaboration avec l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), a mis en lumière une réalité complexe à laquelle sont confrontés les jeunes migrants (18-24 ans) au Maroc. Le rapport, basé sur un échantillon de 369 migrants, dresse un tableau sombre des obstacles à l’intégration de cette catégorie, où “l’économie précaire” demeure l’unique refuge pour subsister.

« Quel volume de notre économie s’effondrerait demain si cette main-d’œuvre invisible venait à disparaître du jour au lendemain ? »

Les résultats montrent que 59 % des jeunes interrogés disposent d’une source de revenus, mais ce chiffre masque une disparité marquée imposée par la géographie : tandis que le taux d’emploi bondit à Casablanca à 85 %, en tant que pôle économique, il s’effondre à Oujda pour atteindre seulement 13 %. Le rapport attribue cela au fait qu’Oujda est une “ville de transit” où la stabilité professionnelle s’efface devant l’obsession du départ.

Selon la même source, les métiers pénibles et informels dominent les choix des jeunes migrants : 82 % d’entre eux dépendent de travaux occasionnels ou temporaires. Le secteur du bâtiment arrive en tête des employeurs avec 45 %, suivi des petites entreprises et des restaurants avec 31 %, puis du travail domestique avec 15 % — consacrant ainsi une réalité à faible valeur ajoutée, marquée par l’absence de contrats formels et l’évanouissement de la protection sociale, en échange de salaires dérisoires.

Face à la fermeture des portes de l’emploi formel, la “mendicité” apparaît comme l’un des mécanismes de survie : 22 % des migrants en situation irrégulière y ont recours pour subvenir à leurs besoins de base, un taux qui redescend à 16 % si l’on y inclut les réfugiés et demandeurs d’asile — ce qui montre que le statut juridique est le facteur déterminant entre l’accès à l’emploi et le recours à la rue.

Le rapport estime que l’incapacité à trouver un emploi ne tient pas seulement au manque d’opportunités, mais aussi à l’absence de “permis de travail” et au faible accès à l’information. S’y ajoute le faible niveau d’éducation : 17 % n’ont jamais été scolarisés, et seuls 2 % sont diplômés de l’université. Cette réalité fait de la formation professionnelle, de l’apprentissage des langues et des compétences numériques une nécessité urgente pour transformer cette catégorie, d’un fardeau de “besoin” en une force de “production”.

Soupape de sécurité économique

« La question n’est pas de savoir pourquoi le migrant vit dans l’informel, mais pourquoi notre marché a besoin de cette précarité pour fonctionner. »


Le chercheur en économie politique Farouk Nouri propose, pour sa part, une lecture structurelle du paradoxe entre la contribution des migrants et la précarité de leur situation, estimant qu’il ne s’agit pas d’une contradiction, mais d’un “mécanisme de fonctionnement connu” dans les économies qui reposent sur un marché du travail segmenté.

Nouri explique que l’économie n’absorbe pas les travailleurs de la même manière : les migrants sont poussés vers un “second segment” du marché, plus flexible et moins protégé. Il estime que leur présence dans des secteurs comme les services, le commerce et le bâtiment n’est pas marginale, mais s’inscrit au cœur d’une structure productive qui recherche le travail là où “le pouvoir de négociation du travailleur est plus faible, et les possibilités de contourner la loi plus grandes”. La précarité, ici, ne nie donc pas la contribution ; elle révèle plutôt la forme que cette structure productive exige pour réduire le coût social.

L’intervenant rejette l’idée répandue selon laquelle les migrants seraient à l’origine de l’économie informelle, affirmant qu’elle leur préexistait, mais que leur précarité les rend plus susceptibles d’y être absorbés. Il explique l’effet négatif de ce modèle en ces termes : “L’entreprise qui repose sur un travail non déclaré n’investit ni dans la formation ni dans la stabilité professionnelle, ce qui ancre un modèle précaire de compétitivité fondé sur la pression sur le coût social plutôt que sur l’augmentation de la productivité et la montée dans les chaînes de valeur.”

« Le migrant précaire joue le rôle de soupape de sécurité économique : il stabilise les prix et comble les métiers délaissés par la main-d’œuvre locale. »

Le chercheur appelle à distinguer entre la faiblesse du salaire et la valeur économique réelle : « le migrant garantit la continuité de services et comble des postes que la main-d’œuvre locale pourrait délaisser. Il propose d’évaluer leur valeur à travers “le coût contrefactuel de leur absence”, c’est-à-dire : “quel volume d’activité deviendrait impossible à faire fonctionner, ou verrait son organisation perturbée, en cas de disparition de cette main-d’œuvre ? ». 

Nouri qualifie la situation actuelle de “double perte” : l’État perd des cotisations sociales (dans un contexte de pression sur les systèmes de retraite) ainsi que des recettes fiscales, sans compter les occasions manquées d’accroître la productivité. Il conclut que l’intégration formelle n’est pas seulement un choix éthique, mais une “rationalité économique” qui permettrait quatre gains : l’élargissement de la base des cotisations, une meilleure adéquation entre compétences et emplois, l’amélioration de la qualité de la concurrence, et l’affinement des politiques publiques sur la base d’un suivi statistique précis.

Le mur des droits absents

Cette précarité structurelle, qui régit les secteurs non structurés, ne s’arrête pas aux frontières des chiffres : elle s’étend jusqu’à la dimension juridique et des droits. À ce sujet, le journaliste spécialisé dans les questions migratoires, Salaheddine Lemaizi, met le doigt sur la plaie, estimant que la situation des travailleurs étrangers n’est qu’un “reflet condensé” de la précarité du secteur privé marocain dans son ensemble.

Lemaizi considère que le marché du travail marocain est, en pratique, un “marché fermé” aux étrangers, en raison de la priorité légale accordée aux travailleurs nationaux. Il souligne que les procédures d’autorisation d’emploi, qui passent obligatoirement par l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (ANAPEC), rendent l’accès des étrangers à l’emploi long et complexe.

Il ajoute : “Cette situation crée une forme d’incohérence entre les engagements internationaux du Maroc et la pratique nationale : le fait de lier la carte de séjour à un contrat de travail formel spécifique aux étrangers rend le travailleur dépendant de procédures administratives en cascade, qui peuvent s’étirer dans le temps et entraver sa stabilité professionnelle.”

Le ministère de l’Inclusion économique, de la Petite Entreprise, de l’Emploi et des Compétences a enregistré, dans un rapport sur la situation du marché du travail au Maroc pour l’année 2022, l’octroi d’un total de 6 011 contrats de travail visés au profit de salariés étrangers, en hausse d’environ 10 % par rapport à 2021. Les données indiquent que les femmes représentent environ un tiers de ces salariés, tandis que la part des moins de 40 ans atteint environ 56,8 % du total des bénéficiaires.

S’agissant des caractéristiques de ces contrats, 52,1 % concernent une première embauche, contre 36,9 % pour des renouvellements de contrats, tandis que les cas de changement d’employeur représentent environ 8,7 %. Par ailleurs, 35,4 % de ces contrats sont à durée indéterminée. Sur le plan géographique, environ 50 % de ces contrats ont été visés dans la région de Casablanca-Settat, suivie de la région de Rabat-Salé-Kénitra avec 22,6 %, puis de la région de Marrakech-Safi avec 9,5 %.

Concernant les nationalités, les Français arrivent en tête des travailleurs étrangers dont les contrats ont été visés, avec 21 % du total, suivis des Chinois avec 8,6 %, puis des Philippins avec 4,3 %, selon la même source.

Cette situation est perçue par Lemaizi comme une “double norme” dans le traitement : alors que les cadres européens des multinationales bénéficient d’une souplesse théorique, le travailleur étranger « ordinaire » fait face à des conditions instables dans les secteurs de l’agriculture, de la restauration et des centres d’appels, où beaucoup travaillent selon des conditions dépourvues des normes minimales de sécurité de l’emploi.

Selon l’intervenant, “l’inspection du travail” et le contrôle de terrain restent également en deçà du niveau requis, en particulier sur les chantiers où les conditions de sécurité font défaut. Il met en avant un point sensible lié à “la concurrence ou la tension silencieuse” entre jeunes Marocains et travailleurs étrangers, estimant que certaines entreprises pourraient préférer les étrangers pour compenser le désintérêt d’une partie de la jeunesse locale pour certains emplois dans les secteurs des services et de la restauration.

Salaheddine Lemaizi estime que l’absence d’un mouvement syndical fort défendant les migrants constitue l’un des plus grands obstacles, rappelant des expériences internationales (l’Italie) où les migrants ont arraché leurs droits par la pression de terrain, alors qu’au Maroc “les efforts syndicaux en sont encore à leurs débuts et sans impact réel”. Il conclut que l’absence de documents légaux ouvre grand la porte à ce qu’il qualifie d'”exploitation systématique”, où les droits fondamentaux se perdent faute d’un rapport de force capable de protéger cette catégorie dans la réalité concrète du travail.

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